Publicité
Parlman
Kreol Morisien «Kan lang lepep pe atann so ler»
Par
Partager cet article
Parlman
Kreol Morisien «Kan lang lepep pe atann so ler»
Alors que le Kreol Morisien (KM) est parlé par environ 90 % de la population, il demeure toujours exclu des débats parlementaires officiels. Pourtant, le 25 mars, la junior minister à l’Environnement, Joanna Bérenger, a jeté un pavé dans la mare en appelant la speaker de l’Assemblée nationale, Shirin Aumeeruddy-Cziffra, à «donner une lecture plus démocratique à la Constitution dès maintenant, sans attendre la création des comités». Une invitation à l’ouverture qui a été refusée, à contrecœur, par la speaker. Pourquoi faut-il encore attendre ? C’est la question soulevée par Jimmy Harmon – et bien d’autres. Chercheur indépendant et titulaire d’un doctorat en Language and Literacy Studies de l’université du Cap-Occidental en Afrique du Sud, il estime que les outils sont déjà en place.
Joanna Bérenger a tenté, le 25 mars, une intervention en KM à l’Assemblée nationale. Shirin Aumeeruddy-Cziffra l’a poliment interrompue : «Don’t go too long in creole. You know I’m in favour, but according to Standing Orders, we have to use English and French.» Cette remarque, empreinte de bienveillance mais aussi de résignation institutionnelle, révèle le cœur du problème : le règlement interne de l’Assemblée nationale, précisément le Standing Order 5, stipule que les débats «shall be in the English language but a member may address the assembly in French».Certains, y compris au sein même du régime en place, se sont toutefois interrogés : «La speaker n’a-t-elle pas réagi un peu trop rapidement à l’usage du Kreol par Joanna Bérenger alors que d’autres députés ont, par le passé, parlé bien plus longuement dans cette langue sans être interrompus ?»
Langue maternelle, enjeu démocratique
Pour beaucoup, le maintien exclusif de l’anglais et du français est perçu comme une posture héritée du passé colonial, associée à une idée de prestige et de sérieux. Le KM, en revanche, bien qu’enseigné, étudié, normalisé, reste parfois perçu comme informel ou inadapté à la solennité des institutions. Introduire le KM dans l’Hémicycle reviendrait donc à questionner de vieilles hiérarchies linguistiques et sociales. Et pourtant, le KM dispose déjà d’une grammaire, de dictionnaires, d’une orthographe officiels. Comme l’a déjà rappelé le Pr Arnaud Carpooran, doyen à l’université de Maurice et président de la Creole Speaking Union (CSU), ce débat dépasse largement la question linguistique : «Il s’agit avant tout d’une question de démocratie.» Selon lui, dans une déclaration à 5-plus par le passé,«cela va permettre au peuple d’entendre et de comprendre les débats parlementaires dans sa langue maternelle, de favoriser une participation citoyenne plus large et une meilleure transparence institutionnelle». L’absence de reconnaissance officielle du KM dans les institutions serait donc, à ses yeux, une forme «d’exclusion sociale».
Cap sur l’institutionnel
Entretemps, la speaker a saisi l’occasion pour interpeller le Premier ministre, l’invitant à envisager la création d’un Select Committee chargé d’étudier l’introduction du KM au Parlement. La même semaine, le Conseil des ministres a pris note des initiatives de la speaker pour éliminer les barrières pratiques à l’utilisation du KM au Parlement et du caractère prioritaire de ce chantier.
Arnaud Carpooran s’est dit attentif à la «proposition pertinente» soumise au Premier ministre en faveur de la création d’un Select Committee dédié à l’introduction du KM au sein du Parlement. Selon lui, cette initiative marque une nette avancée dans le débat linguistique. L’évocation même d’un tel comité témoigne à ses yeux d’une accélération significative du processus qu’il qualifie de tournant «décisif dans la reconnaissance institutionnelle du Kreol».
