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La chasse aux illusions

Keegan Etwaroo brisé par le scandale Franklin

19 septembre 2025, 09:00

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Keegan Etwaroo brisé par le scandale Franklin

■ Rs 6 millions d’investissements dans ce terrain de chasse aujourd’hui à l’abandon et saccagé.

La chasse de Keegan Etwaroo était autrefois son rêve, son passe-temps : 15 années d’effort, des millions de roupies investies, un projet de vie taillé dans la passion de la chasse. Mais en l’espace de quelques années, Keegan Etwaroo a tout perdu. Ses cerfs, son terrain, ses espoirs. La faute à une mécanique opaque, faite de jeux d’influence et de décisions politiques contestées, que l’on désigne aujourd’hui comme le scandale Franklin. Après voir acquis ce terrain en 2007, l’affaire fait surface en 2023 à la Financial Crimes Commission (FCC) et éclabousse la classe politique, tandis que Keegan Etwaroo tente encore de recoller les morceaux de son existence.

? «Mo’nn esay retourn ver mo business poultry» : le cri d’un homme brisé

Il n’a pas de mots assez durs pour décrire ce qu’il a vécu en septembre 2023. En moins de 24 heures, il reçoit l’ordre de quitter son terrain de chasse à Grand-Bassin. Ses cerfs, évalués à près de Rs 3 millions, sont abandonnés derrière des clôtures brisées, livrés aux voleurs et à la faim. Son campement, son réservoir, ses installations patiemment bâties disparaissent dans l’indifférence générale. «J’ai fait une déposition au poste de police de Vacoas pour vol de cerfs, mais rien n’a été fait à ce jour. Mo ankor pe bwar dilo amer zordi», confie-t-il.

L’homme avoue avoir sombré dans une profonde amertume. Il a tenté de se reconstruire à travers l’aviculture, mais son regard reste marqué par la défaite. «Mo finn krwar dan enn sistem kot bizin travay dir, investi, met leker… Me rezilta, politik finn manz tou.» Il dit avoir investi Rs 6 millions dans cette chasse. Mais il a aujourd’hui tout perdu. Deux ans après, les enquêtes se poursuivent. Mais pour Keegan Etwaroo, le mal est fait : «Mo pa pou kapav repran sa ki mo finn perdi. Zot finn touy mo rev.»

? L’ombre de Franklin et de la «stag party»

L’affaire prend une tournure explosive lorsque survient la fameuse stag party organisée sur ce même terrain, en 2020. Au cœur des soupçons : Jean Hubert Celerine, dit Franklin, figure sulfureuse soupçonnée de blanchiment d’argent et trafiquant de drogue. «J’ai dit à la FCC tout ce que je sais sur cette affaire. Franklin était venu faire une fête et il est parti. Je ne connais pas plus de lui et de ses affaires de drogue.»

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Des personnalités politiques de premier plan, dont l’ex-Attorney General, Maneesh Gobin, et l’ancien Parliamentary Private Secretary, Rajanah Dhaliah, sont citées. Des intermédiaires comme Ajay Jeetoo et Rajesh Ramnarain sont accusés d’avoir réclamé ou encaissé des sommes avoisinant Rs 3,5 millions à Rs 4 millions, en échange de promesses d’influence sur l’attribution du terrain. Keegan Etwaroo, lui, se retrouve entraîné malgré lui dans ce système. Il admet avoir remis de l’argent, convaincu que cela sécuriserait son projet. Mais au final, il perd tout et devient le témoin embarrassé d’un engrenage où la corruption et le favoritisme semblent avoir dicté les règles.

? La FCC met le feu aux poudres

Lorsque la FCC ouvre officiellement un dossier sur l’affaire Franklin, le pays est secoué. Pour la première fois, une enquête met noir sur blanc les soupçons de trafic d’influence et de corruption à grande échelle. Rajanah Dhaliah est inculpé provisoirement de trafic d’influence, accusé d’avoir exigé Rs 4 millions. Maneesh Gobin est arrêté puis relâché sous caution, avec interdiction de quitter le territoire. Franklin, déjà surveillé pour des activités financières douteuses, voit ses comptes gelés et il est expédié à La Réunion pour purger sa peine.

