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Les murailles de l’autonomie rodriguaise
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Les murailles de l’autonomie rodriguaise
À Malabar, les slogans claquent ; à Port-Louis, les petites phrases fusent. Paul Bérenger évoque une majorité perdue d’une voix et, dans la minute, le Conseil exécutif rétorque : rien n’a bougé, «la majorité demeure solide». L’OPR menace d’une démission en bloc si Franceau Grandcourt ne tranche pas après son tête-à-tête avec le Premier ministre. Johnson Roussety répond, indigné. À force de gesticulations, on oublie l’essentiel : si l’autonomie rodriguaise patine, ce n’est pas faute d’emblèmes ni de meetings, c’est parce que trois murs, bien réels, lui barrent la route.
1) Premier mur : l’architecture institutionnelle. Rodrigues a hérité d’un modèle inspiré de Trinidad et Tobago, sans s’offrir les garde-fous qui le rendent viable là-bas. Au cœur du défaut de conception : l’absence d’une Dispute Resolution Commission. Sans arbitre neutre, chaque crise devient un bras de fer existentiel – majorité d’un, motion de censure brandie comme épouvantail, soupçons de transfugisme, interprétations concurrentes de la Rodrigues Regional Assembly (RRA) Act. Résultat : au moindre accrochage (présentation du budget, organisation des travaux, discipline de vote), le débat glisse vers le procès d’intention. Grandcourt l’admet lui-même : il faut s’asseoir, codifier, décider. Ce n’est pas un aveu de faiblesse ; c’est le début de la maturité. Amender la RRA Act pour y inscrire une commission d’arbitrage, clarifier les règles de dissolution et sécuriser la stabilité d’un exécutif à majorité étroite : voilà le socle. Sans institutions robustes, l’autonomie reste une poésie.
2) Deuxième mur : l’économie politique d’une île-district. Depuis 2015, les diagnostics se répètent. Eau rare, projets de dessalement ballottés, lenteur chronique sur l’Internet haut débit, climat d’affaires frileux, investissement privé anémique, exode des jeunes vers Maurice. On parle d’«aides» venues de Port-Louis ; les Rodriguais répondent : ce n’est pas de la charité, c’est un devoir républicain – et parfois un business déguisé, notamment autour du fret maritime. Tant que les coûts logistiques, l’accès au numérique et l’eau – la vraie, pas celle des promesses – resteront des angles morts, l’autonomie sera administrative mais pas vécue. Ce que demande Rodrigues est connu : transparence et mise en concurrence des lignes maritimes, plan pluriannuel de l’eau (captage, stockage, réduction de fuite, dessalement ciblé), fibre et 4G/5G partout, guichet unique pro-investissement, et surtout des compétences locales formées et payées pour rester. Autonomie rime avec capacité, pas avec dépendance aménagée.
3) Troisième mur : la politique comme théâtre permanent. L’OPR contre alliés du jour, invectives, ultimatums, «référendum» brandi tantôt comme horizon démocratique, tantôt comme menace. Les meetings sont vibrants, les réseaux sociaux crépitent, mais la jeunesse se lasse. Déjà en 2017, la scène était plantée : une bataille de récits – autosuffisance et dignité contre ouverture et mobilité. Bien des années plus tard, le clivage est identique, plus acide : d’un côté, la fierté d’une île qui veut rester elle-même ; de l’autre, l’envie d’accéder au monde, à la vitesse des données. Quand la politique se résume au duel des nostalgies et des impatiences, l’autonomie devient un miroir où chacun voit son fantasme. Il faut une coalition de bonnes volontés, pas une addition de rancœurs.
Que faire, concrètement, pour sortir du piège ?
a. Réparer la loi. Inscrire une Dispute Resolution Commission indépendante dans la RRA Act, préciser les seuils et procédures de dissolution, encadrer les changements de camp, professionnaliser le secrétariat de l’Assemblée. Une Constitution régionale claire vaut mieux qu’un code implicite.
b. Pactiser avec Port-Louis, d’égal à égal. Un pacte de respect fixant, noir sur blanc, les compétences, les calendriers budgétaires, les mécanismes de cofinancement et les obligations de performance. Finies les admonestations publiques ; place à la reddition de comptes bilatérale. Maurice doit cesser de parler sur Rodrigues ; parler avec Rodrigues est la seule voie.
c. Libérer les trois leviers vitaux : eau, data, mer. Un programme d’urgence sur l’eau (ingénierie, maintenance, gouvernance), un digital moonshot axé fibre-mobile-cloud pour casser l’isolement, et une réforme du fret pour faire baisser les coûts et fiabiliser les délais. C’est la trinité du développement insulaire.
d. Donner la parole sans s’en servir comme gourdin. Un référendum peut être un thermomètre, pas une arme. S’il doit avoir lieu, qu’il soit précédé d’un débat sobre, chiffré, loyal – et suivi d’un calendrier d’exécution, quel que soit le verdict. Le peuple n’est pas un décor.
Enfin, un mot à ceux qui rêvent d’un retour à l’ordre par décret venu de Port-Louis : dissoudre Rodrigues pour «calmer» Rodrigues, c’est méconnaître l’île. On n’éteint pas une braise identitaire avec un seau d’eau froide centralisée. Et à ceux qui, à Port-Mathurin, confondent dignité et fermeture : l’autonomie n’est pas un retranchement, c’est une responsabilité. Autonomie, ce n’est ni un monument à Malabar ni une injonction de Port-Louis. C’est une œuvre d’ingénierie institutionnelle, une économie d’archipel et une discipline politique. Quand ces piliers tiendront, les meetings feront moins de bruit – et Rodrigues, enfin, avancera.
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