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Traite humaine : Maurice progresse mais reste sur le banc des accusés
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Traite humaine : Maurice progresse mais reste sur le banc des accusés
■ Le «TIP Report 2025» souligne les avancées de Maurice, mais aussi les failles persistantes dans la protection des travailleurs étrangers. Photo d'illustration
Le dernier rapport sur la traite des personnes (TIP Report 2025), publié par le Département d’État américain, maintient Maurice au niveau 2 du classement. Une position qui reflète des efforts jugés «substantiels», mais encore insuffisants pour répondre pleinement aux normes minimales internationales de lutte contre le trafic humain.
Ce rapport, qui couvre la période d’avril 2024 à mars 2025, salue certaines avancées, comme la création d’une unité spécialisée au sein de la police ou encore le contrôle systématique des contrats de travail des étrangers à leur arrivée. Des mesures considérées comme importantes, mais qui ne suffisent pas à faire taire les critiques syndicales et associatives.
Pour Fayzal Ally Beegun, président de l’Union des travailleurs des industries textiles et alliées (TMAIWU), la réalité sur le terrain demeure préoccupante. «Comment savoir si des travailleurs étrangers sont victimes de trafic si la police et l’immigration se contentent de les déporter, sans leur donner la parole ?», interroge-t-il.
Le syndicaliste plaide pour une meilleure coordination entre les services d’immigration et la Special Migrant Workers Unit afin d’identifier les véritables pratiques abusives. Il évoque aussi un «laisser-aller de 30 ans», au cours desquels des politiciens et certains recruteurs – des étrangers devenus citoyens mauriciens – auraient contribué à entretenir le système.
«Dans certaines compagnies, le directeur est lui-même agent recruteur. C’est une porte ouverte à toutes les dérives», dénonce-til. Exploitation de travailleurs étrangers, prostitution forcée de femmes vulnérables ou utilisation de «mules» pour introduire de la drogue : autant de formes que prend, selon lui, la traite humaine.
Des recruteurs dans la ligne de mire
Avec la suspension de licences de plusieurs agents recruteurs, certaines entreprises disent éprouver des difficultés à trouver de la main-d’œuvre. Fayzal Ally Beegun estime qu’il est temps d’établir un état des lieux précis :«Combien d’agents existent réellement ? Combien sont en règle ? Et combien opèrent illégalement ?»
Il plaide pour un renforcement des effectifs d’inspecteurs au sein de la Special Migrant Workers Unit afin d’accroître le contrôle sur les recruteurs. Faute de quoi, avertit-il, certaines compagnies risquent de perdre des contrats à l’international.
Reeaz Chuttoo, président de la Confédération des travailleurs des secteurs public et privé (CTSP), se montre tout aussi sévère. Pour lui, tant que le modèle actuel perdurera, Maurice restera «sur le banc des accusés».Il dénonce une situation où les travailleurs étrangers deviennent «la propriété» de leurs employeurs, contraints de vivre et de travailler dans la peur.
Le syndicaliste rappelle que Maurice a ratifié la Convention 29 de l’Organisation internationale du Travail (OIT) sur le travail forcé, ce qui implique des obligations précises. Or, certaines dispositions légales introduites par l’ancien gouvernement ouvrent la voie à des abus. Il cite notamment la section concernant les labour contractors : «Ces employeurs peuvent louer des travailleurs d’un secteur à l’autre, sans cadre clair. On ouvre ainsi la porte à l’exploitation.»
La CTSP avait organisé des manifestations en avril et en août 2024 pour réclamer la suppression de cette disposition. Un engagement avait été pris par l’ancien Premier ministre, mais les élections ont interrompu le processus. Aujourd’hui, Reeaz Chuttoo espère que le nouveau gouvernement tiendra compte des revendications syndicales en remplaçant le terme «labour contractor» par «job contractor», afin de limiter les dérives.
Le spectre de l’exploitation généralisée
Reeaz Chuttoo alerte aussi sur d’autres recommandations récemment discutées, comme la possibilité pour un travailleur de rester jusqu’à dix ans à Maurice, à condition de financer lui-même son billet d’avion en cas de départ anticipé. Il craint également les effets de la suppression du système de quotas, qui risque selon lui d’affaiblir la négociation collective et de fragiliser les syndicats.
Autre sujet d’inquiétude : les multinationales disposant de compagnies «mères» ou «sœurs» à l’étranger, qui pourraient faire venir directement leurs employés sans passer par les circuits de régulation habituels. «C’est du pain béni pour elles, mais un danger pour nos travailleurs locaux», insiste-t-il.
La question des travailleuses domestiques étrangères est également soulevée. Le syndicaliste s’interroge sur leurs conditions de recrutement et d’emploi : «Est-ce que les familles qui font appel à leurs services font l’objet de vérifications de moralité ? Est-il normal que certaines soient contraintes de vivre chez leurs employeurs, sans réelle liberté ?»
Au final, le maintien de Maurice au niveau 2 du TIP Report reflète une situation ambivalente. D’un côté, des efforts notables du gouvernement : mise en place d’unités spécialisées, contrôle accru des contrats, coopération internationale. De l’autre, une réalité syndicale décrite comme marquée par l’exploitation, le manque de transparence et des failles juridiques persistantes.
Pour Fayzal Ally Beegun comme pour Reeaz Chuttoo, la lutte contre la traite des personnes passe par un meilleur contrôle des recruteurs, une protection juridique renforcée des travailleurs étrangers et une véritable concertation tripartite entre l’État, les employeurs et les syndicats. «Ce n’est pas une mission impossible, mais il faut du courage politique», résume Fayzal Ally Beegun.
Si Maurice veut quitter le niveau 2 et se conformer pleinement aux standards internationaux, il ne suffira pas d’afficher des mesures : il faudra prouver, sur le terrain, que chaque travailleur – local ou étranger – est effectivement protégé contre le trafic et l’exploitation.
Nous avons sollicité le ministre du Travail, Reza Uteem. Ce dernier est actuellement en déplacement et répondra à nos questions à son retour.
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