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Fait de société
Abandon d’enfants : Détresse, précarité ou choix impossible ?
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Fait de société
Abandon d’enfants : Détresse, précarité ou choix impossible ?
Par insouciance ou ignorance, parfois ; par violence, bien plus souvent qu’on ne veut l’admettre ; ou par malchance, presque toujours… des femmes tombent enceintes contre leur volonté. Trop jeunes, face à une grossesse redoutée, prises dans une situation financière précaire, ou simplement parce qu’elles ne souhaitent pas devenir mères.
296 bébés en cinq ans. C’est le nombre d’enfants abandonnés à Maurice entre 2019 et 2023. Derrière chaque bébé laissé dans une maternité, accroché à un portail dans un sac de riz ou, plus brutalement encore, dans les toilettes, il y a une mère en détresse, un choix impossible et une société qui, souvent, arrive trop tard. À Maurice, la loi sur l’avortement est claire : il est autorisé dans des circonstances précises: lorsque la vie ou la santé de la mère est gravement menacée ; en cas de malformation grave du fœtus; ou une grossesse résultant d’un viol ou inceste.
Pour certaines femmes, cela signifie porter à terme une grossesse non désirée, dans la solitude, la peur ou le déni. Et lorsque la pression devient insoutenable, la seule issue est l’abandon. Un geste désespéré, souvent condamné… mais l’abandon devient parfois l’ultime recours pour ces femmes. Mais que deviennent ces enfants ? Invisibles dans les statistiques officielles, ils portent déjà les marques d’une histoire qui n’est pas la leur.
?Sanjana Gobin-Rambhojun, psychologue clinicienne
«L’abandon laisse une empreinte invisible»

«Un abandon – physique ou émotionnel – crée un choc psychologique immédiat.» Chez un nourrisson, l’impact est d’abord sensoriel et relationnel : «rupture brutale du lien d’attachement, sentiment d’insécurité, dérèglement des repères biologiques comme le sommeil ou l’alimentation». L’enfant ne comprend pas ce qui lui arrive, mais «son corps et son système nerveux enregistrent cette perte comme une menace vitale». Chez un enfant plus âgé, poursuit-elle, «l’abandon est interprété comme un rejet, ce qui fragilise l’estime de soi, la confiance envers les adultes et parfois même la perception de sa propre valeur».
À long terme, souligne-t-elle, un sentiment d’abandon non traité «peut façonner toute la construction identitaire : difficultés relationnelles, peur de l’engagement ou au contraire attachement anxieux, hypersensibilité au rejet, voire comportements autodestructeurs». Ce n’est pourtant pas une fatalité. «Avec un suivi adapté, des figures d’attachement stables et un environnement sécurisant, les effets peuvent être atténués, parfois même transformés en leviers de résilience.»
Elle insiste sur la nécessité de comprendre l’état psychologique des parents : «Beaucoup d’abandons se produisent dans un contexte de détresse aiguë : dépression post-partum, isolement social, violence conjugale, précarité extrême, troubles psychiques non diagnostiqués…» Ce qu’elle appelle un «abandon par détresse». Il faudrait «une approche systémique» : soutien psychologique précoce aux parents, dépistage systématique de la dépression post-partum, structures d’accueil dotées de professionnels formés aux traumatismes précoces et rôle accru de l’école dans le repérage des signaux d’alerte.
?Magali Freyneau, présidente de l’ONG Planète Enfants
«Notre système est dépassé»

Si le traumatisme de l’abandon se joue dans les premiers instants, les raisons qui y conduisent se trouvent souvent en amont dans le quotidien des familles. «Parmi les enfants que nous accompagnons à Planète Enfants, certains sont bien suivis par leurs parents, alors que d’autres sont souvent négligés.» Les jeunes que Magali Freyneau suit ont entre 6 et 15 ans. «Il y a des enfants qui souffrent du manque de père ou de mère. Certains vivent chez leurs grands-parents parce que leurs parents sont en prison ou veulent vivre leur vie librement. D’autres sont livrés à eux-mêmes.»
Pour elle, plusieurs causes expliquent l’abandon : la drogue; la pauvreté;le manque de soutien familial et social; les grossesses non désirées ou précoces. À ces raisons s’ajoutent conflits familiaux ou autres situations de rupture. Mais pour Magali Freyneau, le problème majeur reste l’absence de prévention : «Notre système ne peut pas prévenir les abandons car nous n’avons pas les structures nécessaires. Ce fléau devient de plus en plus récurrent à Maurice, mais aucune action concrète n’est prise.»
?Cadre légal et protection des enfants abandonnés

Selon Mᵉ Pillay Cootthen, la Children’s Act 2020 renforce le cadre légal pour la protection de l’enfance. L’article 15 interdit d’abandonner un enfant ou d’inciter un parent à le faire, que ce soit par incitations financières, promesses, menaces ou abus d’autorité avec des peines allant jusqu’à 20 ans ou même 30 ans d’emprisonnement. En outre, exposer ou abandonner un enfant est puni d’une amende allant jusqu’à Rs 200 000 et d’une peine allant jusqu’à cinq ans de prison.
Tout cas signalé est transmis à la Child Development Unit (CDU) du ministère du Bien-être de la famille, qui avec la police et les services sociaux évalue la situation et peut solliciter du Children’s Court, un placement temporaire de l’enfant dans un foyer agréé ou sa mise sous tutelle de l’État. La CDU mène une enquête sociale approfondie : visites à domicile, évaluation des risques. Un enfant en danger immédiat est placé dans une institution spécialisée, avec un tuteur légal chargé des décisions relatives à sa santé, son éducation et son bien-être.
Mᵉ Cootthen souligne plusieurs défis : manque de ressources humaines et financières des services sociaux ; prévention et sensibilisation insuffisantes ; complexité et lenteur des procédures judiciaires ; manque de moyens pour l’accompagnement psychologique et social des enfants et familles concernés. Elle évoque toutefois le débat en cours pour assouplir l’adoption et développer des familles d’accueil pour garantir aux enfants abandonnés des solutions plus stables et rapides, au-delà de la simple protection juridique.
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