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La pratique de l?histoire
Comme Jean Pierre Lenoir a choisi de placer le débat sur le terrain de la pratique de l?histoire, allons-y.
Une précision toutefois avant d?entrer dans le vif du sujet. Je ne soutiens pas Mugabe. C?est un despote qui a mené son pays à la ruine et a fait de la population zimbabwéenne un peuple vivant dans une effroyable misère et la terreur, tout en amassant une fortune colossale pour lui et ses proches. Ça c?est un fait pour moi, peu importe ce qu?il a pu faire de valable dans le passé. Mon aversion pour cet homme politique vaut aussi pour tous les despotes, qu?ils soient noirs, blancs, marron ou jaunes.
Revenons-en à la pratique de l?histoire. Que sont des «faits» en histoire ? Le texte de Jean Pierre Lenoir paru dans l?express du vendredi 1er août dernier est un cas d?étude très intéressant sur la question.
Jean Pierre Lenoir écrit : «(?) Cecil Rhodes, lorsqu?il est entré en Afrique le 1er Septembre 1870, venait apporter avec lui le progrès et le développement dont ce continent aurait eu besoin tôt ou tard pour faire face à la modernité du monde en marche.»
«?l?homme blanc dans sa dimension géopolitique pour ce qu?il a accompli à l?est d?Aden depuis le temps de la colonisation? »
«?La colonisation européenne renverse ces données naturelles. La civilisation arrive avec sa délimitation des terres, l?ordre, la stabilité et le gouvernement. De nouvelles données qui s?opposent à un ordre naturel qui, de toutes les façons se serait écroulé un jour ou l?autre. L?Africain n?est toujours pas soucieux du développement car il n?a pas compris encore ce que la civilisation pouvait lui apporter? »
«Commence alors la guerre civile avec d?un côté ceux qui ont fait croire qu?ils luttent pour la liberté et de l?autre ceux qui se battent pour protéger et maintenir un degré de civilisation dont ils ont été les outils.»
«Au départ, le travail introduit par les Blancs s?accorde mal avec la vie tribale qui consiste à danser et palabrer.»
Dans ces extraits ? choisis parmi d?autres de la même veine centrale du texte ? l?homme blanc, le colonisateur, apporte le développement, le progrès, la modernité, la civilisation. La civilisation, c?est «la délimitation des terres, l?ordre, la stabilité et le gouvernement». Tout ce que l?homme blanc fait, il le fait au nom de la «civilisation». L?homme blanc «accomplit». L?homme blanc travaille. Les Africains ne travaillent pas, ils dansent, ils palabrent; ils font croire qu?ils se battent pour la liberté, et ne font que se tuer entre eux. Tout ce qui précède relève-t-il du fait historique, ou renvoie-t-il à des représentations culturelles et temporelles précises ? Les termes «développement», «civilisation», «progrès», «modernité» sont-ils ici des termes neutres désignant de facto des faits historiques ? Ou expriment-ils plutôt la représentation que se sont fait les colonisateurs de leurs actes quand ils ont envahi et se sont approprié des terres en Afrique, en Asie, en Amérique, et en Océanie ?
<I>?L?homme blanc travaille, les africains ne travaille pas, ils dansent, ils palabrent ; ils font croire qu?ils se battent pour la liberté, et ne font que se tuer entre eux. »</I>
Pour corser son argumentation, Jean Pierre Lenoir présente le mode de vie des tribus comme étant de l?ordre du «naturel», des «données naturelles». Au «naturel» est opposé «civilisation», que le colonisateur blanc apporte. A lire Jean Pierre Lenoir, on croirait qu?ils étaient dépourvus de civilisation ou de culture ces Africains. Qu?ils naissaient et mouraient comme des bêtes (en n?oubliant pas de se massacrer entre eux à longueur de temps). Qu?ils étaient dépourvus d?organisation de l?espace, de la communauté, de la famille ; de croyances religieuses, de pratiques cultuelles, de rites de passage et de mariage, de rites funéraires; de langues, de techniques culturales, d?architecture, d?art aussi. Car la civilisation c?est tout cela, disent les professionnels des sciences humaines que sont les historiens, les ethnologues, les sociologues et les philosophes. La civilisation, elle existait bel et bien en Afrique avant l?arrivée des colonisateurs blancs ! Cela, Jean Pierre Lenoir ne peut pas ne pas le savoir. Sauf s?il est le tenant de cette vision européocentrique du monde selon laquelle «civilisation» égale à «civilisation européenne du 18e et du 19e siècles».
Alors, faits historiques ou interprétation de l?histoire selon une vision colonialiste de la civilisation ? Jean Pierre Lenoir n?essaie pas «de chercher dans une autre direction pour éclairer l?histoire d?une lumière nouvelle?», il ne fait que montrer à quel point il adhère à la vieille doctrine abondamment réfutée selon laquelle la civilisation européenne de l?ère coloniale est «la» civilisation, que les colonisateurs ont eu raison d?imposer aux indigènes non civilisés pour leur propre bien (même le droit coutumier qui repose sur l?absence de notion de propriété de la terre chez les Matabeles devient un trait de non-civilisation que les colonisateurs ont bien fait de corriger !). Sa tentative d?en appeler à ce qu?il appelle l?histoire «non officielle» à renfort de «faits» et de chiffres n?y fait rien : son postulat de départ est un non-sens historique, la base même de son argumentation n?a rien à avoir avec la science historique. Ils sont d?ordre idéologique.
Adi TEELOCK</B>
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