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Le MP3 mutile le son et l?audition

4 septembre 2008, 00:00

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Tous ceux qui n?ont pas renoncé aux plaisirs de la fête ont déjà fait l?expérience suivante au moins une fois : dans un appartement peuplé d?une cinquantaine de personnes consommant des boissons fortes, plusieurs jeunes gens, DJ d?un soir, rivalisent aux «platines». Ce n?est certes pas nouveau. Mais un ou deux détails signalent qu?on a radicalement changé d?époque. Le volume est beaucoup plus fort. Et surtout personne ne danse : un comble. Pourquoi et comment en est-on arrivé là ? La réponse pourrait tenir en un sigle : MP3.

Ce standard audio qui s?est imposé de fulgurante manière en quelques années a déjà suscité une abondance de commentaires. Si l?on en croit les majors du disque, il serait responsable à lui seul de la mort du CD. Car absolument tous les débats qu?a suscités cette nouvelle forme de partage de la musique ne se sont focalisés que sur les problèmes juridiques qu?elle soulève : droits d?auteur, propriété intellectuelle, piratage ou téléchargement légal. Pour oublier tous les autres problèmes esthétiques, techniques et sanitaires que cette nouveauté posait pourtant. Et qui continuent de se poser.

Culte du «beau son»

Animateur de la petite revue Je chante, Raoul Bellaïche ne peut réfréner une certaine nostalgie : «Très peu de gens ont noté que l?arrivée du MP3 marque la première fois qu?un retour en arrière est présenté comme un progrès. Tout le monde s?est habitué, y compris moi, parce que c?est très pratique.» Pratique : le mot est lâché. Evidemment, avant, c?était moins pratique : le culte de la hi-fi et du «beau son», partagé par un grand nombre d?auditeurs, supposait l?acquisition d?un matériel souvent volumineux et les sacrifices financiers qui allaient avec.

Ce temps-là semble révolu. L?auditeur d?autrefois, pour qui l?écoute était une activité noble à laquelle il sacrifiait du temps, a laissé la place à une «écoute nomade» de la musique. En permettant de stocker dans un espace physique réduit une quantité énorme de musique, le MP3 a inventé l?accumulation furtive. C?est-à-dire la capacité à posséder toujours plus de musique mais à en profiter toujours moins, puisque désormais le temps de l?écoute se superpose à d?autres occupations. Le fantôme de la gratuité a parachevé le tableau d?une avancée technique que tout le monde ou presque s?accorde à trouver bonne. Ceux qui osent émettre la moindre critique à son égard sont promptement assurés de se voir traiter de «réactionnaire» sur l?air bien connu du «c?était mieux avant». Pourtant, il se pourrait que, dans le cas qui nous occupe, ce fût vraiment mieux avant.

C?est quoi le MP3 ? Juste un format d?encodage des données audio permettant de diviser par dix le poids d?un fichier informatique. Ainsi dématérialisée, la musique peut circuler plus vite d?ordinateur à baladeur numérique. Mais au prix d?une mutilation du signal d?origine et d?une perte de qualité drastique. Cette compression des données, qui a aussi ses partisans, s?ajoute à un autre traitement du son, pratiqué depuis bien longtemps dans les musiques populaires : la compression dynamique.

La compression dynamique consiste à relever les niveaux faibles et à abaisser les niveaux forts, bref à gommer les contrastes qui donnent tout son relief à la musique. L?intérêt ? Réduire le volume d?informations, en vue d?un stockage ou d?une diffusion sur une bande passante limitée, tout en induisant une sensation de puissance sonore, partiellement artificielle. «L?oreille n?est pas éduquée à recevoir des signaux compressés, explique David Argellies, un jeune acousticien. Les radios de jeunes sont plus fatigantes à niveau équivalent, parce que l?oreille est habituée à percevoir de forts contrastes dynamiques.»

Réapprendre à écouter

En outre, le volume moyen d?un son dynamiquement compressé peut être réellement plus élevé. Car pour réduire l?écart des variations d?une musique, il faut choisir un volume de référence ; et si c?est le volume maximal du morceau qui est choisi, les niveaux faibles sont considérablement augmentés pour atteindre la diminution d?amplitude souhaitée. Lorsqu?on parle d?agression, on aborde un terrain sujet à toutes les polémiques, mais qui ne peut pas se réduire à un combat d?anciens contre modernes. Depuis quelque temps, nombreux sont les scientifiques, parfois jeunes, qui tirent la sonnette d?alarme sur les conséquences sanitaires que ces nouveaux modes d?écoute auront inévitablement sur les nouvelles générations.

C?est désormais un fait acquis : la compression dynamique ne fait qu?aggraver les nuisances déjà bien connues d?un volume sonore excessif. Et cela vaut aussi pour les musiques apparemment les plus «douces».

Deux chercheurs amateurs de rock, Yann Coppier et Thierry Garacino, se sont livrés à de savantes mesures sur l?évolution de la compression dynamique en 30 ans. Le résultat est édifiant : le morceau Rock and Roll de Led Zeppelin n?est que faiblement compressé en comparaison de? Quelqu?un m?a dit, premier tube de Carla Bruni. C?est toute la perversité des traitements modernes du son : la ballade un peu douceâtre de la désormais première dame de France se révèle bien plus dommageable pour l?oreille que l?hymne hard rock de Led Zeppelin.

Mais la disparition des contrastes n?est pas seulement une violence esthétique faite à la vérité musicale, c?est aussi un véritable risque sanitaire dont les scientifiques commencent à prendre la mesure. Des études récentes ont montré qu?un appareil auditif désaccoutumé aux contrastes dynamiques ne pouvait que perdre de son acuité, et ce même à bas volume.

Réapprendre à écouter, sensibiliser à la qualité du son plutôt qu?à la quantité seront sans doute les seules solutions pour éviter une crise sanitaire majeure. A moins que, d?ici peu, ne s?inventent de nouvelles technologies plus respectueuses de la santé publique que la compression dynamique et le MP3. Qui demeure, de l?avis général des spécialistes, le pire standard de toute l?histoire de la musique enregistrée.

Gilles Tordjman

© Le Monde Distribué par The New York Times Syndicate

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