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Faut-il avoir peur ?
«Tous les secteurs de l?économie mauricienne vont être touchés : tourisme, zone franche, projets IRS, Seafood et IT Hub. Vous n?imaginez pas à quel point c?est grave. Les banques et les compagnies d?assurances ferment et à La City, on prédit que le chômage va doubler en moins d?une année. Je ne vois pas Maurice échapper à cette crise globale?. »
C?est l?économiste mauricien Kee Chong Li Kwong Wing qui s?affole ainsi. Il faut dire qu?il est aux premières loges, à La City, le centre financier de Londres. « Ici, tout le monde tremble. C?est un tsunami financier. Le système financier capitaliste est en faillite. Le gouvernement britannique nationalise des banques pour sauver les dépôts du grand public », continue-t-il.
Faut-il attribuer sa panique au fait qu?il soit au c?ur de la crise ? Faut-il craindre vraiment que ce qui se passe aussi loin que Londres et Paris, atteigne nos rives ? Faut-il par extension craindre que le quotidien redevienne aussi pénible qu?il ne l?a été ces dernières années, voire pire ?
La logique veut que dans une économie mondialisée, tout est lié. Mais attention, il ne faut pas tout mélanger, expliquent les analystes financiers. Il y a économie financière ? bancaire et boursière ? et économie réelle. Ce qui se passe actuellement est dans le domaine de l?économie bancaire et boursière. Aucune banque ou compagnie d?assurances de Maurice n?a placé des capitaux dans les subprimes des Etats-Unis.
« Nous sommes armés »</B>
Toutefois, cette crise bancaire ? avec la faillite de dizaines de banques et de compagnies d?assurances ? peut déboucher sur des récessions qui auront des incidences sur l?économie réelle à travers le monde. C?est une probabilité, mais rien n?est sûr. Raison pour laquelle les économistes et financiers appellent à la vigilance et non à l?affolement.
L?autre raison pour laquelle le scénario catastrophe n?est pas de mise, c?est que les pays touchés réagissent. Lorsque Kee Chong Li Kwong Wing nous parle de Londres, on est vendredi après-midi. Avant la fermeture des principales Bourses d?Europe. Peu après, les Bourses de Londres et de Paris ont rebondi, le CAC 40 (indice boursier français) affiche un gain historique de 9,27. Les places boursières, malmenées depuis le début de la semaine, ont été dopées par l?annonce d?un gigantesque plan de sauvetage des banques et compagnies d?assurances et des sociétés spécialisées dans le crédit immobilier (voir infographie expliquant comment les banques et compagnies d?assurances ont été « piégées » par les subprimes).
A Maurice d?ailleurs, les effets du regain de confiance qui gagne les places boursières à travers le monde sont immédiats. La Bourse de Maurice reprend des couleurs, après une semaine de déconfiture. Ses indices principaux renouent avec la croissance. La MCB et la SBM, les deux banques cotées à la SEM, rebondissent. La MCB, qui avait perdu Rs 7 par action, en gagne Rs 9 ; la SBM récupère Rs 3 sur chaque action, alors qu?elle en avait perdu Rs 5.
Cette reprise à l?international ne montre pas seulement que l?ouragan financier peut être géré. Elle renforce les convictions des analystes locaux selon lesquels les ventes observées durant la semaine ont été sous-tendues beaucoup plus par des facteurs psychologiques que rationnels.
Rama Sithanen, ministre des Finances, est catégorique sur le point concernant l?économie financière. « Le public n?a rien à craindre. Notre système bancaire est très solide. Je ne crois pas que les banques mauriciennes sont liées à celles qui ont des difficultés en Grande-Bretagne ou aux Etats-Unis. »
Investisseurs, industriels et autres analystes financiers interrogés ne s?affolent pas plus que le ministre. Tous font une différence entre l?économie financière et boursière, et l?économie réelle. Alors que Raj Dussoye, Chief Executive Officer de Bank One, rejoint le ministre sur le fait que le système bancaire mauricien n?est pas exposé à la crise immobilière des subprimes, Vassen Kaleemootoo, analyste financier travaillant pour la filiale mauricienne d?une grande banque internationale, rappelle que plusieurs crises boursières et financières du passé n?ont eu qu?une incidence minime sur l?économie mauricienne.
