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Interview
Sunil Boodhoo : «Sans l’AGOA il serait impossible de rivaliser avec des pays comme le Vietnam ou le Bangladesh»
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Interview
Sunil Boodhoo : «Sans l’AGOA il serait impossible de rivaliser avec des pays comme le Vietnam ou le Bangladesh»
■Sunil Boodhoo , ancien directeur du commerce international au Ministère des Affaires étrangères
L’avenir de l’«African Growth and Opportunity Act» (AGOA) suscite de nombreuses interrogations à Maurice. Si elle n’était pas renouvelée, nos exportations vers les États-Unis seraient taxées, jusqu’à 45 % parfois, rendant nos vêtements et articles bien moins compétitifs face au Vietnam ou au Bangladesh. Selon l’ancien directeur du Commerce international au ministère des Affaires étrangères, le textile reste un secteur clé, même s’il a perdu du terrain, et d’autres produits comme les bijoux, le thon, le rhum ou les lunettes de soleil seraient aussi fragilisés. Il estime qu’il faudrait produire plus de biens à forte valeur ajoutée et diversifier nos marchés.
■ L’administration américaine serait favorable à une prolongation d’un an de l’AGOA, mais c’est au Congrès de légiférer. Que signifie cette incertitude pour les exportateurs mauriciens qui dépendent de ce marché ?
L’administration américaine a exprimé son soutien à une prolongation d’un an de l’AGOA. Cependant, seul le Congrès peut présenter un projet de loi au Sénat pour légiférer sur son extension. Comme l’accord est arrivé à expiration le mardi 30 septembre, il est peu probable que le Congrès ait le temps de voter une loi à ce sujet. Toutefois, cette mesure pourra être adoptée rétroactivement, une fois la loi présentée et adoptée. Les importateurs seraient alors remboursés des droits de douane qu’ils auraient payés entre-temps.
■ Quel impact concret un non-renouvellement aurait-il sur l’économie mauricienne ?
Si l’AGOA n’était pas renouvelée, les droits de douane normaux aux États-Unis s’ajouteraient au tarif de 15 % déjà appliqué aux produits exportés par Maurice vers ce marché. Par exemple, le droit de douane sur les vêtements en coton est de 16%, tandis que celui sur les vêtements en fibres synthétiques atteint 30%. En cas de non-renouvellement, ces droits s’ajouteraient au tarif de 15%, portant la taxation des vêtements en coton mauriciens à 31 % (15% + 16%) et celle des vêtements synthétiques à 45% (15% + 30%). Ces hausses rendraient nos produits beaucoup moins compétitifs et il serait quasiment impossible de rivaliser avec des pays comme le Vietnam ou le Bangladesh, où les droits de douane ne s’élèvent qu’à 19 %. Maurice risquerait ainsi de perdre totalement sa présence sur le marché américain.
■ Le textile mauricien est l’un des secteurs qui bénéficient de l’AGOA. Quelle est aujourd’hui sa dépendance réelle de ce marché ?
Les vêtements constituent l’un des principaux produits d’exportation de Maurice. Cependant, sur un total de 250 millions USD d’exportations vers les États-Unis, les exportations de vêtements s’élèvent à environ 29 millions USD. En réalité, les exportations de vêtements vers les États-Unis ont diminué au fil des années en raison d’une important.
■ Au-delà du textile, quels autres secteurs pourraient être fragilisés ou au contraire trouver des opportunités si la loi n’était pas reconduite?
Outre les vêtements, d’autres produits seraient fortement impactés, comme les bijoux, les macaques, le thon, les lunettes de soleil et le rhum. De nombreuses PME exportent traditionnellement ces produits vers les États-Unis et risquent d’être sérieusement touchées. Si nous voulons exploiter ces opportunités, nous devons produire des produits à forte valeur ajoutée, riches en propriété intellectuelle et destinés à un segment de marché de niche. Avec une commercialisation adéquate, le rhum peut gagner une plus grande part de marché.
■ Les discussions sur l’AGOA intègrent de plus en plus des clauses liées à la gouvernance ou aux droits humains. Comment Maurice se positionne face à ces nouvelles conditions ?
Maurice n’a d’autre choix que de veiller à ce que toutes les conditions de l’AGOA soient respectées et correctement appliquées. L’une des principales préoccupations des ÉtatsUnis concerne le traitement des travailleurs étrangers. L’ONG Transparency International a déjà exprimé des inquiétudes. Le gouvernement a pris des mesures pour améliorer la situation et devrait poursuivre dans cette voie.
