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Éric Triton: «Je suis un vendu, pourquoi ? Parce que j’ai eu la possibilité de faire un pas en avant ?»

21 mars 2022, 11:00

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Éric Triton: «Je suis un vendu, pourquoi ? Parce que j’ai eu la possibilité de faire un pas en avant ?»

Le 12 mars, la contribution d’Éric Triton à la musique lui a valu d’être élevé au rang de «Commander of the Order of the Star and Key of the Indian Ocean» (CSK). L’artiste revient sur son passage comme conseiller d’Ivan Collendavelloo au ministère de l’Énergie. Fustigeant avec énergie ceux qui n’ont «pas compris ce qu’il voulait faire».

Le 12 mars c’est votre jour de chance ? 
Le 12 mars 1980, j’ai chanté Linite pour la première fois sur une grande scène. Le 12 mars, on m’a donné un titre qui va peut-être m’aider à avancer. 

Que voulez-vous faire ? 
Participer au développement du monde culturel. 

À quel niveau ? 
Nivo ki mwete, l’arme que j’ai, c’est la musique. Je veux continuer à dire des textes qui font réfléchir. Être le messager que je suis depuis 1980. Il y a un gros retard à rattraper. C’est dans linite qu’on y parviendra. 

Retard en termes d’infrastructures, de développement de la créativité ? 
C’est général. Si je devais dire par quoi je commencerais… 

Dites-nous votre programme électoral. 
(Il sourit) J’aurais commencé par un centre de formation pour les formateurs dans l’art. Une fois qu’il y a des formateurs, on peut progresser, devenir une vraie industrie de l’art. 

C’est un projet que vous avez depuis longtemps ? 
J’en rêve depuis longtemps. J’en ai parlé à La Réunion. Ils ont fait la Cité des Arts. 

On vous a pris l’idée ? 
Non, on m’a dit que c’est une bonne idée. On m’a appelé pour l’ouverture (NdlR : Éric Triton a donné un concert pour l’ouverture de la Cité des Arts le 21 février 2016, à Saint-Denis). 

Vous étiez au coeur du pouvoir, ce projet n’a pas avancé ? 
J’ai essayé d’être proche des gens qui étaient au pouvoir. 

C’est «essayer» quand on est le conseiller du «Deputy Prime minister», ministre de l’Énergie et des utilités publiques ? (Ivan Collendavelloo a occupé ce portefeuille de 2016 à juin 2020). 
Un conseiller c’est enn tipti dimounn deryer (il rit). Il y avait deux autres conseillers avant moi. 

Que retenez-vous de ce passage au ministère de l’Énergie ? 
J’ai compris comment ça se passe dans les bureaux. Avant, jamais je ne m’étais senti concerné par ça. J’ai souvent vu des gens mécontents de ne pas pouvoir rencontrer un ministre. Mwesi mo ti kouma sa bann dimounn ki dir minis pa fer nanye-la. J’ai vu à quel point les ministres sont très occupés. 

© Rishi Etwaroo

Ils ont littéralement un emploi du temps de ministre. 
Ah oui. Les ministres auraient dû s’occuper uniquement des gros problèmes, laisser la communauté, les associations régler les petites choses. Cela aurait été plus pratique. Si on compte sur les ministres, on ne va pas avancer. (Il se reprend). On va avancer, mais dans une seule direction : business wise. 

Au ministère de l’Énergie, vos conseils ont été écoutés ? 
Non. Tellement les ministres sont occupés… Nou pa gagn letan asize koze. Mon travail c’était d’écouter les gens qui avaient des problèmes d’eau et d’électricité. Quand quelqu’un allait voir le ministre, li pass get mwa avan, mo amenn li laba. J’ai apporté ma bonne humeur. 

Pour faire avancer des petites choses, il faut souvent monter tout en haut de la pyramide. 
Dimounn bizin gagn kouran, dimounn bizin gagn delo. Sans avoir à le demander. L’endroit que je préfère à Maurice, c’est Bambous-Virieux… 

Là où se trouve votre bateau ? 
Oui. Mo krwar se dernie landrwa ki pou gagn delo dan Moris.

