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Honorer J.M.G. Le Clézio avec intelligence et élégance

4 novembre 2008, 01:00

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<B> Par Issa ASGARALLY</B>

Préoccupé par certaines maladresses, dont l?attribution du nom de J.M.G. Le Clézio ? de son vivant et sans demander son accord ! ? à des institutions ou des lieux, je suis contraint de dire comment, à mon humble avis, Maurice, à qui l?écrivain a dédié son Prix Nobel, pourrait se hisser à sa hauteur et l?honorer avec intelligence et élégance.

Dans une conférence de presse improvisée aux Editions Gallimard, J.M.G. Le Clézio a déclaré qu?il «faut continuer à lire des romans». Pour honorer J.M.G. Le Clézio, il me semble logique de préciser : il faut continuer à lire ? ou commencer à lire ! ? ses romans. C?est en effet le plus bel hommage qu?on puisse lui rendre. Bernard Pivot, qui regrette pour la première fois ? depuis sept ans ? de ne plus faire de la télévision, de ne pas pouvoir recevoir Le Clézio, Prix Nobel, a dit que «l?essentiel, c?est de le lire».

Quels romans lire ? Je prends également la liberté d?en mentionner trois et de citer la première phrase de chacun d?eux dans l?espoir qu?elles vous inciteront à connaître la suite ou à les relire !

«Le Procès-verbal» : C?est le coup de tonnerre dans le ciel littéraire français en 1963. Dans son Rapport, l?Académie suédoise écrit avec raison à propos de ce roman : «En tant que jeune écrivain subissant le contrecoup de l?existentialisme et du Nouveau roman, il a été un prestidigitateur qui tenta de soulever les mots au-dessus de l?état délabré de la conversation quotidienne pour leur restituer le pouvoir d?évoquer une réalité essentielle.» Première phrase, désormais culte : «A. Il y avait une petite fois, pendant la canicule, un type qui était assis devant une fenêtre ouverte ; c?était un garçon démesuré, un peu voûté, et il s?appelait Adam ; Adam Pollo.»

«Désert» : Ce roman, paru en 1980, est considéré par de nombreux lecteurs et critiques comme le plus beau, le plus abouti de ses romans. C?est le roman qui le «relance» auprès des lecteurs après le Renaudot. Première phrase, non moins magique : «Ils sont apparus, comme dans un rêve, au sommet de la dune, à demi cachés par la brume de sable que leurs pieds soulevaient.»

«Le Chercheur d?or» : C?est le premier roman que Le Clézio situe à Maurice et à Rodrigues. Dans «Passerelles» réalisée à Rodrigues, il déclarait : «C?est la concrétisation de la connaissance de moi-même. Lorsqu?on écrit, on cherche à se comprendre, à se découvrir. Nécessairement, à un moment, je devais parler de ça, car c?est l?élément fondateur pour moi : la famille, la réalité mauricienne, ma vie, les gens, le langage, le créole, tout cela était en moi et devait sortir. C?est mon village natal que je transporte en moi.» Première phrase du roman : «Du plus loin que je me souvienne, j?ai entendu la mer.»

Une autre façon d?honorer J.M.G. Le Clézio, c?est d?acheter ses livres, ses romans mais surtout ses nouvelles, et de les placer dans toutes les écoles de Maurice. L?école existe aussi pour cela, si je ne me trompe ! Mais au-delà de l??uvre de Le Clézio, il s?agit d?assurer la pérennité du fait littéraire à Maurice en commençant par la famille et l?école. Combien de jeunes étudient la littérature tout court dans les collèges, combien la choisissent comme matière aux examens de fin d?études ? Quel encouragement réel à la création littéraire à Maurice ? Après le 9 octobre, JMG lui-même a rappelé, sur les ondes d?une radio, les obstacles que rencontre aujourd?hui un jeune auteur en France.

Étant donné qu'un écrivain ne fait pas qu?écrire, mais qu?il défend des idées qui lui sont chères, une troisième façon de l?honorer, c?est bien de soutenir ces idées-là. Et les combats de Le Clézio, citoyen du monde, sont multiples et ne datent pas d?hier.

Le Clézio a toujours dénoncé, sans jamais hausser la voix, l?urbanisation aveugle et l?exploitation effrénée des forêts. Sa défense de l?environnement ne se limite par à des v?ux pieux, à des discours incantatoires. Il a milité activement ? et avec succès ? contre un projet qui aurait menacé la reproduction des baleines grises dans la baie du Mexique. Il a même écrit une pièce de théâtre, «Pawana», dans ce sens.

Il a également dénoncé la misère et le mépris des riches à l?égard des pauvres. Les laissés-pour-compte, les marginaux sont très présents dans ses romans. Il a même dit à l?île Maurice qu?il ne faudrait pas créer une nouvelle communauté : celle des pauvres? La première fois que je l?ai rencontré, je lui ai remis un exemplaire de «L?Etude pluridisciplinaire sur l?exclusion à Maurice» en lui disant que les chiffres et les études ne sont pas aussi efficaces que des romans qui peuvent toucher le c?ur des lecteurs. Il m?a répondu que les deux sont importants !

Cette écoute, cette extrême sensibilité à la cause des plus faibles explique ses courageuses prises de position sur des sujets «embarrassants». C?est ainsi qu?il donna une nouvelle à la «Revue d?études palestiniennes», ce qui poussa Bernard-Henry Lévy (BHL) à le traiter «d?anti-sioniste déchaîné», le même BHL qui garda le silence lorsqu?un journaliste de France Inter l?interrogea récemment sur le nouveau Prix Nobel ! Dans la voiture qui nous ramenait le lundi 20 octobre du studio de RFO-Paris, lorsque je signalai à JMG le livre de Schlomo Sand, «Comment le peuple juif fut inventé», il ajouta «et le peuple palestinien nié». Il me parla de sa dernière rencontre avec le poète Mahmoud Darwich, lui, l?auteur d?un magnifique article sur Amos Oz, l?écrivain le plus célèbre ? et le plus critique ? d?Israël?

Par ailleurs, Le Clézio met en garde contre certains maux de la «civilisation régnante» que mentionne l?Académie suédoise dans son Rapport. Eric Fottorino, rédacteur en chef du «Monde», souligne que Le Clézio a été en quelque sorte un visionnaire : «Ces mots (?l?explorateur d?une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante? ? sonnent particulièrement juste au moment où les excès du capitalisme de marché précipitent le monde et ladite ?civilisation régnante? dans une tourmente financière dégradante et ruineuse.»

Une autre idée qu?il défend, c?est l?interculturel. Cette notion et cette pratique l?intéressent par rapport au monoculturalisme, l?hégémonie d?une culture et le multiculturalisme, simple mosaïque et juxtaposition des cultures : «Le rêve de l?arc-en-ciel est menacé à chaque instant par l?enfermement dans l?identité communautaire. (?) Si nous ne réalisons pas, maintenant, l?interculturel sur cette planète qui est notre île à tous, préparons-nous à voir nos enfants entrer dans la guerre.» Au Québec et sur RFI, il a de nouveau parlé de la nécessité de l?interculturel. Si le ministère de l?Education et de la Culture veut honorer JMG, est-ce qu?il ne serait pas mieux inspiré de promouvoir la véritable éducation interculturelle qui est encore en l?an zéro ?

Au-delà de ces quelques propositions, il est souhaitable que les décideurs demandent enfin à J.M.G. Le Clézio quels sont les projets qui lui tiennent à c?ur et qu?il souhaiterait voir se réaliser à Maurice ou ailleurs.

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