Publicité
Le clash inévitable
Si les vieux pouvaient parler le même langage que les jeunes, l’Afrique connaîtrait sans doute des transitions apaisées, des alternances pacifiques, une évolution douce de ses systèmes politiques. Mais le fossé s’élargit. Du Maroc à Madagascar, de Kampala à Yaoundé, tout indique que le continent se dirige vers un clash générationnel inévitable – un choc de priorités, de visions et de légitimités. D’un côté, une jeunesse nombreuse, impatiente, connectée, qui refuse d’être spectatrice de son destin. De l’autre, une gérontocratie arc-boutée sur ses privilèges, déterminée à ne rien céder, même après quatre ou cinq décennies de pouvoir.
Cette fracture n’est plus théorique. Elle se lit dans les rues de Marrakech où la Génération Z, née avec les réseaux sociaux et l’instantanéité, réclame un nouveau contrat social. Elle se lit à Antananarivo, où les jeunes contestent un modèle économique qui les exclut. Elle se lit à Kinshasa, à Dakar, à Addis-Abeba. Cette génération souffre du chômage endémique, d’une offre publique défaillante en santé, en éducation ou en électricité et d’une démocratie qui, à ses yeux, ne produit aucun résultat concret. Elle ne croit plus aux promesses, ni à l’opposition ni au pouvoir, qu’elle considère comme deux faces d’un même système usé. Elle rejette les hiérarchies traditionnelles, fuit les partis et dynasties politiques et les organisations figées ; et cherche à inventer un autre espace : horizontal, spontané, sans chef.
Face à cela, le vieux pouvoir se crispe. Paul Biya, 92 ans, candidat pour un huitième mandat au Cameroun, après 43 ans au pouvoir. Yoweri Museveni, 81 ans, toujours président de l’Ouganda depuis 1986. Teodoro Obiang, recordman mondial de longévité, 46 ans à la tête de la Guinée équatoriale. Félix Tshisekedi, 62 ans, qui envisage déjà de supprimer la limite de deux mandats en RDC. Même les militaires, plus jeunes, mais tout aussi autoritaires, s’installent durablement dans les palais présidentiels du Sahel après avoir promis des élections qu’ils n’organisent jamais. Sept des dix plus vieux dirigeants du monde sont africains.
Ces «big men» concentrent le pouvoir, verrouillent les institutions, musèlent les opposants, censurent la presse, distribuent les rentes à un cercle restreint de fidèles et modifient les Constitutions pour régner sans fin. Le résultat est connu : gouvernance dégradée, corruption endémique, conflits plus nombreux, investissements privés en berne et services publics défaillants. Le mythe du «père de la nation» stabilisateur s’est effondré : l’autoritarisme personnalisé n’est plus une réponse aux fragilités africaines ; il en est devenu une cause.
Peut-on réformer un système politique sans changer ceux qui le dirigent ? La réponse est dans la question. Tant que les mêmes septuagénaires, octogénaires et nonagénaires contrôlent les partis politiques, eux-mêmes souvent peu démocratiques dans leur fonctionnement interne, l’alternance ne sera qu’un slogan. La transmission du pouvoir ne se décrète pas dans les Constitutions, elle se construit dans la culture politique. Or celle-ci reste profondément patriarcale, verticale, rétive à l’idée même de partage.
Pourtant, les mouvements de la Génération Z, aussi insaisissables soient-ils, ont déjà renversé des gouvernements. Ils n’ont ni leaders identifiés ni structures visibles, ce qui complique leur répression autant que leur pérennité. Mais leur force est dans leur imprévisibilité. Ils parlent une langue que les anciens refusent d’apprendre – celle de l’instantané, du collectif fluide, de la justice sociale immédiate. Et leur colère est en train de remodeler l’espace public.
Le danger est ailleurs : si ces mouvements n’évoluent pas, s’ils ne se dotent pas d’objectifs clairs ni de stratégies de long terme, ils risquent de ne produire que des victoires symboliques. L’histoire est riche d’exemples : la révolution égyptienne débouchant sur un régime militaire, les militants de Hong Kong contraints à l’exil. La chute d’un gouvernement ne garantit pas l’émergence d’un meilleur ordre politique.
Mais l’histoire enseigne aussi que les sociétés qui n’écoutent pas leurs jeunes se condamnent à l’instabilité. L’Afrique est à la croisée des chemins. Soit elle choisit la voie d’un dialogue sincère entre générations, d’une réinvention de ses partis et de ses institutions, d’un partage du pouvoir sans heurts. Soit elle s’entête à maintenir au sommet des dirigeants (et leur entourage toxique) qui ne veulent pas partir, au risque d’un affrontement brutal.
Le temps presse. Si les vieux ne parlent pas aux jeunes, les jeunes finiront par parler sans eux.
Publicité
Publicité
Les plus récents