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Éclairage

Capital humain : Maurice face au miroir de Singapour

8 octobre 2025, 18:00

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Capital humain : Maurice face au miroir de Singapour

Dans un monde où l’intelligence et la compétence remplacent les usines et les matières premières, Maurice reste petit bras face à Singapour, souvent cité comme modèle à suivre. Le capital humain est désormais la ressource la plus décisive de la compétition mondiale: il détermine l’attractivité d’un pays, la productivité de ses entreprises et sa capacité à innover. Là où l’île-État asiatique a bâti une économie fondée sur une main-d’œuvre hautement qualifiée et adaptable, Maurice peine à franchir le cap. Les chiffres publiés par Statistics Mauritius le 30 septembre 2025 dressent un portrait sans concession.

Sur une population de 16 ans et plus estimée à 994 100 personnes, seules 584 300 sont actives, soit un taux d’activité de 58,8 %. Ce chiffre, déjà inférieur à la moyenne internationale, masque un déséquilibre flagrant : près de sept hommes sur dix participent au marché du travail, mais à peine 48,8 % des femmes y prennent part. En clair, la moitié du potentiel féminin reste inutilisée. Pour un pays dépourvu de ressources naturelles, c’est un gaspillage de capital humain difficilement justifiable.

Le chômage global s’établit à 5,9 %. À première vue, le niveau paraît maîtrisé. Mais derrière ce chiffre se cache une fracture générationnelle inquiétante : un jeune de 16 à 24 ans sur cinq est sans emploi, soit 20,1 %. L’absence de passerelles solides entre le système éducatif et le marché du travail explique en grande partie cette exclusion. Stages, formation par alternance et apprentissage : autant de maillons faibles dans la chaîne mauricienne. Pire encore, 44 % des chômeurs n’ont pas décroché le School Certificate (SC) ou un équivalent. Autrement dit, une grande partie de la population active reste trop peu formée pour répondre aux exigences d’une économie moderne.

La comparaison avec Singapour est cruelle. La cité-État affiche un des taux d’activité les plus élevés au monde, avec une forte mobilisation des femmes soutenue par des politiques publiques ciblées : garde d’enfants, flexibilité des horaires, incitations aux entreprises. Le chômage y oscille entre 2 et 4 % ; et l’insertion des jeunes est facilitée par une articulation étroite entre formation et emploi.

Du miroir singapourien émergent trois lignes de fracture. La première concerne la participation au marché du travail : Maurice plafonne à 58,8 %, contre des taux nettement supérieurs à Singapour, avec une mobilisation féminine encore trop faible. La deuxième divergence touche au niveau des qualifications : à Singapour, près de 40 % des actifs sont diplômés du supérieur contre 28 % à Maurice, avec une proportion plus faible, comme en témoigne la forte présence de non-diplômés parmi les chômeurs (24 %). Enfin, la troisième fracture est générationnelle : alors que Singapour réussit à intégrer rapidement ses jeunes diplômés, Maurice laisse sur le carreau un cinquième de ses jeunes actifs.

À Singapour, la main-d’œuvre se concentre dans des secteurs à forte valeur ajoutée : finance, technologie, santé, services professionnels. Résultat : salaires élevés, productivité maximale et compétitivité mondiale. À Maurice, le paysage reste dominé par le commerce, le tourisme ou certains segments manufacturiers. Des activités indispensables, mais peu créatrices de valeur comparées aux industries de pointe. Tant que le pays ne parvient pas à hisser son économie vers des services à forte intensité de compétences, l’écart avec Singapour ne fera que se creuser.

La question n’est pas de copier Singapour, mais d’en retenir l’essentiel pour bâtir une stratégie adaptée au contexte mauricien. L’urgence est d’abord d’élever le socle éducatif. La proportion de chômeurs sans SC prouve qu’une partie des Mauriciens reste exclue faute de compétences minimales. Des programmes de rattrapage, d’alphabétisation fonctionnelle et de formation professionnelle doivent leur offrir une seconde chance.

Formation continue

Mais l’enjeu ne se limite pas à l’éducation initiale : dans un monde où les compétences deviennent vite obsolètes, la formation continue doit devenir un droit effectif. Les travailleurs doivent pouvoir se recycler régulièrement dans des métiers porteurs – numérique, fintech, santé spécialisée, services à l’exportation. Une version locale de SkillsFuture, à la base du socle éducatif à Singapour, pourrait devenir un pilier des politiques publiques.

La mobilisation des femmes représente un autre levier majeur. Faire passer leur taux de participation de 48,8 % à plus de 60 % changerait l’équation démographique et économique. Pour y parvenir, il faudra déployer une combinaison de mesures: crèches abordables, horaires flexibles, télétravail, incitations aux entreprises et, surtout, un changement culturel profond sur la place de la femme dans l’économie. Ce, alors même que dans le secteur bancaire, féminisé à 56 % dans sa main-d’œuvre, des écarts persistants existent toujours en matière de représentativité aux postes de direction et d’égalité salariale, selon une récente étude de la Banque de Maurice.

Mais l’équation du capital humain ne se résout pas uniquement par l’offre de compétences. Former des diplômés n’a de sens que si le marché leur ouvre des perspectives. Maurice doit donc attirer des investissements directs étrangers dans des secteurs intensifs en compétences, tout en soutenant l’émergence d’entreprises locales innovantes dans la fintech, les biotechnologies ou l’intelligence artificielle. L’État a un rôle catalyseur à jouer, en orientant les politiques fiscales et industrielles pour créer un écosystème favorable.

Enfin, l’insertion des jeunes doit être repensée de fond en comble. Stages, alternance et partenariats école-entreprise doivent devenir la règle, pas l’exception. L’objectif est clair : réduire drastiquement un chômage juvénile de 20 % qui fragilise la cohésion sociale et compromet l’avenir du pays. Ce n’est qu’en intégrant les jeunes au monde professionnel dès leur parcours de formation que Maurice pourra rompre avec cette spirale d’exclusion.

Singapour tend à Maurice un miroir sévère. Là où la cité-État a su anticiper, investir et aligner ses politiques éducatives, sociales et économiques, Maurice reste marqué par des déséquilibres persistants : participation trop faible, qualification insuffisante, insertion défaillante des jeunes. Ce constat ne doit pas être paralysant. Il doit au contraire agir comme un électrochoc. Maurice n’a pas les moyens de reproduire à l’identique le modèle singapourien, mais elle peut en retenir trois leçons essentielles : investir massivement dans le capital humain, valoriser toutes les forces vives – femmes comprises – et créer des opportunités dans des secteurs à forte valeur ajoutée.

À cette condition, l’île pourra transformer son potentiel en prospérité durable et prétendre au rang des petites nations intelligentes de l’économie mondiale et aspirer à devenir une économie à revenu élevé.

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