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Une spirale infernale
Il a fini par céder aux démons de la dette. Ce père de deux enfants de moins de six ans, Jean-Pierre, 33 ans, a emprunté de l?argent à un casseur. Depuis, il ne cesse de rembourser. Pourquoi s?est-il tourné vers un casseur ? Il vit au jour le jour. Et chaque fin de mois est une véritable galère.
Sa femme s?occupe des petits et, lui, fait dans l?entrepreneuriat amateur. Il s?est investi dans les travaux de construction et autres travaux domestiques. Cependant, ce n?est pas tous les jours qu?il trouve du travail.
Jean-Pierre loue une maison de deux pièces dans laquelle ne se trouvent que des meubles de première nécessité. Soit deux lits, une table, quelques chaises, des ustensiles de cuisine, un réfrigérateur et une cuisinière? Pas d?articles farfelus. Pas de télé ou de chaîne hi-fi.
Il s?agit seulement de trouver de l?argent pour payer le loyer, les factures d?eau et d?électricité pour les besoins alimentaires. Ce qui, parfois, se fait au détriment de la nourriture qu?il doit acheter pour les enfants. Quant à sa femme, elle ne fait plus les emplettes et encore moins les magasins depuis des mois. Lorsque le couple regarde autour de lui, ce n?est que l?obscurité qui l?encercle. «On ne sait vraiment pas comment s?en sortir. Lorsqu?on n?a pas de diplôme pour être salarié, lorsque l?entrepreneuriat ne rapporte rien malgré les mesures incitatives, lorsque les aides sociales sont dérisoires, il ne peut y avoir de l?espoir», lance, désespéré, Jean-Pierre.
<B>Entre dépenses et excès</B>
Des histoires comme celles de Jean-Pierre peuvent conduire à des tragédies. On se souvient encore de l?éboueur Labrosse qui, emprisonné pour dette, avait fini par se suicider. Il faut croire que cela n?a pas contribué à interpeller davantage sur la question du surendettement de nombreuses familles mauriciennes. Des jeunes qui vont se marier continuent à s?endetter pour une vie de couple. L?arrivée d?un enfant et sa scolarisation ultérieure supposent des dépenses qui passent inévitablement par des emprunts pour les familles aux salaires moyens.
Il importe toutefois, d?un autre côté, de se demander si les Mauriciens ont une tendance au surendettement ? Il y a les impéra-tifs de dépenses et les excès. Entre les deux, il est difficile de dresser une ligne de démarcation. Il n?empêche que le gros des dépenses vont à l?achat des maisons, des véhicules et aux investissements dans les études des enfants. C?est ainsi que l?endettement des ménages a augmenté de 60 % en trois ans. Passant, selon les derniers chiffres de la Banque de Maurice, de Rs 21 milliards en 2005 à Rs 33 milliards en 2008.
Le moyen classique mis en ?uvre pour aider les familles les plus vulnérables est l?aide de l?Etat. Celle-ci prend plusieurs formes. De la subvention aux produits de base aux allocations sociales, il existe une panoplie de mesures. Cependant, elles n?arrivent pas toujours à freiner la chute vers le surendettement.
Il faut également faire la différence entre l?endettement et le surendettement. Entre la responsabilité et l?inconscience. A ce chapitre, certaines familles ne savent pas poser les limites qui s?imposent. Il y a effectivement les dettes contractées pour la cons- truction d?une maison ou le financement des études de ses enfants. Mais certains vont plus loin : on s?endette pour des vices comme les jeux.
A un moment où l?économie mondiale est frappée de plein fouet par des crises multiples, dont énergétiques et alimentaires, la responsabilisation des ménages est un exercice incontournable. Déjà, il faut néanmoins s?occuper de ceux qui ont été engloutis dans la courbe irréversible de la dette. C?est là qu?interviennent des groupes comme l?Association pour la protection des emprunteurs abusés (APEA).
Il importe d?emblée d?initier les familles à une gestion saine de leurs bourses. Avec un processus qui semble irréversible de la perte du pouvoir d?achat, la hausse de l?inflation et les campagnes et organismes non-bancaires qui encouragent les crédits à la consommation, les dépensent s?accroissent à un rythme effréné.
Cela a pour résultat une hausse du nombre de familles pauvres. Les chiffres du Bureau central des statistiques en témoignent. De 7,7 % en 2001-2002, le nombre de familles pauvres est passé à 8 % en 2006-2007, soit de 23 700 à 26 900 familles. Dans son dernier discours du budget, le ministre des Finances faisait, pour sa part, état de 7 157 familles vivant dans l?extrême pauvreté dans 229 régions les plus défavorisées de l?île. Il existe un débat «académique» sur les critères à prendre en compte pour calculer le taux de familles pauvres.
37 % de familles endettées</B>
A l?APEA, une étude a été réalisée en 2002 et elle révèle que 37 % des familles mauriciennes sont touchées par l?endettement et le surendettement. Une certaine propension à la consommation facile n?explique pas tout. Il y a aussi les moyens limités pour répondre aux besoins de base dans le cas d?un certain nombre de familles.
Comment s?en sortir ? La Banque de Maurice a, de son côté, mis sur pied le Mauritius Credit Information Bureau. Celui-ci fournit aux banques les informations nécessaires sur les emprunts contractés et les capacités de remboursement des clients. C?est un moyen de prévention. Pour d?autres, il s?agit surtout de faire ressortir que c?est le crédit facile qui encourage la consommation à excès. D?où l?importance d?un effort soutenu pour limiter les achats à crédit. Le slogan «le crédit est mort, repassez demain» n?a aujourd?hui plus aucune pertinence. Les gros commerces et revendeurs ne s?embarrassent plus d?octroyer le crédit au premier venu.
Au premier venu ou au dernier, la logique commerciale et le vice du jeu poussent de nombreux Mauriciens dans le gouffre du surendettement.
Les instruments de contrôle </B>
L?Association pour la protection des emprunteurs abusés (APEA) devait envoyer un mémoire à la commission sur la vente à la barre en 2000. Elle précisait déjà que le surendettement était l?un des principaux problèmes des ménages. Elle proposait, en conséquence, la création d?une Centrale de contrôle des crédits à la consommation. Celle-ci, contrôlée par la Banque centrale, devrait être consultée avant qu?une personne puisse faire un achat à crédit. La proposition a été rejetée.
Du côté de l?APEA, on interprétait la man?uvre autrement : «Il s?agissait de ne pas réduire un commerce malsain mais plutôt de laisser se répandre les achats impulsifs. C?est la logique d?un nombre limité qui gagne beaucoup aux dépens d?un nombre élargi qui vont perdre le peu d?argent qu?ils ont.» Le «Debtors? Protection Act» de 2007 faisait provision de deux clauses pour responsabiliser les acheteurs et les emprunteurs et, dans une moindre mesure, les vendeurs.
Mais de Centrale de contrôle des crédits à la consommation, il n?y en a pas eu. Le principe a été néanmoins introduit pour les prêts bancaires. Le banquier s?enquiert du passé d?une personne qui sollicite un emprunt avant de l?approuver ou de le rejeter. Qu?en est-il pour les crédits à la consommation ? Il semblerait que les autorités aient d?autres priorités? L?APEA, pour sa part, organise sa quête annuelle ces 6, 7 et 8 septembre. Parce qu?elle a choisi d?être indépendante de l?Etat. Parce qu?elle préfère cette autonomie financière à tout risque de récupération?
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