Publicité
Questions à…
Céline Ramsamy-Giancone : «À La Réunion, l’abolition de l’esclavage, c’est la fèt kaf. On oublie les 10 % d’esclaves indiens»
Par
Partager cet article
Questions à…
Céline Ramsamy-Giancone : «À La Réunion, l’abolition de l’esclavage, c’est la fèt kaf. On oublie les 10 % d’esclaves indiens»
■ Céline Ramsamy-Giancone, docteure en Histoire contemporaine, chargée de cours à l’université de La Réunion, présidente de l’association Terre Banyan Photos : Aurélio Prudence
Le mardi 12 août a eu lieu le lancement de «Dire l’engagisme dans l’océan Indien», à l’université de Maurice. Au-delà du symbole, des chercheures de La Réunion font entendre le sort des femmes engagées, souvent restées dans l’ombre.
?Mettre en avant le travail des femmes chercheures. C’est l’un des objectifs de la publication «Dire l’engagisme dans l’océan Indien». Qu’est-ce que les femmes chercheures apportent à l’histoire de l’engagisme?
Les femmes travaillent sur tous les aspects de l’engagisme.
?Davantage sur les abus commis contre les femmes engagées ?
Dans ce livre, j’ai écrit sur le petit commerce et sur le vagabondage chez les engagés. Mais mon travail principal, c’est la question religieuse. Mon sujet de thèse (NdlR: Catholicisme et hindouisme populaire à l’île de La Réunion : contacts, échanges, milieu du XIXe - début du XXe siècle) portait sur la façon dont les engagés recréaient leurs rites religieux dans la colonie où ils ont été recrutés. Comment ils se sont adaptés à leur nouveau territoire.
Sheela Narayanin (NdlR : enseignante et doctorante en Histoire contemporaine à l’université de La Réunion, vice-présidente de l’association Terre Banyan) a travaillé sur la question des femmes engagées, parce qu’elle a trouvé que ces femmes restaient toujours dans l’ombre. À la limite, elles n’existaient pas. C’est vrai que les historiens masculins vont s’intéresser plus aux aspects économiques, à la réussite sociale…
?A l’accès à la terre ?
Voilà. Dans sa thèse, Jean-Régis Ramsamy (NdlR : journaliste et historien à La Réunion) a travaillé sur l’intégration des Indiens. Il y a une grosse partie consacrée à l’appropriation foncière. Alors que les femmes-chercheurs vont aller vers la dimension humaine. Le sort des femmes, les violences qu’elles ont vécues, aussi bien durant le voyage que dans les plan- tations, les agressions et les viols qui ne sont pas dits, le patriarcat. J’ai remarqué – depuis que je suis arrivée dans ce champ d’études – que le travail des femmes-chercheurs n’est jamais suffisamment valorisé. Lorsqu’une femme-chercheur parle, on l’écoute moins, ça a l’air moins intéressant.
?Même en 2025 ?
Oui, même en 2025. Par contre, si un chercheur parle de l’engagisme, il aura droit à de grands articles. Personnellement, mes recherches ont été diffusées quasiment uniquement par des femmes journalistes. J’ai compris qu’il fallait faire jouer la sororité. Il faut faire comme les hommes: s’allier pour être visibles. C’est une lutte permanente, parfois lassante. Mais nous ne devons pas laisser nos travaux dans l’ombre, sinon, nos recherches sont reprises par d’autres.
Je suis de la ville de Saint-Paul. L’adjointe au maire de cette ville, Suzelle Boucher, nous permet d’organiser des conférences. Huguette Bello (NdlR: présidente du conseil régional de La Réunion) est très investie, très féministe.Nous avons eu de l’aide, notamment pour ce livre.
Ceci dit, il ne faut pas voir les choses de façon binaire. Il y a des chercheurs qui ont travaillé sur le côté culturel de l’engagisme. Par exemple, Sully Govindin s’est penché sur la créolisation (NdlR: dans Dire l’engagisme, sa contribution s’intitule Le bal tamoul réunionnais: performance et dynamique de créolisation).
?Dans le livre on parle aussi du sort de femmes engagées qui étaient seules.
Oui. Cela pouvait être des femmes mariées en Inde qui, une fois à La Réunion ou dans les autres colonies, étant en très petit nombre, faisaient l’objet d’un commerce. J’ai travaillé sur le cas d’un couple qui s’est rencontré sur un bateau durant la traversée. Arrivés à La Réunion, ils ont eu un enfant. Mais leur histoire s’est terminée par un meurtre. L’interrogatoire montre que la femme engagée avait été sollicitée par plusieurs hommes et qu’elle était allée vivre avec un autre. Cela s’est soldé par un meurtre. L’agresseur a aussi tué son enfant.
