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Questions à...
Ajay Beedasee : «L’enjeu aujourd’hui est de protéger les entrepreneurs locaux pour qu’ils retrouvent une stabilité avant d’envisager l’innovation»
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Ajay Beedasee : «L’enjeu aujourd’hui est de protéger les entrepreneurs locaux pour qu’ils retrouvent une stabilité avant d’envisager l’innovation»
Ajay Beedasee, président de la SME Chamber.
Avec la baisse du seuil de la TVA à Rs 3 millions depuis le 1ᵉʳ octobre, les PME estiment que les charges administratives s’alourdissent, faisant remonter à la surface les difficultés persistantes du secteur. Le président de la SME Chamber tire la sonnette d’alarme sur la fragilité du secteur. Entre soutien insuffisant, et concurrence déloyale, les PME réclament des réformes urgentes pour survivre, se moderniser et participer pleinement à la relance économique du pays.
? Comment décririez-vous la situation actuelle des PME à Maurice ?
Les PME sont aujourd’hui extrêmement fragiles. Après la période éprouvante du Covid-19, la reprise a été lente et difficile. Les hausses successives des salaires, la flambée des coûts de fret ainsi que l’augmentation des charges fixes, telles que les loyers ou l’électricité, ont lourdement impacté leur fonctionnement. De nombreux contrats étant signés plusieurs mois à l’avance, l’inflation imprévisible complique davantage la gestion des coûts. Les difficultés persistent : une majorité de PME reste encore lourdement endettée.
? Depuis le 1ᵉʳ octobre, toutes les entreprises dont le chiffre d’affaires annuel dépasse Rs 3 millions pour des ventes ou prestations taxables doivent s’enregistrer à la TVA. Cette mesure du Budget 2025-2026 concerne environ 7 000 PME…
Cette mesure vient ajouter un poids supplémentaire. Beaucoup n’ont ni les connaissances comptables ni les moyens de se faire assister. En plus, elles devront désormais soumettre une déclaration trimestrielle pour tout maintenir, ce qui représente une lourdeur administrative supplémentaire. Quand on est seul à tout gérer, il faut encore trouver quelqu’un pour enregistrer les entrées. Le comptable n’est pas gratuit et cela devient un fardeau pour les petits commerces.
? Que pensez-vous des autres mesures du Budget pour soutenir les petits commerces ? Sont-elles suffisantes au vu de la situation ?
Il y a effectivement des mesures positives. J’accueille certaines mesures, notamment l’accompagnement non financier pour les femmes entrepreneures – accès à des programmes de mentorat, à un appui pour la commercialisation de leurs produits ou services ainsi qu’à des opportunités de réseautage ou encore le phase-out de la Contribution sociale généralisée – mais, dans l’ensemble, les besoins spécifiques des PME restent sous-estimés. Il manque de dispositifs concrets pour accompagner des entreprises déjà surendettées.
Peut-on vraiment parler d’investissement dans l’intelligence artificielle (IA) quand l’essentiel n’est pas encore réglé ? Si notre marché est affaibli, quel est l’intérêt de se tourner vers l’IA sans commandes, sans débouchés ? L’enjeu aujourd’hui, c’est de protéger le tissu économique local et les entrepreneurs locaux pour qu’ils retrouvent une stabilité avant de se projeter vers l’innovation. Nous croyons fermement que des mesures mieux ciblées peuvent revitaliser nos industries locales, favoriser la création d’emplois et renforcer la résilience économique nationale.
? Quel type de soutien concret les PME attendent-elles aujourd’hui ?
Nous avons besoin d’un véritable encadrement. Les mesures concrètes se font encore attendre. Ce que nous proposons, ce sont des actions ciblées et pragmatiques. Comme on parle de la TVA déjà, il fallait maintenir le seuil de la TVA à Rs 6 millions ou même l’augmenter. Car la hausse générale des prix fausse la perception du chiffre d’affaires réel. Aujourd’hui, tout coûte plus cher : les matières premières, le transport, les produits importés. Cela gonfle mécaniquement le chiffre d’affaires sans que les profits n’augmentent. Parfois, même en dépassant le seuil, l’activité reste à peine rentable. La baisse de ce seuil vient alourdir les charges.
Il est essentiel de soulager les trésoreries déjà épuisées des PME. Cela passe, entre autres, par l’annulation ou, à défaut, un moratoire sans intérêt sur les prêts contractés auprès de la Development Bank of Mauritius ou dans le cadre du Government Wage Assistance Scheme. Ce soutien devrait être maintenu à son niveau de 2024 et élargi aux entreprises non exportatrices, car la pression sur les coûts de production reste très forte.
L’accès au financement constitue un autre frein majeur. Un fonds de garantie étatique devrait être mis en place pour faciliter les prêts bancaires, en particulier pour les femmes entrepreneures, qui rencontrent souvent des difficultés à fournir les garanties exigées par les institutions financières. Nous insistons aussi sur l’urgence de simplifier les procédures de recrutement de travailleurs étrangers pour de nombreux secteurs qui souffrent d’un manque de main-d’œuvre. Le renforcement de la préférence nationale dans les appels d’offres publics est un autre point crucial. Trop souvent, cette politique est contournée, ce qui nuit directement aux fabricants locaux qui peinent à rivaliser avec des produits importés à bas prix.
Nous demandons également des mesures fermes contre le dumping, notamment en ce qui concerne les vêtements importés à des prix dérisoires, qui fragilisent fortement la production locale. Une taxe spécifique sur les vêtements permettrait non seulement de générer des recettes pour l’État, mais aussi de protéger nos industriels. Par ailleurs, un quota sur les importations pourrait être instauré, afin d’obliger les grandes enseignes à acheter au moins 50 % de leurs produits auprès de fournisseurs locaux. En parallèle, une subvention pour l’innovation et la transformation numérique permettrait aux petites entreprises de moderniser leurs outils de production et de rester compétitives sur un marché en constante évolution.
Pour accompagner cette relance, nous proposons l’organisation de missions de prospection à l’étranger – marketing trips – qui donneraient aux entrepreneurs mauriciens l’opportunité de se positionner sur les marchés internationaux. Un Technology Fair Scheme devrait aussi être instauré pour permettre aux chefs d’entreprise de découvrir les dernières innovations technologiques, y compris dans le domaine de l’intelligence artificielle. Toutefois, en raison de l’endettement généralisé, ces initiatives restent hors de portée sans un appui financier fort de l’État. Enfin, nous plaidons pour une représentation formelle des PME au sein des conseils nationaux qui influencent la politique industrielle et commerciale du pays. Il est essentiel que les préoccupations des PME soient prises en compte dès la phase de formulation des décisions stratégiques.
? Comment voyez-vous l’avenir des PME ?
Cela fait plus de 30 ans que je suis dans le secteur. Nous avons survécu à des crises majeures, y compris à la crise du Covid-19. Mais aujourd’hui, nous sommes à bout de souffle. Sans un soutien adapté et rapide, l’avenir est très incertain. Le pays risque de devenir une économie d’importation, désertée par ses producteurs. Beaucoup d’entrepreneurs sont démoralisés. La population a voté pour un changement. Il faut que ce changement s’applique aux PME. Nous avons besoin de dialogue, de mesures pragmatiques et d’une vision claire pour permettre au secteur de se reconstruire et d’évoluer.
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