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Main-d’oeuvre locale: l’inadéquation entre les chômeurs et les employeurs décortiquée
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Main-d’oeuvre locale: l’inadéquation entre les chômeurs et les employeurs décortiquée
Diplômés sans emploi, réticence des jeunes à intégrer certains secteurs, hausse des travailleurs étrangers : la main-d’oeuvre locale est soumise à rude épreuve. Quel est l’état actuel des choses et que cherchent les employeurs ? Comment améliorer la situation ? Explications.
Les secteurs qui ne trouvent pas preneurs
Construction, boulangerie, centres d’appels, textile : ces domaines caractérisent une réticence professionnelle de la main-d’oeuvre locale, observe Roland Dubois, consultant en formation auprès du ministère du Travail. Une saturation des filières comme la gestion, l’administration, les langues, les ressources humaines ou le droit, est récurrente chez les jeunes, selon lui.
«Ils n’ont pas une bonne orientation professionnelle et choisissent des domaines en fonction des choix de matières scolaires depuis la Form IV ou en fonction de ceux des amis ou parents», précise-t-il. La comptabilité est également sujette à une grosse concentration de jeunes, déclare Thierry Goder, directeur général d’Alentaris.
Qu’est-ce qui entrave l’employabilité dans ces domaines ? Le salaire peut être un facteur de démotivation. Un deuxième aspect est la préférence pour un poste dans le secteur public plutôt que le privé, pour la sécurité d’emploi. La réticence des jeunes vient également des horaires de travail plus longs désormais. Les secteurs techniques et manuels sont aussi délaissés. Cela symbolise beaucoup d’efforts physiques ou une orientation pour des effectifs peu brillants sur le plan académique, estime Pradeep Dursun, Chief Operations Officer de Business Mauritius.
Formation : le manque d’encadrement décrié
«Avons-nous une évaluation précise de ce dont nous avons besoin par secteur à Maurice, pour mieux guider les jeunes ? Le monde de l’emploi a évolué, des connaissances aux compétences», s’interroge Dhanjay Jhurry. Le vice-chancelier de l’université de Maurice (UoM) soutient faire du mieux possible pour «assurer une formation intégrale des étudiants». Cela passe en outre par des programmes visés par des conseils consultatifs constitués de membres du public et du privé.
À la base, les formations académiques sont discutables, estime Thierry Goder : «Ces programmes sont-ils adaptés aux besoins futurs du pays ? Beaucoup d’entreprises ont besoin de polyvalence. Par exemple, en ingénierie, on utilise davantage des machines à haute technologie. Il nous faut du personnel adapté à ces techniques.»
Deuxièmement, outre la théorie, la pratique doit être mieux valorisée avec des stages de six mois pour l’immersion dans le monde du travail. Le niveau de langue et une bonne orientation pour éviter les mauvais choix de filières académiques sont des conditions préalables, indique Thierry Goder.
«Il faudrait que les industriels s’engagent davantage dans les industries fondées sur le savoir et la connaissance»
Du côté de l’UoM, on compte aussi sur les industriels. «Il faudrait que les industriels s’engagent davantage dans les industries fondées sur le savoir et la connaissance, et offrent des perspectives d’emploi attrayantes à nos jeunes diplômés», souligne Dhanjay Jhurry.
Pour Roland Dubois, il faut préparer, en amont, ceux entamant leurs études universitaires pour qu’ils intègrent mieux le monde du travail : «Les institutions d’enseignement supérieur doivent proposer une formation intégrée pour développer les compétences qui aideront les diplômés lors des exercices d’entrevue et de recrutement.» Il suggère que les diplômés s’orientent vers la création d’entreprises.
À ce titre, il cite le modèle de la Malaisie qui permettrait à Maurice d’avoir des petites et moyennes entreprises de qualité et à aspirer à une économie à revenu élevé. Notre interlocuteur fonde ses espoirs sur le Nine-Year Schooling et les polytechniques pour donner plus de chances aux jeunes pour des études avancées et répondant aux besoins du marché.
Ce que veulent les employeurs
Les patrons préféreraient employer des Mauriciens mais ne trouvent pas les compétences recherchées, estiment nos interlocuteurs. De plus, certains postes sont «boudés» par ces derniers. D’après une étude du Youth Employment Programme réalisée en 2014, quatre attributs sont sollicités par les employeurs lors du recrutement : les qualifications académiques, les compétences, les expériences et l’attitude. Selon 60 % des employeurs sondés, il est facile de trouver du personnel disposant de qualifications académiques, explique Roland Dubois.
En revanche, 80 % des répondants affirment que les candidats possédant les compétences spécifiques, de l’expérience et une bonne attitude de travail sont des ressources plus rares. Par exemple, une bonne communication, une culture du travail d’équipe, la discipline, l’analyse et l’esprit critique, etc. Pour sa part, Thierry Goder parle de manque d’engagement et de loyauté des jeunes recrues. Quant à Pradeep Dursun, il préconise la disponibilité et l’appartenance de l’employé à son travail, la passion, l’effort de recul et de réciprocité.
Ces initiatives qui essaient de sauver la mise
Depuis quelques années, l’État a institué des mesures pour réduire l’inadéquation entre les demandeurs d’emploi et les employeurs. Ce problème revient d’ailleurs souvent sur le tapis. D’après Roland Dubois, le Youth Employment Programme (YEP) a permis à plus de 18 000 jeunes d’être placés en entreprise privée et publique.
