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Réflexions pour un 1ᵉʳ-mai

Une tragédie silencieuse

8 avril 2024, 14:30

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Une tragédie silencieuse

Partout dans le monde, les nations s’apprêtent à célébrer le 1er-Mai, à l’origine une journée de revendication des travailleurs américains qui militaient pour la réduction du temps de travail. Il sera célébré, cette année encore, dans un climat de persistante morosité et de déclinisme annoncé. Le coeur n’est pas à la fête. Dans beaucoup de pays, le bilan dressé est précurseur de difficultés grandissantes.

Et nous-mêmes ? Comment se porte la nation ? La nation, ce n’est pas ce que les nationaux pensent de bien d’eux-mêmes, c’est le regard que les autres portent sur elle. Pendant longtemps, la nation mauricienne avait joui aux yeux des autres peuples d’une belle réputation dans un large éventail de domaines.

Mais aujourd’hui ?

La mauricianité. Ce qui fait l’identité du Mauricien a été forgée par trois siècles de cohabitation d’immigrants venus se construire un avenir sur cette terre nouvelle. C’est ainsi que naissent les nations : une volonté de populations diverses de vivre ensemble sur la même terre. Cette cohabitation n’a pas été un long fleuve tranquille. À divers moments de l’histoire commune, des intérêts divergents se sont heurtés et les groupes se sont retrouvés non plus côte à côte, mais face à face.

La longue expérience du vivreensemble a cependant produit une culture de compromis, de tolérance et de respect mutuel. Cette culture partagée a fait du Mauricien un citoyen à identités multiples et à appartenances diverses. Chacun est un peu l’autre. Le brassage a produit une osmose. C’est mieux que ce que nous avons appelé la «coexistence pacifique». Toutefois, il y a aujourd’hui des signaux qui indiquent un délitement de ce pacte social induit notamment par l’importation ostensible de querelles extérieures et la tentation du repli. C’est inquiétant et dangereux.

La démocratie. Ce qui faisait également l’admiration du pays à l’étranger, c’était sa démocratie vivante, la liberté, les libertés dont jouissait sa population hétérogène. Dans tous les indices publiés régulièrement par des organisations internationales, le pays faisait figure de démocratie exemplaire. Plus maintenant ! Les mêmes organisations constatent désormais les dérives autoritaristes déjà présentes mais amplifiées par l’actuel Premier ministre. C’est un autoritarisme mâtiné de populisme, mais c’est un autoritarisme quand même, insidieux et sournois.

Au final, le citoyen a peur de ses gouvernants et a perdu confiance dans les institutions nationales ; il est même devenu paranoïaque. Les débats récents sur la nécessité de revisiter la vieille Constitution mauricienne sont sans doute bienvenus, mais je ne peux pas m’empêcher de rappeler que cette Constitution a bien servi le pays pendant plus d’un demi-siècle. Mais c’était au temps où elle était respectée dans sa lettre et dans son esprit.

La classe politique. Sans doute possible, la classe politique depuis deux ou trois législatures est la plus pauvre de notre histoire. Les politiciens de la nouvelle génération, pour l’immense majorité d’entre eux, ne sont que des carriéristes sans foi ni loi qui se posent en vierges effarouchées. Ils sont sans culture et le plus souvent sans compétence avérée. Ils ne sont parvenus au sommet qu’en suçant l’os du clanisme que les patrons des partis politiques distribuent aux uns et aux autres. Il n’y a plus grand-chose à attendre d’eux qui ne parlent que la langue de bois. Ces jours-ci, les citoyens sont poussés à penser que la seule préoccupation des politiques se résume à une guerre de places.

La question du moment est celle de savoir si les hiérarques qui dirigent les partis de gouvernement ont entendu l’appel de la jeunesse à un renouveau de personnel et d’idées. On peut en douter ; ils sont si coupés des réalités.

La fonction publique. Il a globalement disparu le service civil des grands commis de l’État, compétents, intègres, dévoués, indépendants. C’était l’époque où c’était la fonction publique qui impulsait la stratégie économique du pays. Elle est peuplée aujourd’hui de mollusques, de gâtepapiers incapables et corrompus. Elle a été pourrie par deux travers : la corruption et le clientélisme. La corruption est généralisée, chez les plus petits fonctionnaires comme chez leurs chefs, serviteurs zélés de ministres affairistes. Quelques rares exceptions existent heureusement.