Vous avez demandé ? 
J’ai posé la question dès que je suis arrivé au ministère. On m’a répondu que selon le plan de travail établi, zot mem dernie ki pou gagn delo. Les projets sont sur cinq ans. (NdlR : le 31 décembre 2021, quatre habitants de Bambous-Virieux ont été arrêtés pour manifestation illégale, après être descendus dans la rue pour protester contre le manque d’eau courante). 

Et vous restez de bonne humeur ? 
Je reste moi-même. En restant dans le monde de l’art, c’est plus facile de se faire entendre qu’en étant dans un bureau, au ministère. 

Si on vous propose à ce nouveau ce rôle, vous acceptez ? 
Si on me donne un meilleur rôle, oui.

Quel rôle ? 
Ministre de la Culture. Ou conseiller du ministre de la Culture. 

Vous serez candidat aux prochaines élections ? 
Non. 

Comment devenir ministre sans être candidat ? 
(Il réfléchit) Monn perdi boukou kamarad akoz sa zafer monn vinn… (la phrase s’achève dans un petit rire sarcastique). 

Vous vous êtes réconciliés depuis ? 
Je n’ai pas d’ennemi. Je suis triste que certains n’aient pas compris ce que je voulais faire. Je voulais (NdlR : de la main il fait le geste de se faufiler) arriver à la Culture, justement. C’était une ouverture. J’ai chanté des textes engagés pour améliorer les choses. C’est comme si je faisais déjà de la politique. Mais au lieu de toujours dire des choses, je suis arrivé devant une porte. Cela n’a pas duré longtemps. 

Votre nomination comme conseiller au ministère de l’Énergie a été très critiquée. Pourquoi vous n’avez pas été envoyé au ministère des Arts et du patrimoine culturel ? 
Il faut commencer quelque part. Ne pas toujours attendre d’obtenir ce que l’on veut. J’ai 55 ans, j’ai compris qu’il faut prendre le temps de faire ce que l’on a envie de faire.

Quand le ministre est révoqué en juin 2020, vous quittez le ministère, comment tourne-t-on la page ? 
Je ne me suis pas du tout senti concerné par ce problème (NdlR : l’affaire St Louis). J’étais fidèle à Ivan… 

Vous l’êtes toujours ? 
Oui. Je le resterai toujours. Je suis sorti de là enrichi. J’ai mieux compris comment parler aux gens. Ivan ena enn bon manier koze… avec moi. Je ne sais pas comment ça se passe avec les autres. Il explique les choses clairement. Mo kontan sa manier-la. C’est pourquoi je lui reste fidèle. 

Cet épisode-là, je le raconterai à mes petits-enfants. Je ne suis pas juste cet artiste qui a crié : «Sa pa bon.» Je suis cet artiste qui est entré là-bas, qui a essayé de faire des choses. Beaucoup de gens m’ont déconseillé d’accepter ce poste. 

À cause de son impact négatif sur votre carrière artistique ? 
Je ne le voyais pas comme ça. On m’a mis en garde contre les répercussions sur mon business musical : dimounn pa pou rod aste mo disk ankor. Certains ont dit qu’il faut me saboter, que je suis un traître. J’ai entendu tout ça. Mais où est-ce que j’étais avant d’aller au ministère ? Je nageais à contre-courant. Vendu pourquoi ? Parce que j’ai eu la possibilité de faire un pas en avant ? 

Une décoration cela change un homme ? 
Non, à part que cela me rend enn tigit plus fier encore. Je suis enn zanfan site (NdlR : de Cité Père Laval à Quatre-Bornes). 

Pourquoi revendiquer ce statut de «zanfan site»? 
On a toujours considéré les gens des cités comme étant dan dife mem sa. On entend encore ça. 

