Publicité
Quand le mutisme persiste
Le constat est unanime. Les lois existent. D?autres dispositions ont été prises comme la Family Protection Unit et le Protection Order (voir encadré) dont peuvent se prévaloir les conjoints victimes de violence. Pourtant un sentiment général d?insatisfaction règne parmi tous ceux qui sont sensibles à la situation de la femme dans la société mauricienne.
«Il y a eu du progrès mais il reste encore beaucoup de chemin à faire pour parvenir à une réelle égalité des genres et pour une pleine reconnaissance des droits de la femme», constate Ambal Jeanne, directrice de SOS Femmes. «La Mauricienne n?a pas la place qui lui revient. Pour changer les choses, il faut une volonté politique et que le monde du travail considère les femmes différemment puisque celles-ci ne sont pas vraiment présentes dans les postes décisionnels», enchaîne, de son côté, Me Lovania Pertab. «L?égalité des droits a été acceptée intellectuellement mais le c?ur ne l?a pas encore admise», estime, pour sa part, la citoyenne Homa Mungapen. «Nous retrouvons à Maurice une idéologie patriarcale soutenue par des systèmes politiques, sociaux et religieux qui font qu?on trouve souvent des excuses à la violence contre la femme», note enfin Me Rada Gungaloo.
Nos interlocutrices récusent l?expression de féministe radicale mais plaident surtout pour une application plus sévère des lois lorsque la femme est victime de violence. «On ne peut étudier isolément la violence conjugale. Il faut prendre en compte l?attitude de la justice et des institutions et les personnes responsables de faire respecter les lois. Je constate ainsi un recul à ce niveau. La violence conjugale n?est plus aujourd?hui considérée comme délit grave contre un être humain surtout si ce dernier est une femme», lance Rada Gungaloo.
Lovania Pertab reconnaît qu?il y a la perception que le judiciaire n?est pas aussi sévère dans les cas où la femme est victime de violence, voire succombe aux coups reçus. «Cependant pour la cour, chaque affaire n?est traitée que selon les dispositions de la loi. C?est au législateur de modifier les choses s?il sent que c?est nécessaire. Peut-être qu?il faudra considérer les circonstances aggravantes comme les cas de violence contre un enfant.»
Faisant des rapprochements entre le verdict dans les cas de trafic ou de consommation de drogue et celui de violence conjugale, Rada Gungaloo et Ambal Jeanne s?expliquent difficilement l?écart des sentences qui peuvent exister. «Malgré tous les efforts réalisés et toute la lutte menée, on constate que la violence contre la femme est aujourd?hui banalisée. J?ai perdu de la confiance que j?avais dans la cour. Quel est l?objectif d?une condamnation ? N?est-ce pas pour punir le crime et pour envoyer un signal fort à la société ?» se demande Rada Gungaloo.
Précisant que SOS Femmes travaille avec des femmes de toutes les couches sociales, Ambal Jeanne assure que là où les droits de la femme sont les moins respectés, c?est à la maison. «Elle porte la responsabilité de tout le domicile. Un homme, dans le meilleur des cas, dira qu?il aide sa femme alors qu?il devrait partager les responsabilités. À ce jour, beaucoup de femmes n?ont pas de loisirs sinon passer le dimanche chez maman et papa. La femme professionnelle a toujours la responsabilité de l?enfant . Il y a tant d?enjeux où la femme n?a pas son mot à dire. Elle ne peut parler de jouissance au risque de se voir traiter de femme légère. Lorsqu?une femme est agressée, on dit souvent qu?elle n?avait pas à être là à cette heure-là ! Il y a tant de cas d?agressions dont les femmes sont victimes et qui ne seront jamais connus parce que règne la culture du silence et de la complicité. Pourtant dès lors que la vie humaine est menacée, il y a forcément des limites à la vie privée.»
Il faut cependant souligner que le poids de l?histoire et des traditions ainsi que des réflexes culturels sont à la base d?un mode de comportement. Même s?ils ne le justifient pas, ils expliquent le retard pris dans le respect des droits de la femme. «Il ne faut pas juger et condamner abruptement», note Homa Mungapen.
Elle rappelle qu?on a reçu une éducation où l?homme est présenté comme supérieur à la femme. «Aujourd?hui, c?est à l?homme de partager ses privilèges et à la femme d?accepter le fait qu?elle a des droits égaux à l?homme. Si la femme n?est pas elle-même convaincue qu?elle peut avancer, il ne se passera rien. En outre, il ne servira à rien de vouloir pousser la femme si elle n?est pas prête. On a besoin de la femme à des postes de responsabilité pour ses qualités. Mais faut-il encore lui donner l?opportunité et la formation nécessaire.»
Il peut y avoir des nuances dans les positions mais, dans le fond, l?unanimité se dessine pour une société qui prend davantage en compte les enjeux liés à la femme. Que ce soit dans les lois, dans le monde du travail, en politique, en famille, à l?école? Une approche plus scientifique à la question, au-delà des prises de positions passionnelles, contribuerait à faire avancer la cause.
PROTECTION ORDER
Le «Protection Order» constitue un progrès à la défense des conjoints victimes de violence conjugale. Pour avoir droit à un «Protection Order», une victime doit consigner une déposition à la police. Des officiers responsables de l?application des lois («enforcement officers») compileront un dossier sur le cas. La victime se rendra en cour pour obtenir juste après l?agression un ordre de protection intérimaire. Une mise en demeure est ensuite servie à l?accusé. L?affaire est prise en Chambre où l?accusé aura l?occasion de se défendre. Un «Protection Order» peut être émis pour une période ne dépassant pas deux ans. D?autre part, il faut savoir qu?il existe trois types de meurtre : l?homicide involontaire sans préméditation et sans intention de tuer ; le meurtre avec intention de tuer mais sans préméditation ; et le meurtre avec intention et préméditation.