Un crime passionnel. On entend parler de ces crimes passionnels dans différentes colonies. Pour Maurice, Marina Carter en a parlé. (NdlR : Sheela Narayanin dans sa contribution intitulée L’histoire des femmes engagées indiennes dans l’habitation sucrière au XIXe siècle à La Réunion, se penche sur l’affaire de viol collectif de Minatchy. En 1850, Minatchy, femme indienne célibataire est recrutée sur une propriété à SaintAndré comme servante. Elle est agressée par quatre engagés).
On voit bien que le sort des femmes, cette violence presque indicible est difficile à dire, c’est tellement inimaginable d’être seule et d’être livrée dans un camp, à des hommes qui se battent. J’ai retrouvé un témoignage d’un missionnaire jésuite qui a vécu en Inde. Arrivé à La Réunion, il a écrit à l’évêque qu’il ne comprenait pas comment c’était possible que ces femmes qui avaient été mariées en Inde se retrouvent vendues d’un concubin à un autre. Avec des termes de la morale catholique de l’époque, il écrit qu’elles avaient perdu leur âme. Mais ce qu’il dit révèle vraiment la situation de nombreuses femmes.
À La Réunion, les maltraitances envers les femmes sont très élevées par rapport à la moyenne nationale de la France. C’est un peu le prolongement de ce qui s’est passé durant la période de la plantation. À l’époque, il y avait aussi des phénomènes d’alcoolisme, puisqu’on distribuait gratuitement le mauvais rhum aux engagés. Il y a eu sûrement des moments extrêmement glauques pour ces femmes.
?Pourquoi était-ce important de lancer ce livre qui traite principalement de l’engagisme à La Réunion, ici à Maurice ?
Nous avons une histoire commune de l’engagisme. En général, quand il se passe quelque chose à Maurice, il y a toujours des répercussions à La Réunion et vice versa. Les Mauriciens découvrent qui sont les Réunionnais qui font des recherches, mais aussi qui sont les Réunionnais d’origine indienne. Cela permet d’enrichir les connaissances.
Nous avons mis en avant le rôle de la Global Organisation of People of Indian Origin (GOPIO). Pendant que j’étais doctorante, j’ai été invitée par Mahen Utchanah (NdlR : ancien ministre, ancien président de GOPIO International, mort en 2021) à présenter mes recherches. Par la suite, Mookhesswur Choonee (NdlR : actuel président de GOPIO International) m’a aussi invitée. C’est comme ça que j’ai pu entrer en contact avec des chercheurs de dimension internationale, comme Kalpana Hiralal, ou Bij Lal. C’est grâce à Maurice que les Réunionnais avancent.
?La diaspora indienne francophone a trouvé sa place ?
C’est difficile de trouver notre place. La seule fois où on est allé au Pravasi Bharatiya Divas, on a vu énormément d’anglophones. Nous sommes beaucoup moins à l’aise en anglais. On perd quelque chose. C’est grâce au soutien international de Maurice que nous arrivons à nous faire connaître.
?Et au sein de la République française, cette partie de l’histoire est-elle suffisamment reconnue ?
Malheureusement, il faut encore se battre.
?Sur quel front ?
Il faut se battre parce que la France a une conception un peu particulière de la citoyenneté. C’est la notion d’universalité qui compte. Les origines et l’identité passent au second plan pour devenir citoyen français. Bien sûr, il y a de très bons côtés. On est tous égaux. On est supposé avoir les mêmes droits. On est européens, etc. Mais d’un autre côté, pour tout ce qui est valorisation des identités d’origine, c’est compliqué.
À La Réunion, il y a toujours eu une sorte de peur des revendications identitaires et indépendantistes. Depuis le 19e siècle, les élites coloniales ont vu ce qui s’est passé à Maurice, où des engagés indiens sont venus en énorme quantité avec leurs modes de vie. On a vu comment ça a évolué. Il y a toujours eu la peur que ça tourne dans le même sens à La Réunion. On veille toujours à ce que les minorités, entre guillemets, ne prennent pas trop de place. Par exemple, pour des postes de hautes fonctions publiques, c’est plutôt des gens qui y sont affectés depuis la France hexagonale. Que ce soit au rectorat, la préfecture, la police, la direction des affaires culturelles.
?A Maurice, il y a eu des critiques de la concurrence des mémoires, surtout quand les politiques s’en mêlent. Quelle est la situation à l’île sœur ?
Nous n’en sommes pas au même stade. À La Réunion, on parle beaucoup plus de l’esclavage. Par contre, la population n’est pas assez consciente qu’en fait, qu’il s’agisse de l’esclavage ou de l’engagisme, tout le monde est concerné. Il n’y a pas que des esclaves africains et des engagés indiens. Ce sont des fausses représentations qui sont véhiculées et que les politiques utilisent peut-être aussi. L’abolition de l’esclavage, on appelle ça la fèt kaf, mais on oublie qu’il y avait à peu près 10 % d’esclaves indiens.

Publicité
Publicité
Les plus récents