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Réparation et décolonisation
Le combat des descendants africains
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Réparation et décolonisation
Le combat des descendants africains
■ Journée de la femme panafricaine au centre Nelson Mandela, le 2 août.
En 2025, la réparation et la décolonisation sont au cœur des débats à Maurice. Recensement ethnique, reconnaissance constitutionnelle, justice sociale, éducation et valorisation culturelle : acteurs politiques et citoyens revendiquent la réparation des blessures liées à l’esclavage et au colonialisme. Plus qu’une question financière, c’est un combat pour la mémoire, l’identité et une société plus juste.
Ansam Citoyen revendique, en 2025, un recensement ethnique, la justice et la réparation pour les ascendants et descendants africains à Maurice. Le mouvement justifie cette demande : «Li inportan ki enn resansman etnik fer pou determinn nonb ekzak bann asandan ek desandan afrikin dan Moris parey kouma Nation unies inn rekomande an trwa lokazion.» Ansam Citoyen réclame une réparation qui dépasse l’aspect financier : «Reparasion li pa zis finansie, li bizin ousi lor plan ledikasion, li bizin ousi lor plan kiltirel ek linfrastriktir.» Pour cela, le mouvement souligne l’urgence de rétablir la vérité historique dans les livres scolaires et dans toutes les sphères de la société : «Enn pie pa ekziste san so rasinn ek enn pep pa ekziste san so lidantite.»
Bruneau Laurette, qui a lancé la campagne Nu pa population general le 2 juillet, revendique la reconnaissance de la communauté créole et des descendants africains dans la Constitution, tout en exigeant réparation, incluant la restitution des terres. Il martèle : «Bizin rekonet kominote kreol ek desandan afrikin dan Konstitision.» Il rejoint Ansam Citoyen, en précisant que son combat ne se limite pas à une simple réparation financière : «Nous parlons de réparation dans sa globalité – éducative, identitaire et historique.» Il souligne la gravité de la situation concernant la représentation politique : «Li inportan ki bann Morisien konpran ki li pa normal ki enn group etnik pa reprezante ni dan Local Government ni dan Parlman, ek ki nou kontinie sibir diskriminasion.» Bruneau Laurette conclut en s’appuyant sur les recommandations des Nations unies : «Nou bizin enn resansman parski nou pa kapav repare san kone komie nou ete.»
African People Voices (APV), lors de sa conférence de presse en juillet, a mis en avant sa lutte pour la valorisation de la culture africaine à Maurice et a fermement soutenu la cause de la réparation. L’association place ainsi la question identitaire au cœur de son combat et réclame la reconnaissance des natifs africains dans la Constitution du pays. Pour l’APV, la réparation est essentielle, au regard des souffrances endurées pendant l’époque de l’esclavage et de la colonisation forcée. Elle appelle à davantage de projets éducatifs dans les écoles pour mieux faire connaître le peuple africain et ses exploits. De plus, elle revendique aussi la réparation foncière et la mise en valeur de la culture africaine, notamment à travers la gastronomie – fruit à pain, patate douce, citronnelle, baume du Pérou – ainsi que le sega. Enfin, l’association propose la création d’un programme africain à la télévision pour sensibiliser les jeunes à leur appartenance au continent africain.
L’Anti-Colonial Memory Project East Africa & Mascarene dénonce, sur sa page Facebook, l’effacement des Afro-descendants, connus sous le nom de Créoles. Le projet rappelle que Maurice est un pays africain dont la Constitution demeure une relique coloniale. Il souligne la sous-représentation des Créoles dans les institutions clés de l’État : éducation, logement, médias, politique et justice. Il s’appuie aussi sur le rapport de la Commission justice et vérité et explique qu’à l’échelle internationale, plusieurs pays ont inscrit dans leurs Constitutions des dispositions protégeant les droits des communautés afro-descendantes.
■ Les membre d’African People Voices.
Ce qui est fait ailleurs
Par exemple, au Brésil, l’Article 68 de la Constitution garantit aux communautés quilombolas – descendants d’esclaves en fuite – des droits collectifs sur leurs terres ancestrales, assurant ainsi leur survie culturelle et matérielle. En Colombie, la Loi 70 de 1993 offre une reconnaissance constitutionnelle aux Afro-Colombiens, incluant non seulement la propriété collective des terres, mais aussi la représentation politique et la protection de leurs droits culturels. En Équateur, la Constitution de 2008 reconnaît explicitement les Afro-Équatoriens comme un peuple distinct, affirmant leur droit à la réparation, à la préservation de leur identité culturelle et à leur développement socio-économique. L’idée portée, explique le projet, n’est pas de fragmenter le mauricianisme ni de créer une nouvelle catégorie identitaire, mais de reconnaître le passé et l’identité des Créoles, longtemps privés de cette reconnaissance essentielle.