■ Plusieurs voix en Afrique plaident pour des accords commerciaux plus équilibrés. Pensez-vous que l’AGOA, dans sa forme actuelle, reflète une relation gagnant-gagnant ?
L’AGOA n’est pas un accord, mais une loi votée par le Congrès, qui accorde un accès en franchise de droits, aux pays d’Afrique subsaharienne. En contrepartie, ces pays n’accordent pas de réciprocité aux États-Unis. On ne peut donc pas parler d’équité ni de situation gagnant-gagnant, car il s’agit d’un accès préférentiel à sens unique et non d’un accord de réciprocité. Cependant, si les pays d’Afrique subsaharienne décident de négocier un accord avec les États-Unis, comme nous l’avons fait avec l’Union européenne (UE), nous devrons négocier des conditions favorables, axées sur le développement et, surtout, asymétriques en termes d’engagements.
Jusqu’à présent, la plupart des pays d’Afrique subsaharienne se sont opposés à la négociation d’un accord de réciprocité avec les États-Unis. Ils ont plaidé pour une prolongation à long terme de l’AGOA, avec les résultats que nous connaissons. Face à la nouvelle situation, ils souhaitent désormais une prolongation d’au moins un an. La voie à suivre est de négocier avec les États-Unis un accord de libre-échange compatible avec les règles de l’OMC, un accord mutuellement avantageux pour les deux parties.
■ Selon Statistics Mauritius, les prix à l’exportation ont progressé au deuxième trimestre 2025, grâce aux produits alimentaires et aux articles manufacturés, alors que les prix à l’importation ont baissé. Comment analysez-vous cette évolution ?
Plusieurs raisons peuvent expliquer la hausse des prix à l’exportation : l’inflation mondiale, une demande accrue face à une offre plus faible ou l’exportation de produits à plus forte valeur ajoutée. Le taux de change peut également jouer un rôle dans la hausse de la valeur des exportations et la baisse de la valeur des importations. En effet, la roupie s’est appréciée par rapport au dollar américain.
■ Le pays a enregistré une hausse de ses termes de l’échange (+4,4% par rapport au trimestre précédent). Est-ce un signe de compétitivité retrouvée ou un effet conjoncturel lié aux prix mondiaux ?
Cette amélioration des termes de l’échange est temporaire et liée à la situation récente du marché. Face à l’imminence des droits de douane réciproques de Trump, de nombreux acheteurs ont dû constituer des stocks pour échapper aux droits de douane, même temporairement. Ils ont ainsi considérablement augmenté leurs importations, ce qui a entraîné une hausse des exportations non seulement de Maurice, mais aussi d’autres partenaires. Cependant, dès l’entrée en vigueur des droits de douane, une baisse marquée des exportations vers les États-Unis a été constatée.
■ La baisse des prix des carburants a contribué à faire reculer l’indice des prix à l’importation. Comment cette tendance peut-elle influencer la balance commerciale et la marge de manœuvre des entreprises exportatrices ?
Compte tenu du poids des importations d’énergie dans notre balance courante, il est évident que les prix relativement bas des produits énergétiques continueront d’avoir un impact positif sur notre balance commerciale et contribueront à atténuer, dans une certaine mesure, la perte de compétitivité liée aux droits de douane américains. Cependant, le prix des produits énergétiques dépend entièrement de l’offre et de la demande. Dès que la demande augmente ou que les pays producteurs décident de réduire leur offre, il faut s’attendre à une hausse des prix.
■Les exportations de sucre et de produits de la mer restent importantes. Est-ce que la stratégie nationale prévoit une diversification pour réduire la dépendance à ces produits traditionnels ?
Je pense que le sucre restera un produit d’exportation clé de l’île Maurice, car nous sommes passés avec succès de la production de sucre brut destiné au raffinage à des sucres spéciaux à haute valeur ajoutée, qui ont récemment obtenu le label d’Indication géographique. Il s’agit d’un produit de niche destiné à un marché de niche. En effet, nous devons produire uniquement des sucres spéciaux et accroître notre production en exploitant toutes les terres agricoles disponibles. Cependant, les produits de la mer, principalement le thon en conserve, pourraient être plus sensibles aux fluctuations du marché.
