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Vieux Colon, mais témoin intéressant
Notre époque ne jure que par la connaissance de notre passé, glorieux pour les uns, douloureux pour d?autres. L?envie est grande de signaler la récente réédition d?un témoignage oculaire intitulé Souvenirs d?un Vieux Colon de Maurice, d?André Maure. Celui-ci renferme tous les événements qui lui sont arrivés depuis 1790 jusqu?en 1837, époque du bill d?émancipation (abolition de l?esclavage), soit une période de 46 ans (l?équivalent de la période 1962 à 2008). L?on croit pouvoir dire que nous devons l?heureuse initiative de cette réédition inespérée à M. Alain Mathieu, un des membres de l?exécutif de notre Société de l?Histoire.
Mais qui est ce fameux André Maure ? En fait, ce négociant et homme politique voit le jour en 1769, à Peyruis, arrondissement de Forcalquier (Alpes de Haute Provence). Il arrive à l?Ile de France en 1791, en tant que négociant, selon les uns, en tant que... cuisinier, selon d?autres. A la Toussaint 1803, il devient agent de change. Cela lui procure aisance et position en vue.
Après la catastrophe de la prise de l?Ile de France par les Anglais, il est de ceux qui se soumettent au nouveau régime colonialiste. Il est parmi les premiers à signer le serment d?allégeance à Georges III, le 28 décembre 1810. Il semble en bons termes avec le gouverneur Farquhar.
Il fait partie du comité, chargé de reconstruire Port-Louis, après l?incendie du 25 septembre 1816.
Une haine tenace à d?Epinay
De 1817 à 1820, il fait partie d?un Conseil de Commune. Il a des démêlés avec le général Hall qui veut même le déporter. Il est un des premiers adhérents du Comité colonial créé, le 25 janvier 1827, par Adrien d?Epinay. Ce comité souhaite le rétablissement des institutions démocratiques, créées pendant la période révolutionnaire. Il se brouille avec d?Epinay qui l?exclut de son comité. D?Epinay lui reproche sa volonté inébranlable de minimiser son mandat à Londres. Il voue alors une haine tenace à celui-ci, haine qu?il partage avec des aspirants déplaceurs de monuments historiques.
N?ayant aucune attache sucrière, il devient assez vite un adversaire des magnats de cette industrie. Pendant les événements de 1832 (l?année de l?abolition de l?esclavage à Maurice), ce Vieux Colon (terme honni par excellence) fait cause commune avec... un certain John Jérémie et avec ses partisans abolitionnistes. En 1834, il contribue même au lancement du journal La Balance, dirigé par Berquin, pour faire échec au... Cernéen d?Adrien d?Epinay.
Pareille exécration de celui-ci ne peut rester longtemps sans récompense. Le gouverneur William Nicolay le nomme membre d?un Conseil de gouvernement que d?Epinay arrache aux Anglais pour nous l?offrir et qui est l?ancêtre de notre Assemblée nationale.
Un réquisitoire passionné
En 1840, André Maure fait paraître à La Rochelle, typographie de F. Boutet, ses mémoires intitulés Souvenirs d?un Vieux Colon (1790-1837). Auguste Toussaint écrit ceci à propos de cette ?uvre : Les Souvenirs d?André Maure est « surtout un réquisitoire passionné contre les faits et gestes d?Adrien d?Epinay ». André Maure meurt le 18 juin 1842 à la rue Magon (Plaine-Verte s?en souvient-elle ?). Il repose au cimetière de l?Ouest où sévissent tant de voleurs de vieille ferraille?
Les Souvenirs d?André Maure, pieusement réédité par Alain Mathieu, est un volume substantiel de près de 400 pages. La lisibilité est parfaite grâce à une typographie aérée. Le livre se divise en trois parties (la période révolutionnaire, la période post-révolutionnaire, les débuts de la colonisation anglaise) et en 13 chapitres. Chaque chapitre est précédé d?un long et substantiel sommaire, indiquant clairement le contenu du chapitre.
Il est toutefois regrettable qu?il manque une table des matières. De même, on peut déplorer l?absence de page de garde et d?introduction pour mieux expliquer les objectifs de ce précieux travail de réédition.
Mais que sont ces vétilles comparées à l?inestimable bonheur de pouvoir tenir entre ses mains le point de vue d?un témoin oculaire de l?émancipation de l?esclavage à Maurice, adversaire irréductible en outre de l?esclavagiste que demeure pour beaucoup Adrien d?Epinay, le père de notre parlementarisme, de notre liberté de la presse, comme de notre histoire bancaire. Il n?y a plus qu?à attendre la réaction de nos idéologues et autres « nouveaux » historiens à l?heureuse réédition des Souvenirs de ce Vieux Colon d?André Maure. Chanteront-ils No More Auction Mart, comme le veut un célèbre Negro Spiritual ?
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