Publicité
Que pensait Proust de la lecture ?
Sur la lecture, Marcel Proust, Editions Actes Sud.
«Il n?y a peut-être pas de jours de notre enfance que nous ayons si pleinement vécus que ceux que nous avons cru laisser sans les vivre, ceux que nous avons passés avec un livre préféré.» C?est ainsi que commence ce petit livre de Marcel Proust. Suivent des pages sublimes, où l?un des plus grands romanciers du 20e siècle raconte ses ruses pour lire et pour échapper aux contraintes familiales, par exemple, le matin, quand tout le monde était parti faire une promenade dans le parc, en se glissant dans la salle à manger où, «jusqu?à l?heure encore lointaine du déjeuner, personne n?entrerait que la vieille Félicie relativement silencieuse»!
Après l?évocation de ses «charmantes lectures de l?enfance» qui laissent en lui l?image des lieux et des jours où il les a faites, Proust présente quelques réflexions sur la lecture. Il commente d?abord une conférence sur la lecture que prononça Ruskin en 1864 à Rusholme, près de Manchester. Proust pense qu?on peut résumer la thèse de Ruskin par ces mots de Descartes que «la lecture de tous les bons livres est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés qui en ont été les auteurs». Proust ne partage pas ce point de vue, la lecture ne pouvant pas être comparée à une conversation, même avec le plus sage des hommes. «Ce qui diffère essentiellement entre un livre et un ami, ce n?est pas leur plus ou moins grande sagesse, mais la manière dont on communique avec eux, la lecture, au rebours de la conversation, consistant pour chacun de nous à recevoir communication d?une autre pensée, mais tout en restant seul, c?est-à-dire en continuant à jouir de la puissance intellectuelle qu?on a dans la solitude et que la conversation dissipe immédiatement, en continuant à pouvoir être inspiré, à rester en plein travail fécond de l?esprit sur lui-même.»
Pour Proust, si le goût des livres croît avec l?intelligence, ses dangers diminuent avec elle, car un esprit original sait comment subordonner la lecture à son activité personnelle. «Elle n?est plus pour lui que la plus noble des distractions, la plus ennoblissante surtout, car, seuls, la lecture et le savoir donnent les ?belles manières? de l?esprit. La puissance de notre sensibilité et de notre intelligence, nous ne pouvons la développer qu?en nous-mêmes? Mais c?est dans ce contrat avec les autres esprits qu?est la lecture, que se fait l?éducation des ?façons? de l?esprit.»
Proust se penche sur des cas où la lecture peut devenir une discipline curative. Il existe, poursuit-il, certains esprits qu?une sorte de paresse ou de frivolité empêche de descendre spontanément dans les régions profondes de soi-même où commence la véritable vie de l?esprit. «Ce n?est pas qu?une fois qu?on les y a conduits ils ne soient capables d?y découvrir et d?y exploiter de véritables richesses, mais, sans cette intervention étrangère, ils vivent à la surface dans un perpétuel oubli d?eux-mêmes? Ce qu?il faut donc, c?est une intervention qui, tout en venant d?un autre, se produise au fond de nous-mêmes, c?est bien l?impulsion d?un autre esprit, mais reçue au sein de la solitude. Or nous avons vu que c?était précisément là la définition de la lecture, et qu?à la lecture seule elle convenait.»
Par ailleurs, Proust note que dans le goût et le divertissement de lire, la préférence des grands écrivains va aux livres des anciens. Les plus «romantiques» aux yeux de leurs contemporains fréquentaient en fait les classiques ! Ainsi Victor Hugo mentionne le plus souvent les noms de Molière, d?Horace, d?Ovide, de Regnard, lorsqu?il évoque ses lectures. Alphonse Daudet, le moins livresque des écrivains, dont l??uvre est apparemment aux antipodes de l?héritage classique, lisait, citait, commentait Pascal, Montaigne, Diderot et Tacite.
Proust attribue cette prédilection des grands esprits pour les classiques à une autre cause. «C?est qu?ils n?ont pas seulement pour nous, comme les ouvrages contemporains, la beauté qu?y sut mettre l?esprit qui les créa. Ils en reçoivent une autre plus émouvante encore, de ce que leur matière même, j?entends la langue où ils furent écrits, est comme un miroir de la vie.» Une tragédie de Racine, des mémoires de Saint-Simon, écrit-il, ressemblent à de belles choses qui ne se font plus. «Le langage dans lequel ils ont été sculptés par de grands artistes avec une liberté qui en fait briller la douceur et saillir la force native, nous émeut comme la vue de certains marbres, aujourd?hui inusités, qu?employaient les ouvriers d?autrefois.»
Il y a une réflexion de Proust qui me semble la plus intéressante, la plus originale. Après avoir signalé l?insomnie qui suit la fin de la lecture d?un livre et la marche qu?il effectue alors le long de son lit, il s?en explique un peu plus loin : «Alors, quoi ? ce livre, ce n?était que cela ? Ces êtres à qui on avait donné plus de son attention et de sa tendresse qu?aux gens de la vie, n?osant pas toujours avouer à quel point on les aimait? ces gens pour qui on avait haleté et sangloté, on ne les verrait plus jamais, on ne saurait plus rien d?eux.» Ce qui mène à ce souhait qui est également celui de nombreux lecteurs : «On aurait tant voulu que le livre continuât, et, si c?était impossible, avoir d?autres renseignements sur tous ces personnages, apprendre maintenant quelque chose de leur vie?»
A la lecture de ces lignes, on comprend pourquoi Proust a écrit, de 1895 à 1922, une ?uvre de monumentale de 3 000 pages, «A la recherche du temps perdu», qui semble satisfaire cet appétit insatiable des lecteurs !
Publicité
Publicité
Les plus récents