La Commission justice et vérité recommande, quant à elle, dans son rapport publié en 2011, que les histoires des descendants d’esclaves et d’engagés ne soient pas oubliées, et que leurs contributions économiques, sociales et culturelles à Maurice soient reconnues et mises en valeur dans des espaces publics permanents. Elle préconise la création d’une banque foncière (Land Bank), offrant des parcelles pour l’agriculture et d’autres activités entrepreneuriales à toute personne issue de descendants d’esclaves ou d’engagés n’ayant jamais possédé de terre. Elle recommande aussi l’instauration d’un curriculum interculturel incluant les cultures africaine, malgache et bhojpuri dans toutes les institutions financées par l’État, ainsi que la promotion d’une éducation globale et inclusive.
De plus, elle insiste sur la démocratisation de l’accès à la propriété, notamment par la construction de logements sociaux abordables et des morcellements adaptés aux classes populaires. Elle recommande également que les habitants du Morne et des villages voisins soient intégrés aux activités du Morne Heritage Fund, notamment dans les postes de gestion, techniques et professionnels. Ensuite, elle recommande une Land Monitoring and Research Unit pour surveiller toutes les transactions foncières et recueillir les plaintes des personnes ayant été dépossédées de leurs biens. Sur le plan du genre, la commission demande la suppression des écarts salariaux discriminatoires entre hommes et femmes ainsi que l’élimination de la ségrégation professionnelle. Enfin, elle plaide pour une meilleure représentation des minorités et des groupes sousreprésentés, souvent négligés lors des événements officiels nationaux, notamment sur les plans linguistique et culturel.
Sheila Bunwaree, professeure et chercheuse dans le domaine de l’enseignement supérieur, l’internationalisation et la décolonisation, nous explique que l’internationalisation de l’enseignement supérieur a le potentiel de faire de ce secteur un pilier majeur de l’économie : «Il est important qu’en tant que jeune nation ayant été victime de la mission civilisatrice et qui n’a pas réussi à se libérer de diverses formes de colonisation de l’esprit, nous allions au-delà de l’économisme et que nous ne tombions pas dans le piège d’un paradigme néolibéral perpétuant les processus coloniaux.» Elle explique qu’avancer en tant que nation dans le contexte d’un ordre mondial reconfiguré, plein d’incertitudes et d’ambiguïtés exige que l’espace d’enseignement supérieur ne devienne pas simplement un lieu visant à attirer des étudiants étrangers pour obtenir des devises étrangères pour notre économie naissante, réduisant nos jeunes chercheurs à de simples collecteurs de données pour des universitaires-chercheurs du Nord global, perpétuant des systèmes de savoir occidentalo-centriques/eurocentriques. Selon Sheila Bunwaree, pour adopter une éducation décoloniale – plus de 50 ans après l’Indépendance –, Maurice a l’obligation morale d’encourager sa jeunesse à changer les lentilles à travers lesquelles le monde est perçu. Elle conclut: «Notre jeunesse devrait être capable de dire non à la hiérarchisation des savoirs, aux partenariats inéquitables et aux programmes qui ne valorisent pas les systèmes de savoirs autochtones.»
Ouvrages
Dans Les noms de la honte – Stigmates de l’esclavage à l’île Maurice, Alain Romaine propose une relecture historique, invitant à se départir des versions officielles qui véhiculent les stigmates associés à certains patronymes. Qu’ils connotent l’admiration (ex. Boncœur, L’Aimable, Legentil), qu’ils se rapportent à des noms d’animaux ou en soient dérivés (ex. Lapoule, Laboucherie), qu’ils mettent en évidence une difformité physique (ex. Grandeoreille), qu’ils représentent des objets (ex. L’Assiette) ou qu’ils contiennent un sens érotique (ex. Bellepeau, Beauxyeux), ces noms portent l’empreinte de l’histoire coloniale. Alain Romaine explique qu’ils sont en réalité le reflet des maîtres d’esclaves, qui affublaient ces derniers de telles appellations.
Arran Stibbe, dans son ouvrage Ecolinguistics: Language, Ecology and the Stories We Live By (2015), propose un cadre écolinguistique qui recense huit types d’histoires. L’une d’elles, l’effacement (Erasure), désigne une manifestation linguistique où un élément bien réel est systématiquement supprimé, relégué à l’arrière-plan ou déformé dans le langage. Ainsi, l’effacement des questions de justice sociale ou de reconnaissance identitaire d’une communauté laisse entendre que l’histoire d’une partie de la population n’est pas jugée importante dans le système éducatif. Pour Arran Stibbe, il s’agit d’une histoire implicite qui relègue certains domaines de la vie au rang d’éléments sans importance, indignes d’attention ou dépourvus de pertinence.
