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Madagascar

Laboratoire d’un nouveau rapport civilo-militaire

17 octobre 2025, 17:15

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Depuis le 11 octobre, l’histoire malgache s’écrit à Analakely, sur la place de l’Indépendance, là où le Capsat‒ la même unité militaire qui avait porté Andry Rajoelina au pouvoir en 2009 ‒ a refusé d’ouvrir le feu sur les manifestants avant de se joindre à eux. Dans les heures qui suivent, d’autres corps armés, mais pas tous, font de même. Deux jours plus tard, un président retranché dans un lieu inconnu appelle au «respect de la Constitution» après ce qu’il décrit comme une «tentative de meurtre». Puis vient la destitution quasi unanime par le Parlement, suivie d’une déclaration des militaires annonçant qu’ils «prennent leurs responsabilités aux côtés de la population».

Aucun palais pris d’assaut, aucune suspension de la Constitution : l’épisode malgache échappe aux catégories familières du coup d’État. Ce moment hybride, où initiative populaire, légitimité parlementaire et neutralité active d’une partie de l’armée se croisent, défie les grilles de lecture classiques des relations civilo-militaires en Afrique. L’armée cesse d’être un acteur de rupture pour devenir un arbitre de l’ordre constitutionnel, un relais de la pression populaire ‒ portée ici par une jeunesse exaspérée par les coupures d’eau, d’électricité et un pouvoir déconnecté.

Mais est-ce là son rôle ? Car même lorsqu’elle prétend rétablir l’ordre, l’armée qui s’immisce dans le jeu politique trahit un échec : celui d’une démocratie qui n’a pas su s’autoréguler. Madagascar connaît trop bien ce cycle : de la révolte étudiante de 1972 au renversement de Ratsiraka, de l’affrontement de 2001 à la crise de 2009, chaque transition s’est jouée sous l’ombre portée des militaires. À chaque fois, la rue a ouvert la brèche, et l’armée, mieux structurée que les partis et la société civile, a pesé de tout son poids pour faire pencher la balance.

Certes, certains saluent aujourd’hui son refus d’obéir à un pouvoir contesté qui tente désespérément de tirer les ficelles de l’extérieur. Mais l’histoire africaine enseigne que les putschs, quels qu’ils soient, ouvrent rarement des chemins vertueux. La théorie de «l’armée correctrice» ‒ celle de Jerry Rawlings au Ghana en 1981, seul exemple où une junte a ouvert la voie à un régime civil démocratique ‒ demeure l’exception qui confirme la règle : l’armée qui s’accapare le pouvoir peine à s’en défaire. Son intervention, même déguisée, reste antinomique de la démocratie : elle inhibe le débat contradictoire, asphyxie la pensée libre, confisque les institutions.

Pour Madagascar, la voie de sortie passe par une refondation des relations civilo-militaires. Elle exige une réforme profonde du secteur de la sécurité : redimensionner des armées pléthoriques, instaurer un dialogue permanent entre hiérarchie militaire et société civile, garantir des conditions décentes aux soldats sans céder à la surenchère, et surtout, démanteler les réflexes répressifs hérités de l’ère coloniale. L’armée doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un bouclier de la République, non un acteur politique.

Cette refondation doit aussi affronter deux angles morts : la question du genre, car les femmes jouent un rôle croissant dans la société politique, et celle de l’ethnicité, qui continue de traverser l’État et l’armée malgaches, freinant la consolidation démocratique.

Enfin, le retour au pouvoir civil ne peut être différé. Car seule l’élection ‒ libre, crédible, représentative ‒ fonde la légitimité dans un État démocratique. Les crises postélectorales sur le continent rappellent combien la manipulation du processus électoral peut menacer la paix civile. À Madagascar, il est urgent que l’armée se retire du devant de la scène pour permettre l’organisation d’élections incontestables et le rétablissement d’un ordre politique fondé sur le suffrage universel.

Madagascar n’a pas besoin d’un sauveur en uniforme, mais d’institutions solides. Et si la séquence actuelle doit marquer un tournant, qu’elle le soit dans un sens précis : celui d’un État où l’armée protège la Constitution sans jamais la remplacer, où elle défend la nation sans jamais la diriger. Car dans cette hybridation inédite se joue peut-être l’avenir d’une démocratie malgache qui, pour se réinventer, doit impérativement rendre le pouvoir aux civils.

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