« Quand il y a eu la crise provoquée par les bons du Trésor russe vers la fin des années 90, l?Europe, les Etats-Unis et même la Thaïlande (fermeture de 50 banques dans ce pays) ont été durement touchés. Mais pas Maurice parce que les institutions financières de l?île n?avaient pas investi dans les bons russes. On a eu un scénario identique après les événements du 11 septembre 2001. L?incidence sur Maurice a été minime », explique-t-il notamment.
L?économie mauricienne n?a pas beaucoup à craindre, renchérit Eric Ng, parce qu?elle est bien armée. « Les fondamentaux économiques sont solides et le climat des affaires reste favorable aux investisseurs », dit-il.
Pourtant, toutes les craintes ne sont pas dissipées. « On n?est pas à l?abri de mauvaises surprises », continue Raj Dussoye. Pour Sunil Benimadhu, « dans la mesure où Maurice est une économie très ouverte, tirant une partie importante de sa croissance de l?extérieur, il est évident que nous ne sommes pas à l?abri des secousses ». Secousses au sein de l?économie réelle, s?entend.
Des retombées sur la zone franche et le secteur touristique seraient en effet probables. « C?est le secteur du textile-habillement qui souffrira principalement de la récession américaine et du ralentissement économique européen », confirme Eric Ng. Ahmad Parkar, président de la Chambre de commerce et exportateur textile, en est conscient. « Les effets de cette crise ne se ressentiront pas sur le court terme, mais probablement au cours de l?année 2009. » Toutefois, il reste confiant. « Pour l?instant, on a vu une amélioration au niveau de nos carnets de commandes. Tout dépendra de l?évolution des marchés. »
Diversification de nos marchés préconisée</B>
Ahmad Parkar dit craindre davantage pour le tourisme. « Le consommateur européen se rétracte et dépense de moins en moins », prévient Vishnu Lutchmeenaraidoo, président de la commission Finance du MMM. Mais Eric Ng pense que l?effet de la crise sera neutre sur ce secteur « car le ralentissement économique sera contrebalancé par la baisse du prix du pétrole ».
Pour les Integrated Resorts Schemes (IRS) également, les attitudes diffèrent. « Ceux qui investissent dans les IRS pourraient continuer à s?y intéresser s?ils n?ont acheté une villa que pour pouvoir bénéficier d?un permis de résidence », signale Philip Lam.
Si la crise ne paraît pas aussi menaçante pour Maurice que le pense Kee Chong Li Kwong Wing, que faire pour éviter qu?elle le devienne ? Le mot qui revient sur toutes les lèvres est vigilance. « Elle est de mise, conseille Sunil Benimadhu. Cela permettra de bien cerner les répercussions potentielles de cette crise financière sans précédent sur l?évolution de l?économie réelle. Particulièrement dans les pays dont nous dépendons directement », ajoute-t-il. « Les secteurs du tourisme et de l?exportation doivent avoir un regard attentif sur le dénouement de cette crise », recommande le patron de la Bourse.
Mais encore ? Sunil Benimadhu préconise la diversification de nos marchés dans les deux secteurs précités, recommandant également l?exploration de marchés en dehors des pays de l?Ouest. « Il faudrait aussi doper les autres variables de la croissance en investissant dans l?infrastructure afin de la moderniser, entre autres. » Heureux destin ! C?est dans ce sens que le gouvernement ?uvre. La diversification de l?économie du pays est bien entamée, rappelle Rama Sithanen (voir interview).
Comment cette diversification peut nous aider dans l?éventualité d?une récession ? Simplement parce que l?architecture de l?économie mondiale a changé. Ce ne sont plus l?Europe et les Etats-Unis qui peuvent avoir des forts taux de croissance. L?Inde, la Chine, l?Australie, le Brésil aussi. Autant de pays sur lesquels Maurice peut compter selon Rama Sithanen, qui parle également de vigilance.