Cette logique se traduit dans les textes chaque fois que «quelque chose d’important» présent dans la réalité est absent, minimisé ou présenté sous un jour trompeur. L’auteur distingue trois formes principales : le vide (the void), lorsque l’élément important est totalement absent du texte ; la trace (the trace), lorsqu’il est présent mais mis en arrière-plan ; et le masque (the mask), lorsqu’il apparaît sous une forme déformée. Plusieurs procédés linguistiques peuvent contribuer à cet effacement : hyperonymes, noms massifs, abstractions, métaphores, associations indirectes, inclusion grammaticale, passivation, inclusion morphologique et fonctionnalisation.
Ramola Ramtohul, dans sa publication de 2018, Mauritius: Still a Long Journey Ahead, aborde le suffrage féminin, où elle explique que le droit de vote des femmes était inacceptable pour de nombreux hommes mauriciens, en particulier parmi les Indo-Mauriciens et les Créoles, car cela signifiait que certaines femmes voteraient avant tous les hommes de la classe ouvrière. Dans Women, Gender, and Politics in Africa, paru en 2020, elle fait état des progrès louables accomplis en matière de participation politique, de présence et de représentation des femmes africaines dans les Parlements. Elle illustre comment les femmes africaines ont également été activement impliquées dans les mouvements sociaux, y compris les mouvements de libération nationale ainsi que les mouvements féminins. Néanmoins, elle reconnaît qu’une partie de ces avancées est en train d’être annulée par les systèmes patriarcaux et les instances bureaucratiques, appelant à un nouveau niveau d’activisme de la part des femmes africaines. Dans les deux cas, les questions de genre et la place des femmes sont au cœur du débat.
Corriger les injustices historiques
Le centre Nelson Mandela pour la culture africaine et créole, en collaboration avec le Kollectif Reparasyon Avansman Kreol, a célébré la Journée de la femme panafricaine le samedi 2 août. Cette rencontre a réuni plusieurs participants pour discuter sur le thème «Promosion lazistis sosial ek ekonomik pou fam afrikin gras a reparasion». Priscilla Sambadoo, Rebecca Marthe, Virginia Lamarque, José Moirt et Elena Rioux ont pris la parole. Là encore, la réparation était au cœur du débat.
Le Parlement panafricain place également la question des réparations au cœur du débat, à travers le thème 2025 de l’Union africaine, «Justice pour les Africains et les personnes d’ascendance africaine grâce aux réparations». La question des réparations aux descendants des personnes réduites en esclavage est au centre des discussions. Pour certains, les réparations constituent un moyen de remédier aux disparités persistantes dans des domaines tels que la répartition des richesses, l’éducation et la santé. José Manteigas Gabriel, rapporteur de la Commission de la justice et des droits de l’homme au Parlement panafricain, souligne que le thème de 2025 vise à corriger les injustices historiques du colonialisme, de l’esclavage et du racisme structurel, qui continuent d’alimenter les inégalités économiques et la marginalisation en Afrique. «Les réparations vont bien au-delà de la réparation économique. Elles incluent des réformes institutionnelles, la restitution des biens culturels, l’aide au développement ainsi que la réforme du système éducatif», affirme-t-il.
Quant à Cassam Uteem, il souligne l’importance du combat contre l’exclusion. Dans une interview accordée en 2019, il fait référence à une étude réalisée quelques années avant les événements qui ont bouleversé le pays en 1999, affirmant que ce qui s’est produit était prévisible en raison des conditions de vie difficiles d’une partie de la population. «Ce qui s’est passé n’était pas totalement inattendu à cause de la pauvreté et de l’exclusion dont souffraient certaines personnes», déclare-t-il.
Les Nations unies, en avril 2025, à travers le Comité pour l’élimination de la discrimination raciale (CERD), ont réclamé des recensements basés sur l’appartenance ethnique. Dans le cadre de la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale, le CERD a relevé plusieurs points. Tout d’abord, il ne suffit pas de modifier la Constitution et d’énoncer l’égalité de tous les citoyens, mais il faut d’abord reconnaître les torts subis. Le CERD a insisté sur la nécessité de dédommager les descendants des populations soumises à l’esclavage à Maurice. Ensuite, il a regretté l’absence de données ventilées par origine ethnique, rappelant que cela limite l’évaluation de l’égalité réelle dans le pays. De plus, il s’est interrogé sur l’impact persistant de l’histoire coloniale sur les relations interethniques. Par ailleurs, il a suggéré que Maurice crée davantage de lieux de mémoire pour les personnes ayant été soumises à l’esclavage, dans le cadre de la prochaine Décennie des personnes d’ascendance africaine.
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