Publicité

Entretien

Maurice Vigier de Latour et Paul Ryberg : «Sans l’AGOA, nos exportations textiles vers les États-Unis s’effondreront»

7 août 2025, 10:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

Maurice Vigier de Latour et Paul Ryberg : «Sans l’AGOA, nos exportations textiles vers les États-Unis s’effondreront»

?Textile, services, diplomatie : les pistes pour sauver notre compétitivité

? Une alliance africaine face aux hésitations américaines

? Maurice, Kenya, Lesotho : une coalition textile face à Trump

Alors que l’«African Growth and Opportunity Act» (AGOA) expire le 30 septembre, deux figures centrales du lobbying économique afro-américain, Maurice Vigier de Latour (GOSK) et Paul Ryberg, avocat international et président de la Mauritius–United States Business Association (MUSBA) ainsi que de l’African Coalition for Trade (ACT), font le point sur l’état des négociations à Washington.

Le Congrès américain est-il prêt à renouveler l’AGOA alors que deux projets de loi sont encore bloqués ?

M.V.L / P.R. : Comme vous le soulignez dans votre éditorial du 5 août, l’AGOA «vacille». Une fenêtre de tir étroite se profile en septembre. Malgré cela, le renouvellement de l’AGOA continue de bénéficier d’un soutien solide au Congrès, notamment de la part de Jason Smith (président du House Ways & Means Committee) et de Mike Crapo (président du Senate Finance Committee).

Ces deux leaders ont tenté d’inclure le renouvellement dans le Budget Bill de mars 2025 et le Reconciliation Bill de juillet. Mais la Maison Blanche s’est opposée à toute disposition commerciale dans ces textes. Aujourd’hui, les Républicains attendent un signal clair du président Trump. Il semble toutefois que l’administration ne s’opposerait pas à une reconduction d’un an, le temps de réviser l’AGOA pour répondre aux exigences stratégiques américaines.

Quelles sont les conséquences économiques pour Maurice en cas de non-renouvellement ?

M.V.L / P.R. : Sans l’AGOA, les exportations textiles vers les États-Unis vont s’effondrer. En 2024, elles sont tombées à 46 millions USD, soit une chute de 30 % par rapport à 2023. À fin mai 2025, on enregistre une nouvelle baisse de 39 %.

À titre d’exemple, un polo 100 % coton exporté sans AGOA subirait 15 % de droits de douane + 16 % de MFN duty, soit 31 % au total. Si le tissu est synthétique, les droits montent à 47 %. C’est intenable. Aucun plan de compensation n’a été annoncé par les autorités pour remplacer les 2 milliards de roupies que représentent ces exportations. Sans AGOA, seules les usines tournées vers l’Europe (EUR1) et la SADC survivront.

Maurice est-elle diplomatiquement armée à Washington pour défendre ses intérêts ?

M.V.L / P.R. : Non. L’ambassade de Maurice est sans ambassadeur depuis la démission de Mahen Jhugroo, deux mois avant les élections de novembre 2024. Une chargée d’affaires, Mme Mootoosawmy, a été nommée récemment. C’est problématique. Tous les autres pays de notre alliance textile – Kenya, Lesotho, Tanzanie, Madagascar – ont des ambassadeurs en poste à D.C.

Le lobbyiste engagé à Washington a-t-il obtenu des résultats concrets ?

M.V.L / P.R. : Oui. Paul Ryberg travaille depuis plus de 30 ans avec le secteur privé mauricien. Il a cofondé MUSBA et ACT dès 1997 avec l’appui du regretté Peter Craig (Trade Commissioner) et de l’ambassadeur Jesse Jesseramsing.

Avec le Corporate Council on Africa (CCA), nous avons lancé l’Alliance des pays exportateurs. Plusieurs réunions ont eu lieu avec les membres du Congrès. En mars 2024, une délégation du Congrès (CODEL) a visité Maurice et Madagascar.

Avec la MEXA et l’ambassade des États-Unis, nous avons organisé une réunion stratégique avec Jason et Adrian Smith chez RT Knits, à La Tour-Koenig. Merci à Kendall Tang et son équipe pour leur accueil. Ce fut une rencontre décisive pour convaincre le Congrès de la nécessité de renouveler l’AGOA.

Une «task force» AGOA est-elle en place entre les acteurs publics et privés ?

M.V.L / P.R. : Pas vraiment. Il y a eu des réunions régulières entre la MEXA et le ministre Ritish Ramful, mais aucune task force formelle comme celle qui avait été créée en 2003 lors du Forum AGOA à Maurice et qui avait attiré 1 300 délégués.

La MEXA a contribué à la lettre adressée par le gouvernement mauricien au USTR. Elle a aidé à obtenir une réduction tarifaire partielle à 15 %. Mais contrairement aux autres pays (Kenya, Lesotho, etc.), Maurice n’a envoyé aucune délégation conjointe publique privée à Washington.

L’absence de montée en gamme n’a-t-elle pas affaibli la position de Maurice ?

M.V.L / P.R. : Absolument. Le secteur textile a perdu près de 100 000 emplois directs depuis la fin des années 1990. Les coûts de l’électricité, du traitement des eaux usées, la logistique, et le coût du travail ont tué notre compétitivité. Le textile représentait jadis 300 000 emplois directs et indirects. Aujourd’hui, nous n’avons plus d’industrie manufacturière d’envergure.

Une position commune africaine est-elle en cours d’élaboration ?

M.V.L / P.R. : Oui. Notre groupe informel d’ambassadeurs africains à Washington a soumis une position commune adoptée par la Mission de l’Union africaine à D.C. Nous espérons que cette position sera entérinée au sommet de l’Union africaine en octobre prochain.

Le gouvernement a-t-il encore une chance d’inverser la tendance ?

M.V.L / P.R. : Depuis l’élection de Donald Trump, le climat commercial s’est durci. Le compte à rebours est lancé. Sans signal clair du président, le renouvellement est compromis.

Existe-t-il encore des marges de manœuvre commerciales ou diplomatiques ?

M.V.L / P.R. : Il faut protéger notre industrie exportatrice dans un monde qui redécouvre les vertus de la réindustrialisation. Maurice, île isolée par cinq semaines de fret maritime, ne peut miser uniquement sur les services.

M.V. L. : Il y a 15 ans, un journaliste m’a demandé : «Quelle est la solution pour le textile ?» J’ai répondu : «L’avion.»

Publicité