Reste enfin à élaborer une stratégie de gestion de crise. De ça aussi, il semble être question. Après s?être évités, le gouverneur de la Banque de Maurice et le ministre des Finances travaillent de nouveau ensemble. Rundheersingh Bheenick a été reçu en début d?après-midi d?hier à l?hôtel du gouvernement par Rama Sithanen. Au menu : la question de la crise financière et le marché des capitaux. Une? « sortie de crise » qui pourrait nous en éviter une.
<B>Mieux comprendre la crise
● Qu?est ce qu?un « subprime » ? </B>
Les subprimes - prêts à haut risque ? sont des crédits hypothécaires à taux variables (crédits immobiliers) accordés à une clientèle peu solvable (aux États-Unis).
● <B>D?où provient la crise des « subprimes » ? </B>
Depuis plusieurs années, les banques américaines accordent trop facilement des prêts immobiliers à des ménages aux revenus modestes. Ces prêts sont consentis à des taux d?intérêt variables, généralement bas et fixes les deux premières années, puis s?ajustent aux taux du marché sur le reste de la période d?emprunt. Dès 2005, certains taux montent jusqu?à 18 %. Et dans le même temps, le marché immobilier s?affaisse. Ainsi, des milliers de ménages ne peuvent plus rembourser leurs prêts. En conséquence, certains établissements de crédit font faillite, faute de pouvoir rembourser leurs emprunts. Et c?est ce qu?on appelle la crise des subprimes.
● <B>Le « bundling » </B>
Puisque les prêts sont à hauts risques, les financiers ont concocté une formule.
Ils regroupent les bénéficiaires de ces prêts en groupe de dix, c'est-à-dire des personnes à très hauts risques avec celles qui représentent peu de risque. Selon ce calcul, si dans un groupe ou bundle de 10 emprunteurs, 3 n'arivent pas à payer, un bundlede 100 millions de dollars, par exemple, rapportera quand même 200 millions de dollars, au bout de 20 ans. Ces bundles sont vendus à travers le monde comme des titres.
● <B>Pourquoi les marchés boursiers des banques et des assurances sont-ils atteints ? </B>
Dans un contexte difficile de crise mondiale des matières premières, de retournement immobilier, et de chute du dollar, la crise devient globale.
● <B>Quand la crise va-t-elle s?arrêter ? </B>
Il est impossible de le savoir.
C?est justement de là que vient l?inquiétude des investisseurs.
Pour arrêter cette crise, il faudra redonner confiance aux investisseurs comme tentent de le faire les banques centrales en injectant un montant record de liquidité.
DES ETATS-UNIS AU MONDE
<B>Les mécanismes de la crise financière</B>
<B>De la titrisation? </B>
Tout commence quand les Mortgage Houses et certaines banques américaines décident de prêter aux pauvres. Ceux qui n?ont qu?un emploi et quelquefois une voiture. Ce sont des prêts sans garanties, donc risqués. Mais attirants pour les investisseurs en raison du fort intérêt imposé ainsi que le « bundling » (voir hors-texte Mieux comprendre la crise) - à travers de savants calculs.
<B>2) ?à la crise des « subprimes » </B>
Ces bundles sont vendus comme des titres et achetés par des banques, compagnies d?assurances, mutual aid, etc. à travers le monde.
Une série d?événements vont bousculer les calculs. Hausse des taux d?intérêts ? les emprunteurs ayant signé pour des taux variables ? des pertes d?emploi, hausse du prix du pétrole, etc. Ceux qui n?arrivent pas à payer dépassent largement le seuil de trois par bundle. Les maisons achetées ou construites sont saisies pour être vendues. Mais il y a trop à vendre et pas assez d?acquéreurs. Du jamais vu aux Etats-Unis.
<B>3) La crise se globalise?</B>
Les banques, compagnies d?assurances, etc. à travers le monde ne voient plus l?argent que devaient rapporter mensuellement les investissements dans les bundles.
Le capital investi est également irrécupérable, car cet argent est figé dans des propriétés saisies, mais invendables. Elles n?ont plus de liquidité. C?est la faillite en cascade de telles institutions.
