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Festival du livre de Trou-d’Eau-Douce

L’hommage posthume à Théodore retiré : la claque de la violence domestique

29 septembre 2025, 13:00

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L’hommage posthume à Théodore retiré : la claque de la violence domestique

Nathacha appanah en piste pour le prix Goncourt

«La nuit au cœur» a placé Nathacha Appanah dans la première sélection de 15 auteurs en lice pour le prix Goncourt 2025. Les dix membres de l’Académie Goncourt ramèneront le nombre de finalistes de 15 à huit le 7 octobre. Avant de les réduire à quatre le 28 octobre. Le prix sera décerné le 4 novembre.

Pouvoir d’émouvoir de la littérature. L’hommage posthume qui devait initialement être rendu au poète Jean-Gérard Théodore au Festival du livre de Trou-d’Eau-Douce a été déprogrammé. En cause : la relation toxique et brutale alléguée avec l’auteure Nathacha Appanah.

Transformer en procès posthume ce qui devait être un hommage à un auteur disparu en 2024. Il y a des coups allégués qui, plus d’un quart de siècle après les faits, ne pardonnent pas. Ils ont causé un raz-de-marée au cours de la semaine écoulée au Festival du livre de Trou-d’Eau Douce. Alors que cette fête de la littérature des Mascareignes ne démarre que ce vendredi 3 octobre.

Mis en cause : le tribut qui devait être rendu à Jean-Gérard Théodore, journaliste et poète mort l’année dernière. Dans le programme officiel du festival rendu public, le 17 septembre, aucune trace de l’hommage, dans le calendrier de trois jours échelonné du vendredi 3 octobre au dimanche 5 octobre. Sauf que ce programme officiel s’ouvre sur un poème intitulé Mascareignes !signé Jean-Gérard Théodore. La signature a agité, dérangé, scandalisé à Trou-d’Eau-Douce, à cause de son lien toxique allégué avec Nathacha Appanah.

Dans son nouveau roman, La nuit au cœur, paru le 21 août aux éditions Gallimard, la Mauricienne qui est en course pour le prix Goncourt (voir hors texte) aborde frontalement le thème du féminicide. Le livre a été inspiré par deux cas de violence extrême où «l’amour qui devient la mort» : la fin horrible de Chahinez Daoud, mère de famille brûlée vive en 2021, par son mari en pleine rue, à Mérignac. Une localité proche de là où vit Nathacha Appanah, en France. L’autre cas est celui d’une cousine de l’auteure, tuée par son mari, «chauffeur dans un ministère important». Le «garçon aux yeux marron-marron», à qui on a «dit et répété qu’il était beau». Deux drames qui ont fait remonter à la surface les graves blessures intimes subies par Nathacha Appanah.

La première partie de La nuit au cœur a la forme d’un récit introspectif, un aveu trop longtemps refoulé, écrit à la première personne. Nathacha Appanah ne cite pas le nom de l’agresseur. Dans aucun des trois cas, leur nom ne figure dans le livre. Dans la première partie du livre, qui se déroule à Maurice, l’auteure donne seulement des initiales : HC. Un monstrueux personnage d’habitual criminal, qui récidive au quotidien, dans une relation mortifère qui dure six longues années.

Sur les réseaux sociaux, des internautes ont relié les points. Gifles et dénonciations ont été répercutées par écrans interposés. On s’est vivement indigné que le festival ait envisagé de mettre à l’honneur un agresseur présumé. À tel point que le mercredi 24 septembre, la direction du Festival du livre de Trou-d’Eau-Douce a émis un communiqué. Il indique que «lors de la préparation du festival en janvier 2025, nous avions prévu de rendre hommage à trois auteurs disparus en 2024 : Bertrand de Robillard, Ramesh Ramdoyal et Jean-Gérard Théodore».

Le communiqué souligne : «Nous n’avions alors pas connaissance d’allégations visant ce dernier. Nous n’aurions évidemment pas inclus cet hommage dans notre programme initial si nous avions eu connaissance de sa mise en cause.» La direction du festival a présenté ses excuses «à toutes les personnes qui ont pu être blessées par la publication de son poème. C’est pourquoi, attentifs aux préoccupations exprimées, nous avons décidé de retirer de la programmation l’hommage posthume qui lui était initialement consacré».

La direction du festival va plus loin. Elle affirme que «nous réviserons notre programmation afin d’y inclure un espace de parole et de réflexion sur la lutte contre les violences faites aux femmes, ainsi que sur la littérature comme moyen de libération de la parole». Pour Barlen Pyamootoo, directeur du festival, cette décision rappelle que «trop longtemps, la parole des femmes, victimes, n’a pas été écoutée». Elle rouvre aussi les débats houleux sur la «bonne» posture à adopter envers l’homme et l’œuvre. Faut-il les dissocier ? L’esthétique du poète doit-elle être condamnée autant que les actes répréhensibles allégués de l’homme ?


«La nuit au cœur»

Un témoignage glaçant signé Nathacha Appanah

Cela commence par une traque. Presque comme celle d’un animal blessé, aux abois. La scène se déroule «en mai 1998». «Une jeune femme qui vient d’avoir vingtcinq ans court de pièce en pièce dans une maison pour échapper à son compagnon.» Premières lignes de la première partie de La nuit au cœur de Nathacha Appanah. Pour le personnage du compagnon, présenté comme HC, la jeune femme a quitté sa famille. À 18 ans, elle a emménagé chez lui, défiant traditions et qu’en dira-t-on, entre autres, à cause du grand écart d’âge entre eux. La victime témoigne à la première personne sous la plume de l’auteure. «Je l’avais rencontré dans un moment de grande joie : j’avais reçu un prix littéraire et HC était venu m’interviewer.»

De poèmes en compliments, l’introspection pousse la victime à se rendre compte qu’«en anglais, il existe un mot parfaitement exact pour dire ce qui m’est arrivé. J’ai été groomed (…). Quand j’y réfléchis, j’arrive à la conclusion que c’est d’une toilette interne qu’il s’agit ici».

La victime, qui a trop longtemps barricadé ses souffrances, rompt les digues. «À lire ces mots, on pourrait croire à une emprise uniquement psychologique et morale. À lire ces mots, on pourrait croire à un envoûtement spirituel, mais il y a le corps : sa prise en main, son éducation, sa domestication et enfin, son asservissement. Il y a le sexe aussi : sa découverte, son usage, ses règles, son pouvoir, sa corruption, sa violence.»

Il y a les interrogatoires en boucle, la surveillance en permanence, à cause de la «jalousie maladive» de HC, sa «perversité manipulatrice», sa «folie». Ce qui déclenche les fréquents épisodes de violence domestique ? «Une fois, c’est une phrase dans un journal ou un livre, une autre fois, l’expression de mon visage, ma main comme ceci ou comme cela, quelque chose qu’il a remarqué dans la journée, et dans ces détails qu’il est seul à repérer, il trouve les «éléments» (…). Les «éléments» qui confirment que je veux le quitter, que j’ai un amant, que je prévois d’avoir un amant, que je rêve d’avoir un amant.»

Une scène pétrifie le lecteur. Celle d’un étranglement. La main de HC qui serre le cou de la victime. Relâche. Resserre. Avec ces mots-sentence : «Attention la prochaine fois.» La victime prend la mesure de la menace. «Je peux maintenant dire que ce qu’il disait c’était : Attention, la prochaine fois je vais te tuer.»

  • «La nuit au cœur» de Nathacha Appanah, éditions Gallimard. Le premier lot de 100 exemplaires est épuisé chez les Éditions Le Printemps. Nouvel arrivage cette semaine. Disponible à Rs 775.

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