C’est dire qu’avant même l’intervention parlementaire de Joanna Bérenger sur le sujet, une réunion entre la speaker de l’Assemblée nationale, le junior minister aux Affaires étrangères, Rajen Narsinghen, le président de la CSU et l’équipe qui planche sur le projet Promoting Institutional Democracy through Language Access in Kreol Repiblik Moris and Digital Innovation avait, le 21 mars, permis de faire le point sur les aspects techniques : reconnaissance vocale, transcription automatisée, adaptation des outils existants. Dans son intervention ce jour-là, Shirin Aumeeruddy-Cziffra a mis en lumière l’importance de préserver les langues maternelles, piliers de l’identité culturelle, ainsi que la richesse que représente la diversité linguistique. Elle a réaffirmé la nécessité d’intégrer le KM dans les travaux parlementaires aux côtés de l’anglais et du français, tout en veillant à ce qu’il soit employé avec rigueur, clarté et justesse.
À noter que les Standing Orders du Parlement sont en cours de transcription en KM. L’introduction de la langue par la grande porte – plutôt que par la petite – semble davantage souhaitée par ceux qui portent une vision plus académique que politique. «Au moins, l’aspect technique ne pourra pas être remis en question lorsque le Kreol sera au seuil du Parlement, vu tout le travail qui est sur le point d’être achevé», souligne-t-on. En gros, comprenez qu’il n’y aura aucune excuse cette fois ! Une autre avancée majeure a déjà eu lieu en septembre 2024 : la Constitution de Maurice a été traduite en KM. L’objectif? Offrir aux citoyens un accès réel aux textes fondateurs dans leur langue première.
«Pa bizin atann komite-la…»
Une question s’impose néanmoins : pourquoi ne pas autoriser, dès à présent, les députés à s’exprimer librement en KM – comme l’a tenté Joanna Bérenger – en attendant les conclusions des travaux menés par l’équipe d’Arnaud Carpooran et du Select Committee, ainsi que les conclusions de ce comité ? Pour certains observateurs, une telle ouverture ne nécessiterait pas de bouleversement institutionnel majeur. Une simple révision des Standing Orders, accompagnée de la formation adéquate du personnel parlementaire, suffirait à amorcer une transition progressive vers une intégration plus formelle du KM dans les débats parlementaires. C’est précisément la position défendue par Jimmy Harmon. Pour lui, il n’est nul besoin d’attendre que le Select Committee ait terminé ses travaux : «Pa oblize atann komite-la fini so travay. Kreol ena deza so gramer. Ena zis pou sanz Konstitision ek form sekreter parlmanter kouma ekrir Kreol.» Autrement dit, les fondations linguistiques étant déjà en place, le frein n’est plus technique, mais résolument politique.
Guilhem Florigny, doctorant en sciences du langage à l’université Paris-Nanterre et enseignant-chercheur à l’université de Maurice, partage cette analyse. S’il reconnaît la nécessité d’ajustements constitutionnels et d’une formation adaptée du personnel, il insiste surtout sur la dimension symbolique: «C’est avant tout une volonté politique.» Et de rappeler que «plus de 3 000 enfants chaque année ont appris à lire et à s’exprimer en Kreol à l’école depuis 2011» – preuve que la langue est prête.
Joanna Bérenger semblait abonder dans le même sens au Parlement. Jugez-en : *«Rien ne nous empêche de donner une lecture plus démocratique à la Constitution dès maintenant, sans attendre la création des comités.» La jeune junior minister devait renchérir face au refus de la speaker de la laisser poursuivre en KM : «Mon discours sera comme le KM, réduit au silence.»
Nabil Moolna, ancien journaliste, avocat et conseiller au bureau de l’«Attorney General»
«Interdire le Kreol à l’Assemblée, c’est créer une barrière linguistique entre le Parlement et le peuple»
L’avocat Nabil Moolna souligne sur son compte Facebook que l’article 49 de la Constitution prévoit : «La langue officielle de l’Assemblée est l’anglais, mais tout membre peut s’adresser au président en français.» Beaucoup comprennent cette phrase comme signifiant que seules deux langues sont autorisées à l’Assemblée nationale : l’anglais (officiel) et le français (comme exception). Donc, selon cette logique, le KM ne serait pas permis. Cette interprétation est renforcée par le Standing Order 5, qui répète la même chose. Si on lit cette phrase mot à mot, selon Nabil Moolna, cela semble logique. Le texte dit que l’anglais est la langue officielle, ce qui veut dire que c’est la langue utilisée pour les débats et les documents. Le texte ajoute ensuite que les députés peuvent néanmoins parler en français. Comme seules ces deux langues sont mentionnées, on peut penser que toutes les autres – y compris le KM – sont exclues.