<B>4)
?jusqu?à atteindre les Bourses </B>
Les investisseurs prennent peur, paniquent et vendent leurs titres en Bourse pour placer leur argent dans des valeurs plus sûres. Les Bourses dégringolent.
<B>5) Les interventions des institutions</B>
Pour enrayer la crise, les banques centrales et les autorités publiques injectent des milliards de liquidités pour « nettoyer » ce qui est aujourd?hui appelé « les prêts toxiques ».
Entre 500 et 1 000 milliards de dollars seront nécessaires pour ce renflouage aux Etats-Unis.
QUESTIONS À
<B>Rama Sithanen, ministre des Finances
« Le public n?a rien à craindre »</B>
<B>Dans quelle mesure la crise que connaissent des banques, des compagnies d?assurances et des Bourses américaines et européennes peut affecter Maurice ? </B>
Tout d?abord, faisons une différence entre l?économie financière et boursière et l?économie réelle. Les Etats-Unis ont connu la crise des subprimes et les conséquences de cette crise se font sentir maintenant. C?est un ouragan sur le marché américain et européen.
La crise n?a pas eu d?effet sur des marchés financiers ailleurs. Pour le moment, Maurice n?a pas été affectée. A la Bourse de Port-Louis, on assiste à une correction du marché depuis le début de l?année.
Ceci dit, nous avons un secteur bancaire bien régulé et solide. Je ne crois pas que nos banques sont liées à Northern Rock, Lehman Brothers, etc. Le public n?a rien à craindre car notre système bancaire est très solide. Evidemment, il nous faut rester vigilants sur les incidences possibles sur l?économie réelle. Nous dépendons de l?Europe pour notre textile, notre sucre, notre tourisme, notre Seafood Hub. Si les dépenses des consommateurs européens se contractent, il y aura un impact.
<B>Nous sommes donc vulnérables ? </B>
Nous ne sommes pas totalement immunisés, mais je vous assure que nous avons une économie résiliente. Tous les matins, la première chose que je fais, c?est de jeter un coup d??il sur ce qui se passe dans les économies européennes, mais aussi américaines et asiatiques. Je surveille la situation de près et j?ai toute une équipe qui est à pied d??uvre sur ce dossier.
Mais je peux aussi vous assurer que cette année nous aurons une croissance supérieure à celle de l?année dernière. Ce sera une croissance équilibrée dans presque tous les secteurs de notre économie. Nous aurons cette année une création de 10 000 emplois, contre 8 000 l?année dernière et 3 000 l?année d?avant. L?investissement par rapport au PIB sera de 26 % grâce aux efforts faits en 2005. Quand nous avions pris le pouvoir, l?économie était aux soins intensifs. Nous avons sorti le pays de cette mauvaise passe et nous avons de gros projets à Highlands, à La Tour Koenig, le projet Tianli, etc. Nous continuons à attirer les investissements étrangers directs.
<B>Quelle sera l?incidence d?une possible récession européenne sur nous ? </B>
Nous devons être vigilants et améliorer notre résilience. Depuis trois mois on dit que l?Amérique va entrer dans une période de récession. Et ce n?est toujours pas le cas. Il est vrai que la situation économique s?est dégradée. Face à une faible croissance en Europe, nous avons préparé le terrain avec une série de diversification de la plupart de nos secteurs, du tourisme à l?investissement étranger en nous tournant vers l?Asie, l?Australie, etc.
Par ailleurs, l?architecture de l?économie mondiale a changé. Les pays qui connaissent d?importantes croissances ne sont plus que l?Europe et les Etats-Unis, mais aussi la Chine, l?Inde, et le Brésil.
<B>Et dans le cas où l?économie mondiale continue à se dégrader?</B>
Nous avons une économie résiliente, mais pas immunisée. Nous avons aujourd?hui un avantage certain en raison de notre espace fiscal amélioré. Quand nous sommes arrivés au pouvoir, il y avait un déficit budgétaire de 6 % et des dettes cachées de Rs 6 milliards. Aujourd?hui, le déficit a été ramené à 4 %. On poursuit notre politique de réforme. Le climat dans le monde des affaires à Maurice est très propice.
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