Le bon fonctionnement de l’administration publique et la saine gestion des partis politiques sont, par ailleurs, gangrenés par des lobbies communalistes et castéistes, les principaux freins à la méritocratie.

Les institutions. Une démocratie fonctionnelle dépend largement de la compétence et de l’indépendance de ses institutions. Si les lois exigent le fonctionnement indépendant des institutions de l’État, dans la pratique, les gouvernements, à tour de rôle, ont verrouillé ses institutions en les peuplant de leurs sbires. Les nominations ouvertement politiques et la perte d’indépendance qui en ont découlé ont provoqué une défiance à leur égard.

Il n’y a pratiquement plus aucune institution publique qui commande le respect du citoyen.

L’école. En République, l’échec de l’école se mesure par le nombre de ses enfants qui sont laissés sur les pavés de l’infortune. Depuis des lustres, chaque année, sur des milliers d’enfants qui participent aux examens de la Primary School Achievement Certificate, un sur cinq échoue. La tentative de ré-inclusion à travers l’Extended Programme est un échec monumental, avec 96,4 % de rejet.

L’école primaire reste une broyeuse parce que les réformes qui ont été introduites n’ont toujours pas corrigé le principal défaut du système. Il reste élitiste. En fait, même si l’on a tenté de maquiller ses objectifs, le système scolaire mauricien vise à éliminer, par étapes, tous ceux jugés incapables d’atteindre le niveau requis pour faire partie de l’élite. La mission essentielle de l’école, qui est de promouvoir la mobilité sociale, s’en trouve ainsi pervertie. Seulement 20 % des élèves du primaire accèdent finalement à une éducation post-secondaire. Ce qui est la cause première de l’inadéquation de la main-d’oeuvre aux besoins nouveaux de l’économie et une grande injustice sociale.

Dans la réalité, l’école perpétue les inégalités héritées qu’elle est censée aider à corriger. Elle pérennise aujourd’hui la domination des nouvelles classes favorisées. Cela n’a pas toujours été le cas. Elle a été, en d’autres temps, la matrice principale de l’émancipation des infortunés. Les nouveaux détenteurs du savoir s’exercent désormais à asseoir leur domination et plus grave encore, l’école n’est plus le foyer, la matrice des valeurs de la République.

Et ce n’est pas une hirondelle perdue, de temps en temps, chez le printemps des élites qui exonérera le système.

L’économie. Il faut être borné pour ne pas reconnaître que l’économie est sur une pente déclinante. La moyenne du taux de croissance ne cesse de se contracter. Elle n’a été que de 1,2 % pour la période 2020-2023, impactée par le Covid, il est vrai. Mais on peut constater une tendance longue. Le discours officiel sur la performance de l’économie minimise les indicateurs des déficits devenus chroniques de la balance commerciale et de la balance des paiements. Le taux de l’épargne nationale affiche une baisse continue. La dette publique croît sans cesse et devient insoutenable.

Les mises en garde du Fonds monétaire international (FMI), formulées trop diplomatiquement peut-être, sont superbement ignorées. La Banque centrale elle-même participe au maquillage de la réalité économique, mettant en exergue les quelques bons points, il y en a, mais elle feint d’ignorer les recommandations fondamentales du FMI sur les faiblesses macroéconomiques. Le pays continue à vivre au-dessus de ses moyens. Ce n’est pas une fatalité. Il peut certainement réduire ses importations en développant une stratégie de substitution à l’importation dans le secteur de l’alimentation et de l’énergie. Il y a là un double échec.

À l’occasion des prochaines élections, le gouvernement de Pravind Jugnauth va certainement se prévaloir de ses avancées en matière de soutien au pouvoir d’achat à diverses catégories de contribuables. Ce qu’il ne fera pas, c’est de nous démontrer la soutenabilité de ces fausses générosités. Tout cela est une tragédie. Quand il s’agit du théâtre de la vie, cela reflète également la gravité de la situation et son souvent funeste dénouement. Mais il y a parfois dans la vie des nations, un sursaut refondateur. La nation mauricienne en a connu.

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