Mais cette manière de lire un texte – littéralement – n’est qu’une des façons possibles. «En droit, surtout en matière de droits humains ou de Constitution, ce type de lecture ne suffit pas toujours. Il faut parfois regarder le but du texte, le contexte et les valeurs fondamentales du pays», selon Me Nabil Moolna. Par exemple, l’article 1er de la Constitution dit que Maurice est un État souverain et démocratique. Et l’article 12 garantit la liberté d’expression, sauf si une restriction est clairement justifiée dans une société démocratique. «Ces deux articles ne sont pas de simples phrases symboliques : ce sont des principes fondamentaux qui doivent guider toutes les décisions.»
Le KM est la langue maternelle de la grande majorité des Mauriciens. C’est la langue que les gens comprennent le mieux. C’est donc un outil démocratique majeur. Quand un député parle en KM, il se connecte directement avec les citoyens. «Interdire le Kreol à l’Assemblée, c’est créer une barrière linguistique entre le Parlement et le peuple – une barrière que la Constitution ne justifie nulle part», assène Nabil Moolna.
Il faut aussi se demander pourquoi l’article 49 a-t-il été écrit ainsi. Quel est son but ? Selon l’avocat, «il semble que l’objectif principal soit de garantir que les débats sont clairs et bien enregistrés. Le but n’est pas de bloquer des expressions démocratiques sincères ou de créer des divisions linguistiques. Si on lit l’article 49 à la lumière des articles 1 et 12, on peut comprendre qu’il cherche surtout à assurer un bon fonctionnement des débats – pas à exclure une langue que tout le monde comprend». En plus, il existe un principe très important en droit constitutionnel : quand un texte peut être lu de deux façons – l’une qui limite un droit fondamental, l’autre qui le protège –, c’est celle qui protège le droit qu’il faut retenir. En clair, on doit toujours favoriser les droits et non les restrictions.
Enfin, dans une démocratie, tout ce qui n’est pas clairement interdit est permis. L’article 49 ne dit pas que le KM est interdit. Il précise le caractère officiel d’une langue pour les documents et les lois (l’anglais), mais dans le même souffle autorise une autre pour l’expression orale (le français). On pourrait donc lire cette disposition comme montrant que le caractère officiel de l’anglais n’exclut pas l’expression dans une autre langue. Cette lecture permettrait alors à un député de s’exprimer en KM – ce qui serait en accord avec la nature souveraine et démocratique de notre nation.
Contacté par l’express, Nabil Moolna est revenu sur cette prise de position : «Ce post, qui n’engage que moi, était une petite provocation – ce qui, comme disait Brecht, est une façon parfois de remettre la réalité sur ses pieds. Ici, il s’agit de bousculer les idées reçues et de rappeler que derrière toute interprétation légale, il y a des choix idéologiques. Il serait souhaitable qu’on assume nos choix ouvertement. La vraie opposition n’est pas entre Joanna et la speaker, ou Harmon et Carpooran, car chacun à sa façon veut la consécration du Kreol. Elle se situe plutôt entre ceux qui militent ouvertement pour son progrès et ceux qui, sans le dire clairement, essaient de la freiner.»
Dans le monde Que fait-on avec les langues locales ?
L’exemple des Seychelles revient souvent dans les discussions. Depuis l’Indépendance du pays, le Kreol Seselwa y est reconnu comme langue officielle du Parlement aux côtés de l’anglais et du français. Les débats parlementaires, les réponses ministérielles et même les procès-verbaux sont régulièrement rédigés en Kreol Seselwa, rendant les travaux de l’Assemblée plus accessibles à la population.
En Afrique du Sud, ce sont 11 langues officielles qui cohabitent dans l’Hémicycle, illustrant un modèle assumé de pluralisme linguistique. Autant de modèles qui démontrent que le multilinguisme institutionnel n’est pas une utopie.
Publicité
Publicité
Les plus récents