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Interview
Sydney Pierre : «La taxe de 3 euros reste marginale par rapport au coût total d’un séjour»
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Interview
Sydney Pierre : «La taxe de 3 euros reste marginale par rapport au coût total d’un séjour»
À partir d’octobre 2025, Maurice instaurera une taxe touristique de 3 euros par nuitée, collectée directement par les hébergements et excluant les enfants de moins de 12 ans. Cette mesure vise à compenser l’empreinte écologique du tourisme sur l’île. Sydney Pierre, Junior minister au Tourisme, défend cette initiative. Selon lui, cette taxe reste ne dissuadera pas les visiteurs et est essentielle pour préserver le modèle touristique mauricien. Le gouvernement entend aussi mieux encadrer le secteur informel, qui regroupe plus de chambres que l’hôtellerie traditionnelle, en simplifiant l’enregistrement et en délivrant des licences provisoires. Pour l’avenir, il appelle à une diversification intelligente : «Le ‘sea, sand and sun’ n’est qu’une partie de ce que l’île peut offrir.»
? Le gouvernement introduira en octobre 2025 une taxe touristique de 3 euros par nuit. Pourquoi cette mesure, et comment sera-t-elle appliquée ?
Il s’agit d’une pratique déjà en place dans de nombreux pays, et nous faisons partie des derniers à ne pas l’avoir encore adoptée. Cette taxe de séjour – 3 euros par nuit – s’appliquera aux touristes hébergés dans des établissements désignés, comme les hôtels, les guest houses, les résidences touristiques ou les domaines. Les enfants de moins de 12 ans en seront exemptés.
Elle ne sera pas prélevée à l’aéroport ni par les tour-opérateurs, mais directement collectée par l’établissement où séjourne le touriste, via leur système de gestion. C’est un processus simple, intégré et déjà courant ailleurs. L’objectif est clair : compenser l’empreinte écologique du tourisme sur une île aussi vulnérable que la nôtre. Ce sont des fonds réinvestis intelligemment dans la gestion des déchets, les énergies renouvelables et la durabilité de notre modèle. On me dit que cela pourrait décourager les longs séjours – mais est-ce que quelqu’un va vraiment renoncer à un mois à Maurice pour 90 euros de plus ? Les Maldives vont encore plus loin, et cela ne freine pas leur attractivité. Cette taxe est une réponse responsable, et le secteur touristique en sortira renforcé.
? Une famille de quatre personnes paiera 180 euros de taxe pour un séjour de deux semaines, en plus des billets d’avion qui coûtent souvent plus de 1 200 euros par personne. Cela ne risque-t-il pas de décourager certains touristes, surtout face à des destinations comme la Thaïlande où pour cette somme on mange toute une semaine ?
C’est un calcul que certains feront, oui. Mais il faut replacer les choses dans leur contexte. Je mets ma casquette de politicien de côté et reprends celle d’hôtelier que j’ai longtemps portée : non, cette taxe ne découragera pas les arrivées. Elle reste marginale par rapport au coût total d’un séjour. Une famille qui dépense plus de 5 000 euros pour venir à l’île Maurice ne va pas changer de destination pour 180 euros.
Et franchement, si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais été plus loin que 3 euros. Quant à la comparaison avec la Thaïlande, elle est intéressante mais un peu biaisée. Les touristes ne viennent pas à Maurice pour les mêmes raisons qu’ils choisissent la Thaïlande. Ici, ils cherchent autre chose : la tranquillité, la sécurité, un cadre naturel protégé, une expérience plus exclusive. Cette taxe est justement là pour préserver ces atouts.
? De plus en plus de touristes à Maurice réservent via des plateformes comme Airbnb, Booking.com ou séjournent dans des logements non enregistrés, souvent invisibles des autorités. Ces hébergements, qui échappent à toute régulation, soulèvent des questions de fiscalité, de sécurité et de concurrence déloyale. Quelle est votre stratégie pour encadrer ce secteur informel qui représente un volume important du tourisme local ?
