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Roland Tsang raconte le P. Louis des charrettes

24 septembre 2008, 00:00

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Il suffit de contempler quelques clichés photographiques du Port Louis d?avant l?Indépendance pour mesurer visuellement le large fossé de progrès économique le séparant, le distinguant même, de notre capitale, en 2008. Dire, et même déplorer, que nos rues portlouisiennes sont dangereusement embouteillées équivaut à enfoncer une porte béante. Il faut être un sinistre, assis à l?arrière d?une limousine, plongé dans sa torpeur fonctionnelle, véhiculé par un chauffeur, portant ou non képi, policier ou civil, précédé ou non par plusieurs motards de la «Traffic Branch», pour ignorer encore qu?il n?y a nul besoin d?organiser ponctuellement des opérations-escargots, vu que celles-ci ont lieu en permanence, dans les principales rues de P. Louis, entre sept heures du matin et sept heures du soir. Il suffit pourtant de contempler une photo d?une rue majeure du Port Louis d?avant le 12 mars 1968 pour se rendre compte qu?elle compte davantage de charrettes que de véhicules automobiles. Il y a un quart de siècle, ces longues charrettes portlouisiennes, se distinguant de leurs s?urs rurales, plus carrées et plus maniables, sont encore assez nombreuses pour faire encore partie du folklore routier portlouisien et inspirer à Roland Tsang Kwai Kew, journaliste de «l?express», la rédaction d?un valeureux dossier sur un sujet, pouvant intéresser au plus haut point les organisateurs d?opérations escargots.

Il parle, d?emblée, de la centaine de charretiers («tireurs» ou «pousseurs» de charrette conviendraient mieux), existant encore en 1983. La crise du chômage (nous sommes en 1982-83) vient grossir encore leurs rangs. Il n?y a certes plus de mules, de canassons, ni de haridelles à mettre devant la charrette. Tel est pourtant le cas dans les années 1960.Seuls demeurent leur charroi et autres tombereaux auxquels s?attellent des êtres humains, plus ou moins vigoureux, qui ne sont pas sans rappeler les épizooties de surra surabondant et même surréaliste de 1902 et de 1921, forçant le recours à la traction humaine et encourageant sagement les investissements privés dans des lignes de tramway tant urbaines que rurales et sucrières.

Ces charretiers ne possèdent pas la charrette qu?ils poussent, tirent ou retiennent, notamment quand la rampe descend précipitamment et que toute précipitation est à déconseiller, en dépit de l?absence de tout précipice digne de ce nom au Port Louis. «Pas poussé do mo fami !» Ils la louent à la journée ou, plus sagement, à la course. Il en existe quelques gros propriétaires, amarrant leur flotte à la rue La Reine, à proximité du bazar central, ou encore à portée des quincanailleries, du côté des rues Jummah Mosque, Louis-Pasteur et Joseph-Rivière.

Roland Tsang interviewe Ti-Louis Joseph, charretier de son état depuis 1924. A 83 ans (il est un contemporain de Karl Dalais, d?Alphonse Danleta, de Ti-Frère et d?un certain Kewal Ramgoolam), ce doyen ne songe aucunement à la retraite comme d?autres aspirent à être réduits au Réduit. Sa pension de vieillesse est bien trop maigrelette pour faire bouillir la marmite familiale. Mais «à cause ki à faire»? C?est le seul métier qu?il connaît. Point de fausse nostalgie pour autant : «Ca même dernier métier pou faire lors la terre.» Sa base d?opération est devant la quincaillerie Lam Hang Hee. A l?instar d?autres charretiers, il essaye de contenir l?inexorable poussée des camionnettes et autres vans. ? «Est-ce ta fête, charretier,» - «Nenni !» hennit-il. Il est pourtant nostalgique de la Belle Epoque de l?après-Première Guerre, lui permettant de posséder charrette et mulet, de transporter toutes sortes de marchandises et pas seulement des matériaux de construction, comme en 1983. Au-delà de la demi-tonne, il doit faire appel à un aide-charretier. Une course locale peut lui rapporter jusqu?à Rs 35, dont trois pour le proprio, pratiquant sans vergogne l?ABC du métier («Assizé, Baize, Cash»). Les journées «pisso» (puceau) ne sont pas rares. Comprenez les journées vierges de tout client, les journées «batte la moque». Après 16 heures, Anne, ma s?ur Anne, peut rentrer chez elle mais le ventre creux. Demain sera peut-être meilleur. Le dernier trimestre de l?année est celui des mois fastes. Des familles achètent alors une nouvelle armoire, un autre vaisselier, une commode, un canapé pouvant résister à un «derby» Arsenal versus Chelsea.

Cyril Bègue, la cinquantaine, devient charretier pour cause de chômage. Il philosophe volontiers. Autant attendre un travail, en poireautant devant une charrette plutôt que sur une chaise chez soi. Ce travail est pourtant des plus pénibles : «A soir, la veine mollet cordée mo dire ou?Rhimatismes lévé?Pendant l?été, coaltar cimin tasse dans lipied»? Simonet sauve sa journée avec une quarantaine de roupies. La centaine, c?est l?aubaine? Rs 150, devient le gros lot «mo dire ou». Mais ce qui tue le métier, c?est la concurrence déloyale des camionnettes et des vans. Ils offrent une place gratis au client tandis que le même assis sur une charrette ça fait désordre, ça pue même le colonialisme le plus abject. De toute façon, client-là «honté pou dimanne nous ène séké».

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