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Éclairage

Gagner la bataille des idées avant de perdre celle de l’opinion

13 août 2025, 18:00

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Gagner la bataille des idées avant de perdre celle de l’opinion

En huit mois au pouvoir, l’Alliance du changement a enclenché des réformes importantes – certaines même inédites – visant à consolider la démocratie, restaurer la crédibilité institutionnelle et jeter les bases d’une relance économique durable. Pourtant, dans l’opinion publique, ces avancées sont largement éclipsées par deux sujets sensibles : la réforme des pensions et le coût de la vie. Cette distorsion entre actions concrètes et perception collective illustre une faiblesse stratégique : un déficit majeur de communication politique.

À la faveur de deux conférences de presse successives, le leader du MMM et n°2 du gouvernement, Paul Bérenger, s’est imposé, presque malgré lui, comme le porteparole principal de l’exécutif. C’est lui qui explique les décisions controversées comme la réforme des pensions, justifie certaines grandes orientations économiques ou avertit des risques d’un downgrading par Moody’s en cas de largesses budgétaires. Il ne se prive pas non plus d’exprimer des réserves sur certaines nominations depuis l’arrivée au pouvoir de l’alliance, ni de pointer les turbulences à Air Mauritius, allant jusqu’à révéler avoir soumis des propositions de sortie de crise au Premier ministre.

Ce positionnement est un pari à double tranchant. Habitué à peser chaque mot, Paul Bérenger maîtrise l’art du face-à-face avec les journalistes. Mais il a aussi un style abrupt, un vocabulaire parfois déconcertant – du fameux «pran kestion amenn ou lakaz» – aux relations conflictuelles avec certains élus de l’opposition, en particulier Adrien Duval. Dans un contexte où l’exécutif avait critiqué la «tyrannie du nombre» de l’ancien régime, recourir à un ton frontal comporte des risques pour l’image.

Le n°2 du gouvernement sait à quel point l’alliance qu’il forme avec Navin Ramgoolam repose sur une alchimie personnelle précieuse pour mener ce qui est probablement leur dernier combat politique. Ni lui, ni le Premier ministre ne peuvent se permettre de fragiliser ce socle en alimentant les arguments d’une opposition persuadée que l’alliance ne tiendra pas dans la durée. Mais à force d’être sur tous les fronts – justifier certaines décisions, désamorcer les polémiques, marquer ses désaccords –, il risque de brouiller le message gouvernemental. Car il ne faut pas le gouvernement soit perçu comme hésitant ou divisé, mais plutôt que comme une équipe soudée avec un cap clair.

Ruptures

Il serait injuste d’ignorer les ruptures opérées depuis novembre. La restitution des pleins pouvoirs au DPP pour agir en toute indépendance a marqué un tournant dans l’histoire judiciaire du pays.

Sur le plan politique, l’atmosphère de peur qui régnait auparavant a laissé la place à un climat plus apaisé : la Special Striking Team a été démantelée, les intimidations contre les internautes ou militants politiques ont cessé et la population ne vit plus sous la menace permanente d’arrestations arbitraires. Dans le domaine institutionnel, le gouvernement a affiché sa volonté de restaurer la crédibilité des organes publics et d’améliorer la justice sociale, tout en lançant les bases d’une relance économique prudente, consciente que Moody’s surveille la situation «comme le lait sur le feu».

La réforme de la pension universelle illustre cependant un grave déficit de pédagogie. Réclamée depuis plus d’une décennie par le Fonds monétaire international et la Banque mondiale, elle vise à étendre l’âge d’éligibilité à 65 ans pour garantir la soutenabilité budgétaire du système. L’ancien régime, malgré dix ans de pouvoir, n’a pas osé l’engager, conscient de sa charge émotionnelle et de son impopularité. L’Alliance du changement a choisi d’agir, mais sans suffisamment expliquer pourquoi cette réforme est nécessaire pour éviter l’effondrement du système à long terme, ni comment elle s’inscrit dans un plan global de protection sociale. Résultat : le débat public est dominé par des syndicalistes et activistes plus portés par un agenda politique que par une analyse rationnelle, alors que les réseaux sociaux amplifient une vision partielle, voire erronée, de la mesure.

Ce déficit de pédagogie dépasse la réforme des pensions. Le bureau du Premier ministre manque de professionnels de la communication capables de «vendre» les mesures impopulaires autant que les réformes populaires. Plusieurs ministres se sont entourés d’attachés de presse sans réelle formation en marketing politique. Ce vide stratégique s’est vu récemment : il a fallu que l’ancien ministre des Finances accuse à la radio un détournement de Rs 11 milliards du fonds de la Contribution Sociale Généralisée (CSG) pour déclencher une réaction. Plutôt qu’une offensive préparée, on a assisté à une posture défensive, avec une clarification du ministère des Finances et une déclaration du ministre délégué. Trop tard pour maîtriser la narration.

Dans ce contexte, l’irruption de Paul Bérenger comme voix forte du gouvernement a du sens : il maîtrise les joutes médiatiques, répond aux questions qui fâchent, assume les désaccords sur certaines nominations et défend d’autres décisions. Mais même sa transparence peut se retourner contre lui. Lorsqu’il affirme ne pas avoir été informé du choix de son gendre comme président d’Airport Holdings Ltd, la perception publique – celle du népotisme – reste plus forte que les nuances factuelles. Pour un homme qui s’est toujours élevé contre la dynastie en politique, cette situation est un test de cohérence. Il tente d’y répondre en rappelant qu’il existe dans l’alliance «des militants sincères et dévoués» qui souhaitent contribuer selon leurs compétences. Mais là encore, faute d’une communication encadrée et anticipée, l’explication a un goût de rattrapage.

Le duo Ramgoolam/Bérenger doit comprendre que les électeurs qui les ont portés au pouvoir le 10 novembre sont exigeants. Ils attendent des réponses concrètes, rapides et claires à leurs interrogations. Communiquer, ce n’est pas seulement réagir aux polémiques : c’est prendre les devants, expliquer les réformes avant qu’elles ne soient déformées, occuper l’espace médiatique avec un discours constant et cohérent.

En huit mois, l’Alliance du changement a fait plus que ce que ses détracteurs veulent bien admettre. Mais faute d’une stratégie de communication claire, elle laisse ses adversaires dicter le rythme et le contenu du débat public. La bataille de l’opinion est en cours. Si l’alliance veut la gagner, elle devra faire ce qu’elle sait déjà faire en politique : se battre. Non pas contre l’opposition, mais contre le silence.

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