La FCC place également Keegan Etwaroo sous les projecteurs. Ses déclarations deviennent des pièces maîtresses de l’enquête. Mais si lui se considère comme une victime, certains observateurs soulignent qu’il a accepté de jouer le jeu de l’argent facile en croyant aux promesses des intermédiaires.

? L’argent avant le travail

Au-delà du destin tragique de Keegan, c’est tout le pays qui se retrouve éclaboussé par l’arrestation de Franklin. L’opinion publique découvre avec stupeur comment un simple terrain de chasse a pu devenir l’objet de tant de manœuvres, révélant la fragilité des institutions et la perméabilité du politique aux réseaux occultes. Pour beaucoup, ce scandale incarne un malaise plus profond: un système où l’argent et les connexions valent plus que le travail et la passion. Et c’est ce qui nourrit aujourd’hui encore la colère de Keegan Etwaroo.

? Un lieu abandonné

Autrefois fier domaine plein de vie de Keegan Etwaroo, le terrain de chasse est aujourd’hui méconnaissable. Les allées qui menaient aux enclos des cerfs sont envahies par de hautes herbes, certaines dépassant un mètre, transformant les chemins en véritables sentiers sauvages difficiles à parcourir. Le sol, autrefois entretenu et soigneusement nivelé, est jonché de branches tombées, de détritus et de vestiges d’anciennes installations.

image.png ■ Keegan Etwaroo dit avoir investi Rs 6 millions dans sa chasse de Grand-Bassin, qui est aujourd’hui un lieu abandonné.

Le campement, cœur du domaine, raconte la violence du passage du temps et de l’abandon. Les vitres des bâtiments sont brisées, laissant passer le vent et la pluie. les murs sont marqués par des graffitis ou des fissures béantes. Le mobilier, autrefois robuste et fonctionnel, est pourri et certains objets de valeur ont disparu. Les réservoirs d’eau sont à moitié vides ou sales, incapables de remplir leur fonction. Dans les enclos, là où gambadaient autrefois les cerfs, la végétation a repris ses droits. L’herbe haute rend les repères difficiles et transforme le lieu en un espace presque hostile pour les animaux. Les clôtures qui retenaient le gibier ont été brisées ou arrachées, laissant une sensation de chaos et de négligence totale.

Même les allées principales, jadis tracées avec soin pour faciliter le déplacement et l’entretien, sont aujourd’hui envahies par la végétation sauvage. Les lianes et les mauvaises herbes s’entremêlent, formant de véritables barrières naturelles. Les sentiers qui menaient aux points d’eau ou aux zones de nourrissage des cerfs sont désormais à peine visibles, perdus sous un tapis d’herbes et de broussailles. L’ambiance qui règne sur le terrain est celle de la solitude et de l’abandon. Le silence n’est plus seulement celui de la nature, mais celui d’un lieu vidé de sa vie humaine et animale. Là où Keegan Etwaroo investissait temps, énergie et passion, il ne reste plus que des vestiges.

? Position officielle du ministère de l’Agro-industrie

Face aux accusations circulant sur les réseaux sociaux, sur une reprise du terrain, le ministère de l’Agro-industrie a tenu à clarifier sa position. Selon ses porte-parole, la gestion des terrains de chasse suit des procédures strictes et transparentes, conçues pour éviter tout favoritisme ou traitement inéquitable.

Anoop Khurun, conservateur des forêts aux Forestry Service, précise que ces procédures ont pour objectif de décentraliser la prise de décision, d’assurer une gestion équitable des terrains et de garantir la transparence à chaque étape. «Le ministère insiste également sur le fait que le montant des baux est déterminé par un évaluateur officiel du gouvernement, en fonction de la superficie et de la valeur du terrain. À titre d’exemple, un terrain de 250 hectares peut être loué pour environ Rs 500 000 par an, bien loin des montants dérisoires évoqués dans certaines publications.»

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