QUELQUES CAS
C?est l?histoire d?Emanuella Lalande. Suite à des coups infligés par son mari, elle finit par perdre la vie. Le mari affirme en cour qu?il a été provoqué. Son argument n?est pas retenu. Il est condamné à sept de prison. Étayant son jugement, la magistrate Shameem Hamuth-Laulloo devait déclarer que «la violence conjugale est en hausse de nos jours. La société doit être protégée des personnes qui y ont recours.» L?accusé répondait d?une charge d?homicide involontaire. Après le forfait, Emanuella Lalande s?était retrouvée avec la mâchoire fracturée et le visage boursouflé par les coups.
Les hommes aussi peuvent succomber de violence conjugale. C?est le cas de Tom Henriksen qui devait être étranglé par son épouse. Elle écopera de cinq ans de prison pour coups et blessures ayant entraîné la mort de son époux. Dans son argumentation, elle assurait être la cible des coups d?un mari alcoolique.
La violence contre la femme prend différentes formes. Une mineure en a fait les frais. Trois jeunes hommes seront ainsi trouvés coupables de viol sur sa personne. Dans son jugement, le magistrat Nicolas Ohsan-Bellepeau condamnera les trois individus à des travaux communautaires dont le nettoyage des cours de la police du sud du pays pour des durées entre 140 heures à 144 heures. Expliquant cette décision, le magistrat dira que, se basant sur les rapports qui lui ont été remis, les accusés n?étaient pas portés à des comportements déviants. Il tiendra compte des circonstances dans lesquelles le viol a été commis, soit que ces jeunes étaient sous l?effet de l?alcool. Ils avaient aussi un casier judiciaire vierge et devaient exprimer leur regret en cour. Ce sont autant de raisons qui devaient convaincre le magistrat de leur épargner une peine d?emprisonnement d?une année et les condamner à des tra-vaux communautaires.
● Pensez-vous que les femmes sont suffisamment protégées par nos lois ?
Nous avons à Maurice un cadre juridique très élaboré pour protéger les femmes. Nous avons vraiment très peu de lois discriminatoires. Ayant ratifié la Convention sur l?élimination de toutes les formes de discrimination à l?égard des femmes (CEDAW), l?île doit se soumettre à un exercice de toilettage des lois afin d?éliminer les dispositions discriminatoires. Nous avons des mesures juridiques appropriées pour éliminer la violence à l?égard des femmes, des recours civils aussi bien que des sanctions pénales. Néanmoins, la violence, surtout la violence dans la famille qui est une des formes de violence la plus insidieuse exercée contre les femmes, persiste dans notre société. Le problème se trouve dans l?application effective des lois.
● Quels sont les moyens existants pour former le personnel du judiciaire ?
Il est indispensable de fournir au corps judiciaire, aux agents de la force publique et aux autres fonctionnaires tel que le personnel médical, une formation qui les sensibilise aux problèmes des femmes et au phénomène de la violence à l?égard des femmes, le gender-based violence. Il est aussi nécessaire de renforcer les services appropriés de protection et d?appui procurés aux victimes. Le problème d?application des lois et d?une jouissance effective par les femmes de la protection légale offerte est un problème universel. En tant qu?experte de l?ONU siégeant à la CEDAW et responsable de l?examen des rapports de 185 Etats-membres, j?exhorte systématiquement les Etats à former le corps judiciaire sur la CEDAW et à les sensibiliser à la condition féminine.
Il est important que le corps judiciaire et les autres law-enforcement officials comprennent les aspects discriminatoires des configurations sociales et culturelles passées et présentes qui entravent l?exercice par les femmes de leurs libertés et leurs droits fondamentaux. Les attitudes traditionnelles faisant de la femme un objet de soumission ou lui assignant un rôle stéréotypé perpétuent l?image répandue de la violence. Souvent de tels préjugés et pratiques justifient la violence contre les femmes comme forme de protection ou de contrôle sur la femme.
● Comment expliquez-vous que, malgré tous les efforts de sensibilisation, les femmes sont encore victimes de violence ?
Les femmes ont le droit de vivre dans la dignité. Mais hélas, il est vrai que la violence à l?égard des femmes persiste et prend même la forme d?une épidémie. La persistance de la violence est un problème universel. Le secrétaire général de l?ONU a même récemment jugé utile de commander une étude approfondie sur les causes et effets de la violence à l?égard des femmes. La persistance des stéréotypes fondés sur la supériorité des hommes et l?infériorité des femmes y est pour quelque chose. Les stéréotypes se manifestent au niveau des comportements individuels des hommes à travers la violence.
Chez nous également, il y a un énorme fossé entre les dispositions de la loi sur la violence domestique et la réalité que de nombreuses femmes vivent au quotidien. Leur sécurité continue à être menacée et leurs droits bafoués en contradiction flagrante avec les dispositions de la loi. Il est malheureux qu?on continue à entendre sur nos ondes les femmes raconter leur calvaire, l?indifférence de la police et même souvent le traitement dégradant et méprisant qu?elles doivent subir pour faire respecter un Protection order. La police n?est toujours ni formée, ni sensible aux problèmes des femmes. Un signal vraiment fort que la violence à l?égard des femmes est inacceptable se fait toujours attendre.
Publicité
Publicité
Les plus récents