Vous voulez dire : je viens d’une cité et alors ? 
Non : je viens d’une cité et voilà. J’aime jouer à la pétanque. Ce sera pareil si demain je gagne au championnat de Maurice. 

© Rishi Etwaroo

C’est votre prochain challenge ? 
Monn anvi zwe ziska mo mor. 

Pas de la guitare ? 
La guitare joue avec moi. C’est autre chose. Avec la pétanque c’est tellement agréable d’être avec les amis tous les vendredis. On parle très peu, on se concentre sur le jeu. Enfant, nou ti zwe kanet. La pétanque me rappelle ça. Je suis amateur, je veux m’améliorer pour participer aux compétitions. Dans la vie, je ne suis en compétition avec personne, en dehors de moi-même. 

Que devez-vous vaincre ? 
J’ai un franc-parler qui est parfois déplacé. 

Une décoration ça change un artiste ? 
Cela me donne plus de responsabilité concernant mes textes. Ki mo pou al dir aster ? Et comment je vais le dire ? On va y faire plus attention. Un des sujets qui m’interpellent : dimounn inn gagn sa move manyer vot blokla. Je suis contre. À l’époque des élections, il y a un grand déballage alors que tout le monde aurait dû travailler pour le pays. Pour que l’on soit fiers d’être indépendants. Au lieu de cela, on devient plus dépendants de l’argent. Beaucoup d’argent est gaspillé. C’est dommage. Quand je pense au Plaza… 

Fermé depuis 2004… 
Au théâtre de Port-Louis… 

Fermé depuis 2008… 
Depuis tout ce temps, on n’a pas pu retaper le théâtre, alors qu’on a construit des routes… 

On a construit le métro. 
Alors qu’il y a le théâtre du Plaza qui fait partie de l’histoire et qu’on laisse tomber en ruines. Kot nou pe ale? C’est dessus que je me serais concentré si… 

Si ? 2024 approche. 
J’ai un problème avec les partis. Pourquoi fautil des partis ? Kifer pa met dimounn

Vous qui êtes fidèle à Ivan Collendavelloo, vous avez intégré le ML ? 
Je ne suis pas un fan… 

Vous n’êtes pas un membre ? 
Non. Juste un sympathisant. 

Vous tenez à votre indépendance ? 
C’est important. 

La décoration cela change le regard des autres ? 
Cela améliore le regard des autres. Bann lapolis aret ar mwa. Ils me disent félicitations. Il n’y a pas beaucoup de gens qui peuvent dire : «Partout où je vais, je reçois des félicitations.» 

«Commander of the Star and Key», ça va améliorer votre vie d’artiste ? 
C’est à moi de faire tout ce qu’il faut pour cela. 

Par exemple, quand il faudra trouver de quoi payer des billets d’avion pour aller en tournée ? 
Des subventions existent. Kan nou bizin nou al dimande. Les histoires de billets d’avion, ce n’est pas vraiment un problème d’artiste. Mais celui de son manager. Si bannla pa ed mwa, mo kontign ed mwa mo mem.

 

 

L’Olympia, cette «Fosse aux lions» 

<p>Le groupe Anonym a été invité par Christophe Maé pour assurer sa première partie à l&rsquo;Olympia, en mai. Réaction d&rsquo;Éric Triton qui a notamment fait la première partie de Gerald de Palmas dans cette salle parisienne mythique : <em>&laquo;Moi, j&rsquo;étais dans la fosse aux lions Une première partie c&rsquo;est toujours un danger. Le public n&rsquo;est pas là pour la première partie. L&rsquo;énergie que ce public dégage quand les lumières s&rsquo;éteignent, surtout si la première partie n&rsquo;a pas été annoncée et que le public croit que c&rsquo;est l&rsquo;artiste numéro deux qui monte sur scène est telle que cela risque de vous tétaniser. Quand j&rsquo;ai dit que je viens de l&rsquo;île Maurice, tout a changé. Fer tou pou pa rest Anonym&raquo;.</em></p>

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