Parallèlement, le Back to Work Programme commence à connaître un certain engouement, estime-t-il. D’ici fin 2017, cette initiative aspire à un placement chiffré à un millier de femmes. Il ajoute que d’autres initiatives telles que le Graduate Training for Employment Scheme, le National Skills Development Programme, le Trainee Engineer Scheme pour ceux possédant une licence universitaire en génie civil, visent à booster l’employabilité des Mauriciens.
Qu’en est-il dans la pratique ? Cela marche-t-il vraiment ? D’après Roland Dubois, un sondage démontre que 95 % des participants au YEP ayant complété leur stage après une année seront définitivement employés par les entreprises. Du côté du Back to Work, 47 % des femmes âgées de plus de 35 ans seront également embauchées.
Les filières d’avenir
Les technologies de l’information et de la communication, ainsi que l’ingénierie, constituent des domaines favorisant l’emploi des jeunes diplômés après leur cursus, observe le professeur Dhanjay Jhurry. De son côté, Roland Dubois mentionne les secteurs liés à l’économie océanique, aux énergies renouvelables, aux métiers verts et aux finances, entre autres.
Pour Thierry Goder, le marketing, les biens de consommation, le numérique, la gestion communautaire, les métiers légaux comme celui de juriste d’entreprise, sont des créneaux prometteurs. Il ajoute que les ressources humaines deviennent davantage pluridisciplinaires, intégrant les spécialistes du recrutement et des relations industrielles.
Côté technologie, il évoque le développement de logiciels. Et dans le tourisme, il cite la conciergerie de luxe dans l’hôtellerie. Pour Pradeep Dursun, il faut revoir les secteurs non valorisés comme la menuiserie d’hôtel, la création en 3D. Les services à la personne sont aussi un créneau à développer.
En chiffre
538 600 Mauriciens seraient en situation d’emploi à décembre 2016. C’est ce qu’affirme Roland Dubois, en se basant sur les données de Statistics Mauritius. Cela représente 92,7 % de la population active évaluée à 581 000 pour cette période.
39 454 permis de travail ont été délivrés aux travailleurs étrangers à mai 2017. Ce chiffre inclut 29 454 hommes et 10 000 femmes. C’est au sein du secteur manufacturier et de celui de la construction que l’on recense une concentration de main-d’oeuvre étrangère. Dans la première filière, 31 330 étrangers sont en emploi tandis que dans la seconde, on dénombre 5 001 effectifs.
21 967 travailleurs étrangers proviennent du Bangladesh, soit 15 272 hommes et 6 695 femmes. En deuxième position, on trouve des Indiens à hauteur de 8 401 personnes. Troisièmement, ce sont les Chinois qui composent le gros de la main-d’oeuvre étrangère, avec 2 421 employés.
Pradeep Dursun: «La transition entre l’école et le travail doit être plus fluide»
Des centaines de diplômés se retrouvent sans emploi après leurs études. Pourquoi ?
Il faut bien vérifier. À proprement parler, beaucoup de diplômés travaillent déjà mais sont toujours sur la liste des sans-emploi. C’est parce qu’ils sont dans l’attente d’une meilleure opportunité. D’autre part, souvent le jeune n’a pas été préparé à affronter les réalités du monde du travail. Ils ont les connaissances pratiques, les hard skills. Mais il faut développer les soft skills tels que la communication, la rédaction d’un rapport pointu, l’empathie, etc. Si un jeune n’est pas bien préparé, il aura beaucoup de mal à intégrer une équipe. Il doit aussi être bien conseillé dans ses choix de carrière.
L’État a des stratégies intégrées pour revoir l’orientation professionnelle. On voit un manque d’information à la base du marché du travail de ce surplus de diplômés. Il y a un goulot : tout le monde veut faire le même travail. Tous veulent devenir banquier ! Aujourd’hui, on veut de moins en moins faire carrière. La transition entre l’école et le travail doit être plus fluide. Sinon, on ira vers un dysfonctionnement.
Quelle est la qualité de notre main-d’oeuvre locale ?
Elle est très diversifiée et satisfaisante ! On est passé d’une économie primaire, à la manufacture puis aux services. Toutefois, ce qui nous joue un mauvais tour, c’est son efficience et son efficacité par rapport aux économies d’autres pays. Là, on parle de compétitivité des nations. Ailleurs, le coût de main-d’oeuvre est bas. La compétitivité de notre main-d’oeuvre s’est effritée avec l’émergence d’autres pays. Ils proposent plus de productivité à bas salaire. Il faut intégrer la technologie, s’engager, s’investir dans la formation, bouger pour avoir un avantage concurrentiel.
Quelles sont les solutions pour une main-d’oeuvre plus efficiente ?
Il faut valoriser la main-d’oeuvre féminine et donc créer des structures pour garder les enfants. Dans les foyers pour personnes âgées, il y a des opportunités à saisir. Il faut aussi que le Mauricien cherche les perspectives dans la région. Il doit être préparé académiquement et avoir une mentalité pour voir d’autres horizons.
Il y a des histoires à succès de Mauriciens qui gèrent des industries sucrières en Afrique par exemple. Il faut considérer cela, d’autant que nous sommes dotés d’un bilinguisme. Enfin, il faut aussi une politique et une cohésion multisectorielle. Il est temps d’intégrer une stratégie nationale d’emploi et avoir une feuille de route nationale.
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