Nos exportations dépendent largement d’une marge de préférence élevée sur les marchés du Royaume-Uni et de l’UE. Si cette marge se réduit ou disparaît, nous serions exposés à une pression concurrentielle considérable. C’est également vrai pour le sucre, mais comme indiqué, il a été transféré à une catégorie supérieure et il est très peu probable que le RoyaumeUni ou l’UE réduisent sensiblement les droits de douane sur ce produit. Les produits de la mer dépendent également du thon cru acheté auprès de navires de l’UE et leur valeur ajoutée est donc faible, comparée à celle du sucre, entièrement obtenu à Maurice. Cela étant dit, nous devons continuer à diversifier notre mix d’exportations en produisant des produits à fort contenu technologique et à plus forte valeur ajoutée, qui peuvent être commercialisés à des conditions compétitives à l’échelle mondiale.
■Si l’AGOA devait être remplacée ou transformée, quelle alternative Maurice devrait privilégier : renforcer ses liens avec l’UE, diversifier vers l’Asie ou consolider le marché africain ?
Les États-Unis étaient autrefois un marché très important pour Maurice. Mais au fil des années, notamment depuis la suppression progressive de l’AMF en 2005, leur importance a diminué, même s’ils absorbent encore environ 10 % de nos exportations. L’UE reste le principal marché avec une part de plus de 40 %. Les exportations vers l’Afrique, autrefois très faibles, ont connu une croissance significative et s’élèvent à 25 %. Malgré l’ALE avec la Chine, le CECPA avec l’Inde et le CEPA avec les Émirats arabes unis, nous n’avons pas encore pleinement exploité le potentiel de ces accords.
Nous devrions explorer toutes les options et exploiter toutes les opportunités offertes par les différents marchés plutôt que de concentrer nos exportations sur un ou deux marchés qui nous exposent aux chocs commerciaux en diversifiant nos marchés d’exportation. La sagesse et les règles du commerce international nous dictent que les échanges commerciaux sont plus rentables lorsqu’ils se déroulent dans une région plus proche de chez nous, pour des raisons évidentes. Notre avenir est en Afrique. Nous devons explorer ce marché et mettre en œuvre des stratégies pour intégrer notre économie à celle de l’Afrique, en produisant pour l’Afrique et investissant en Afrique. Nous avons commencé mais le rythme est encore lent.
■ Comment le pays peut-il concilier l’exigence de compétitivité internationale avec la nécessité d’assurer des conditions de travail équitables et durables dans ses industries exportatrices ?
La compétitivité repose sur plusieurs attributs. Elle ne se limite pas au coût de production, mais aussi à la capacité à s’adapter aux évolutions du marché et à s’y conformer rapidement. Si nous parvenons à respecter les exigences de développement durable et les normes du travail, nous pourrons acquérir un avantage concurrentiel sur nos concurrents. Il s’agit d’une opportunité plutôt que d’une menace. Le défi consiste à agir rapidement et le soutien du gouvernement au secteur privé pour répondre à ces exigences sera crucial.
■ Dans un contexte où le commerce mondial se fragmente de plus en plus, quels partenariats stratégiques sont aujourd’hui prioritaires pour Maurice ?
Je pense que nous devrions pleinement exploiter les formidables opportunités offertes par les différents accords de libre-échange que nous avons signés pour accroître les échanges de biens et de services. Nous n’y sommes pas encore parvenus. Notre modèle commercial eurocentré s’est effondré avec l’élimination progressive des Conventions de Lomé et la dénonciation unilatérale par l’UE du Protocole sur le sucre. Nous avons commencé à diversifier nos marchés, mais à un rythme modéré. Notre salut dépendra de notre capacité à exploiter les formidables opportunités commerciales offertes par nos accords de libre-échange et de notre capacité à attirer les investissements étrangers directs à cet égard. L’APE avec l’UE, le CECPA avec l’Inde, le CETA avec les Émirats arabes unis et l’ALE avec la Chine contiennent un chapitre sur la coopération économique qui détaille comment nous pouvons collaborer pour développer différents secteurs à Maurice. Le CECPA avec l’Inde identifie 25 secteurs différents et prévoit des dispositions détaillées sur la manière de favoriser cette collaboration. Nous devons organiser une réunion ministérielle de haut niveau pour garantir que cette collaboration se traduise en projets concrets et soit mise en œuvre.
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