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Politico

Sortir de l’économie à deux féculents

6 octobre 2025, 04:15

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Les chiffres paraissent secs, presque désincarnés : 3,1 % de croissance en 2025, dit Statistics Mauritius. Un Produit intérieur brut (PIB) qui progresse moins vite, un tourisme qui ralentit, une industrie manufacturière qui peine à se réinventer. Mais derrière ces pourcentages, il y a autre chose qu’une courbe macroéconomique: il y a ce que nous mangeons, ce que nous produisons, ce que nous importons, et donc ce que nous sommes prêts à changer.

Car l’économie commence souvent par un geste banal : faire ses courses, préparer un repas, choisir un ingrédient plutôt qu’un autre. Nous oublions combien la souveraineté alimentaire est un indicateur de santé économique. À l’heure où les discours officiels rassurent sur la stabilité de la roupie ou la maîtrise du déficit, la réalité est plus crue : nous restons prisonniers d’habitudes héritées d’un autre siècle, coûteuses et vulnérables.

Deux chiffres suffisent : riz et farine de blé, nos deux féculents fétiches, viennent de loin et pèsent lourd sur la balance commerciale. Déjà en 1982, des technocrates osaient dire qu’une simple réduction de 25 % de notre consommation de riz permettrait d’économiser Rs 75 millions par an sur la balance des paiements. Plus de 40 ans plus tard, nous continuons de subventionner des habitudes alimentaires qui nous maintiennent dépendants de routes maritimes instables et de marchés mondiaux volatils.

Pendant ce temps, le monde s’agite. La FAO et l’OCDE rappellent que la demande mondiale en protéines animales et en calories issues de la mer va bondir dans la prochaine décennie, tirée par l’Asie et l’Afrique émergentes. Les prix agricoles, eux, devraient baisser en termes réels grâce aux gains de productivité, mais les petits producteurs resteront fragiles et exposés. Autrement dit : qui ne produit pas ce qu’il consomme se condamne à importer sa vulnérabilité.

Sur le papier, nous innovons : grands chantiers publics, énergies vertes, ambitions climatiques. Omnicane lance «Major Philippe», rhum premium à Britannia qui conjugue terroir et circularité. Le groupe Union dans le Sud veut transformer l’héritage sucrier en pôle d’innovation durable : agriculture régénérative, circuits courts, réhabilitation du patrimoine, hôtels responsables. Voilà le type d’élan qui pourrait amorcer une souveraineté économique plus réelle.

Mais le cœur du modèle reste fragile. Nous bétonnons plus vite que nous ne plantons. Nous réaménageons nos anciens domaines sans toujours penser productivité agricole et sécurité alimentaire. Nous faisons mine de verdir nos bilans tout en laissant les importations déterminer ce qui garnit nos tables. Il n’y a pas de stratégie économique crédible si l’assiette n’en est pas le premier indicateur.

La provocation d’hier reste d’actualité : «Ki, pou manz patat ek maniok?» Derrière le sarcasme, une piste sérieuse : diversifier nos sources de féculents, réhabiliter manioc, patate douce, pomme de terre, travailler nos farines locales, encourager l’agriculture vivrière. Ce n’est pas du folklore : c’est du bon sens économique. L’agro-industrie mondiale se prépare à réduire ses émissions tout en augmentant sa production ; pourquoi rester à l’écart de cette vague d’innovation ?

Il est absurde de croire que nos goûts sont immuables. Nos grands-parents ignoraient la baguette, nos parents ont démocratisé le poulet, nous avons abandonné le homard qui faisait jadis la fête ouvrière. Rien n’est figé : la question est d’organiser ce mouvement au lieu de le subir. La technologie alimentaire existe, les recettes aussi. Ce qui manque, c’est la volonté politique et entrepreneuriale d’en faire un projet collectif.

Une croissance à 3,1 % n’est pas une fatalité. Mais elle deviendra un plafond si nous continuons de plaquer des solutions de consommation importée sur un tissu économique fragile. À l’inverse, relier production agricole, innovation alimentaire, circuits courts et fierté territoriale peut redonner souffle à l’économie réelle : emploi rural, souveraineté nutritionnelle, résilience aux chocs mondiaux.

Les groupes qui osent cette mue – Omnicane, Union, d’autres encore – donnent le signal. L’État, lui, doit accompagner sans étouffer : investir dans la recherche, adapter les normes, sécuriser les filières, faire tomber les barrières logistiques et tarifaires qui freinent l’émergence d’un vrai «Made in Moris» comestible et durable.

Changer nos habitudes alimentaires, ce n’est pas un caprice écologique : c’est un impératif économique. Continuer à importer ce que nous pourrions produire revient à saboter nos propres ambitions de développement durable. La crise mondiale, la volatilité des chaînes d’approvisionnement, la montée du protectionnisme alimentaire sont autant de signaux.

Le jour où nous comprendrons, enfin, que l’avenir se joue aussi dans nos cuisines, que le riz n’est pas un destin, que la patate et le manioc ne sont pas des symboles de pauvreté mais d’indépendance, nous aurons franchi un vrai cap de maturité. Car au fond, la souveraineté économique ne se décrète pas dans les budgets ni dans les sommets internationaux : elle commence au marché, chez le cultivateur, et dans l’assiette de chacun d’entre nous.

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