Notre objectif est de ramener l’ensemble du secteur informel sous une seule plateforme centralisée, pour mieux les accompagner et les intégrer dans le système. J’ai d’ailleurs récemment souligné que beaucoup de prestataires ne sont pas enregistrés, non pas par mauvaise volonté, mais parce que les démarches sont un véritable parcours du combattant. Les procédures sont trop complexes, ce qui explique leur scepticisme et leur réticence à entrer dans le système. Nous allons donc introduire des mesures concrètes pour simplifier et accélérer ce processus d’enregistrement. Le secteur doit comprendre qu’il peut faire confiance à l’expertise de l’équipe en place.
Je viens du tourisme, j’y travaille depuis 30 ans. À la tête de la Tourism Authority, nous avons aujourd’hui Louis Sylvain Meyepa, lui aussi issu du secteur, avec qui j’ai déjà collaboré. C’est une équipe qui connaît les réalités du terrain. Ce travail de régularisation est essentiel, y compris pour la sécurité des touristes.
Actuellement, je n’ai aucune visibilité réelle sur ces hébergements informels, et c’est problématique. Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que le secteur informel représente aujourd’hui environ 7 000 unités, avec une moyenne de 2,4 chambres par unité. Cela fait environ 16 000 chambres, soit plus que l’hôtellerie traditionnelle, qui en compte 14 000. En termes de volume pur, le secteur informel est donc plus grand que l’hôtellerie classique. Il est donc impératif de l’encadrer, non pas pour le brider, mais pour le professionnaliser, le sécuriser, et lui permettre de contribuer pleinement à l’économie touristique du pays.
? La nouvelle taxe touristique sera-t-elle d’abord appliquée uniquement au secteur formel – hôtels et résidences enregistrés – avant d’être étendue plus tard au secteur informel ?
Non ! Tout vient l’un après l’autre.
? Vous allez régulariser 7 000 logements informels avant octobre pour pouvoir collecter la taxe qui entrera en vigueur ? Êtes-vous sérieux ? Est-ce réalisable logistiquement ?
Nous ne sommes qu’en juin ! Puis, ce n’est pas de notre faute s’il y a autant de logements informels. Ce problème existe depuis longtemps, mais personne n’a jamais vraiment mis le doigt dessus ni ouvert un véritable débat politique. L’Association des hôteliers et restaurateurs de l’île Maurice (AHRIM) en parle depuis des années, mais le secteur informel n’a jamais été abordé sérieusement par les décideurs. Cependant, nous envisageons la possibilité de délivrer des permis temporaires, afin de commencer à intégrer progressivement ces opérateurs dans un cadre légal.
? La Tourism Authority semble déjà débordée en matière d’inspection, avec un large éventail d’activités à contrôler – restaurants, vendeurs de plages, hôtels, résidences, bateaux de plaisance, etc. Comment comptez-vous inspecter les 7 000 unités informelles de logement pour vérifier leur conformité ?
L’hôte commence par prendre connaissance des conditions de licence en ligne. Le propriétaire d’une résidence non enregistrée fait ensuite une déclaration sur l’honneur, affirmant qu’il remplit les critères ou qu’il s’engage à s’y conformer dans le délai donné. Je n’ai pas besoin de visiter immédiatement les lieux. Dès cette étape, je lui délivre une licence provisoire.
Cela permet de l’intégrer rapidement dans l’écosystème touristique : je sais qui il est, où il se trouve et il est désormais visible dans le système. Cela dit, si une visite de contrôle a lieu ultérieurement et que les critères de la licence ne sont pas respectés, alors des sanctions seront appliquées. Laissez-moi vous poser une question à mon tour. La MRA a-t-elle un problème à vous retracer ? Non! S’il y a une volonté réelle et un projet réel, on y arrivera. Ce n’est pas compliqué s’il y a la volonté des décideurs. Je peux vérifier le nombre de maisons que possède Jonathan et voir si Jonathan a mis cette maison sur Airbnb. On va le savoir mon cher Jonathan !
