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Recensement ethnique
Le retour d’un vieux débat au cœur de la réforme électorale
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Recensement ethnique
Le retour d’un vieux débat au cœur de la réforme électorale
Dix mois après son arrivée au pouvoir, l’Alliance du changement relance les discussions autour d’une réforme électorale promise dans son programme. Mais au centre des propositions, une vieille question refait surface : faut-il maintenir le recensement ethnique de 1972 comme référence politique ou rouvrir le dossier sensible d’un nouveau recensement communautaire ?
Lors d’une conférence de presse le jeudi 11 septembre, le Premier ministre par intérim, Paul Bérenger, a détaillé les contours de deux scénarios envisagés par le gouvernement. Dans la première formule, l’Assemblée nationale continuerait de compter 60 députés élus au suffrage direct, auxquels s’ajouteraient 20 sièges attribués à la proportionnelle selon des listes de partis. Chaque formation politique soumettrait une party list, hiérarchisant ses candidats selon l’ordre de priorité. La deuxième proposition conserve ce schéma de base – 60 députés élus et 20 sièges proportionnels – mais inclut en plus la désignation de quatre députés via le Best Loser System (BLS). Dans ce cas, le recensement de 1972, jamais actualisé depuis plus de cinquante ans, resterait la seule référence utilisée pour répartir les sièges selon des critères communautaires.
Ces deux propositions remettent de fait au goût du jour le débat sur le recensement ethnique, une pratique à la fois décriée et incontournable dans le système politique mauricien.
?Politique et ethnicité : un couple indissociable
À Maurice, les élections n’ont jamais été neutres du point de vue communautaire. Les leaders politiques, qu’ils soient issus des grands partis traditionnels ou de formations plus récentes, ont toujours tenu compte de la composition ethnique de l’électorat pour sélectionner leurs candidats. Certaines circonscriptions sont devenues synonymes d’appartenances précises : les circonscriptions n°5 et n°9 accueillent presque exclusivement des candidats hindous, tandis que les no 2 et n°3 reste fortement associé à des candidatures musulmanes. À l’intérieur même de la majorité hindoue, la logique des castes influence la distribution des tickets électoraux. Ainsi, il est de coutume d’avoir un candidat marathi dans la circonscription n°14, mais jamais dans la n°5.
La constitution des cabinets ministériels ou la nomination à des postes stratégiques suivent, elles aussi, des équilibres ethniques tacites. Cette réalité politique, souvent critiquée, explique pourquoi le recensement communautaire demeure un sujet aussi sensible.
?De 1846 à 1972 : un long héritage statistique
Le premier recensement de la population mauricienne remonte à 1846, suivi par celui de 1851. Depuis, l’exercice a été mené régulièrement, avec des interruptions liées à la Seconde guerre mondiale. Le recensement eut lieu en 1972, conformément à l’Ordonnance sur les statistiques de 1951. Jusqu’en 1952, les critères utilisés différaient largement de ceux appliqués aujourd’hui. La communauté indo-mauricienne englobait tous les descendants d’immigrants indiens, qu’ils soient hindous ou musulmans. Ce n’est qu’ensuite qu’une distinction fut opérée, divisant la population indienne selon la religion, donnant naissance aux catégories «hindoue» et «musulmane».
En 1972, Maurice comptait 825 199 habitants, en nette progression par rapport à 1962 (681 619). La communauté hindoue représentait le groupe le plus important avec 428 167 personnes, suivie des musulmans (137 081), des sino-mauriciens (24 084) et de la population générale (236 867). La répartition par sexe était équilibrée, avec 413 648 hommes et 412 551 femmes. (Voir tableau)
■ La répartition communautaire figée en 1972, un héritage qui questionne la pertinence du système actuel.

Ce recensement reste aujourd’hui encore la dernière photographie officielle de la composition ethnique du pays.
Le 60-0 et la fin du recensement ethnique
Le raz-de-marée électoral de 1982, marqué par le fameux 60-0 en faveur du Mouvement militant mauricien (MMM) et Parti socialiste mauricien (PSM), a constitué un tournant. Dans une volonté de combattre le communautarisme et de consolider l’unité nationale, le MMM mit fin à la pratique du recensement ethnique. Dès lors, seul le critère de la religion, et non plus de la communauté, devait être retenu dans les statistiques officielles. Mais paradoxalement, le BLS, basé sur le recensement de 1972, continua de fonctionner. Ce paradoxe alimente encore aujourd’hui les critiques d’une partie de la société civile.
L’ONU interpelle Maurice
Sur le plan international, le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD) des Nations unies a, à trois reprises, demandé à Maurice de reprendre les recensements basés sur l’appartenance ethnique. Selon le Comité, l’absence de statistiques précises empêche de mesurer l’ampleur des discriminations subies par certains groupes, notamment les personnes d’ascendance africaine. Dans ses observations d’avril dernier, le CERD a reproché à l’État mauricien de manquer d’outils pour évaluer l’accès aux droits fondamentaux – logement, emploi, santé, éducation – selon les communautés.
L’Attorney General, Gavin Glover, avait rejeté cette demande, arguant qu’un recensement ethnique «pourrait mettre en péril l’unité nationale». Tout en comprenant cette position, le Comité a maintenu sa recommandation, insistant sur l’importance de données fiables, y compris dans le domaine carcéral où l’absence de statistiques ethniques est jugée problématique.
À Maurice, plusieurs militants et avocats dénoncent une contradiction dans la posture officielle. Parmi eux, José Moirt, avocat et militant anti-discrimination raciale dans un entretien à l’express le 17 mai, estime que l’État refuse de collecter des données sous prétexte de préserver l’unité nationale, mais qu’il continue à utiliser les équilibres communautaires dans la pratique politique. Dans une written submission adressée au secrétaire général des Nations unies, il souligne que la composition du Cabinet, révélée par l’Attorney General lui-même, ne reflète pas la réalité démographique. Après les élections de 2024 et l’application du BLS, Gavin Glover avait indiqué qu’il y avait 15 ministres hindous, cinq de la population générale, quatre musulmans et un Chinois. José Moirt s’interroge : comment expliquer que la «population générale», qui représente environ un tiers de la population totale, ne dispose que de 12 % des sièges ministériels ? Une distorsion qui, selon lui, justifie pleinement l’appel à de nouvelles statistiques pour objectiver la question des discriminations.
Le débat reste profondément polarisé. Pour certains, relancer un recensement ethnique reviendrait à institutionnaliser les divisions et risquerait de fragiliser l’unité nationale, déjà mise à l’épreuve par la montée des tensions communautaires. Pour d’autres, refuser de collecter ces données équivaut à nier la réalité des discriminations, et empêche la mise en place de politiques publiques ciblées en faveur des minorités. La question du recensement est donc intimement liée à celle de la réforme électorale. Tant que le BLS perdurera, la référence au recensement de 1972 continuera de hanter la vie politique. À quelques mois d’une nouvelle séquence électorale, le gouvernement joue une carte délicate. D’un côté, il veut tenir sa promesse de réforme électorale en introduisant une dose de proportionnelle. De l’autre, il évite soigneusement de rouvrir le dossier explosif du recensement ethnique, en s’abritant derrière les chiffres de 1972. Mais à l’heure où les instances internationales accentuent leur pression et où les voix locales s’élèvent pour dénoncer les injustices, le statu quo paraît difficile à maintenir.
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