? Le secteur informel, longtemps toléré, a joué un rôle clé dans l’écosystème touristique. Il a sans doute été accepté, voire encouragé de manière tacite par les décideurs précédents, car il répondait à une demande bien réelle : celle de touristes qui n’ont pas les moyens de séjourner dans des établissements cinq étoiles, ou qui recherchent tout simplement une expérience plus personnelle, plus authentique, au contact direct de la population. Ces hébergements alternatifs – appartements, maisons, chambres chez l’habitant – permettent de diversifier l’offre et de rendre la destination Maurice accessible à une clientèle plus large. Ce secteur informel, malgré ses lacunes en matière de régulation, a donc une vraie valeur ajoutée pour notre modèle touristique…
On a besoin de ce secteur – ou plutôt, de cette forme alternative de prestation touristique – comme partout ailleurs dans le monde. Il faut être clair : notre industrie est une industrie touristique, pas une industrie hôtelière. Ce n’est pas parce que nous accueillons des backpackers ou des voyageurs à petit budget que la destination devient «cheap». Au contraire, c’est cette diversité de l’offre qui fait la force d’une destination. Vous pouvez très bien avoir, dans un même quartier, une guest house à 50 euros la nuit et, à quelques mètres, un hôtel de luxe comme le Taj Mumbai à 1 000 euros la nuit. C’est précisément cette coexistence des gammes qui permet de toucher un spectre large de visiteurs, tout en assurant une complémentarité économique entre les différents acteurs du secteur.
? Maurice étant petite avec des ressources limitées, ne vaudrait-il pas mieux privilégier un tourisme de qualité – moins de visiteurs mais avec un pouvoir d’achat plus élevé – plutôt que de chercher à attirer toujours plus de touristes, au risque de surcharger l’île ?
Si vous allez à Mumbai, vous verrez comment cette ville – l’une des plus denses au monde par kilomètre carré – fonctionne malgré tout. Le trafic y est effectivement épouvantable, la pression urbaine est forte, et pourtant, l’immobilier y figure parmi les plus chers de la planète. C’est un modèle qui fonctionne, à sa manière. Cela montre que densité ne veut pas forcément dire perte de valeur. Tout est une question d’organisation, de vision, et de capacité à structurer son développement. À Maurice, notre défi est différent, car nous sommes une île avec des écosystèmes fragiles, mais cela ne veut pas dire que nous devons rejeter la densité ou la diversité de fréquentation — tant qu’elle est encadrée intelligemment et durablement.
? Permettez-moi d’élargir le propos. Depuis des années, Maurice s’est appuyée sur ses acquis – soleil, mer, sécurité, hospitalité – pour asseoir son modèle touristique. Or, ce modèle s’essouffle. On entend de plus en plus parler de diversification, de tourisme vert, culturel, ou communautaire… Mais souvent sous forme de slogans. Concrètement, vous et le ministre du Tourisme, que proposez-vous comme véritable stratégie de renouveau, à moyen et long terme ?
Tout le monde à Maurice pense que l’île est le nombril du monde et que le reste du monde connaît la destination. C’est faux. Beaucoup de gens, à l’étranger, ne savent même pas où se trouve Maurice. Et ceux qui la connaissent, qu’en savent-ils réellement? (Il nous montre une photo de la plage et du soleil dans son bureau.) Et puis, on compare Maurice aux Maldives, comme si les deux étaient identiques. Mais ce n’est pas le cas. Je ne dis pas qu’il faut arrêter de vendre le «sea, sand and sun», mais le problème, c’est qu’on a laissé croire que Maurice n’offrait que cela. (Il nous montre une vidéo où une influenceuse compare les Maldives à Maurice, et dans laquelle elle explique que l’île Maurice a bien plus à offrir que les Maldives.) L’influenceuse dit qu’aux Maldives, «she feels trapped». Les touristes n’y connaissent que deux restaurants dans leur hôtel et la plage – parce que se déplacer en hydravion coûte cher. En réalité, vous êtes coincé sur une île. À Maurice, c’est tout l’inverse. Le problème, c’est que nos forces sont devenues nos faiblesses, car on s’est trop concentrés dessus. On a tellement misé sur la carte plage et soleil qu’on en a oublié le reste. Pourtant, le dernier Budget fait justement provision pour encourager l’immersion auprès de la population, le tourisme culturel et participatif. Le marketing doit mieux faire! Il faut démontrer que le «sea, sand and sun» ne sont pas les seuls atouts du pays.
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