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Malaise au quotidien

12 avril 2008, 20:00

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Routes barrées à Terre-Rouge. Foule menaçante à Sainte-Croix et à cité La Cure. Bagarres à Bel-Air-Rivière-Sèche. On était à deux doigts de l?affrontement entre les habitants furieux et les forces de l?ordre la semaine dernière. La raison de la colère : la « lenteur » du paiement de l?allocation de Rs 5 000 aux familles victimes des inondations?

Ces derniers événements ont démontré combien la tension est vive dans les quartiers dits difficiles. À tel point que les travailleurs sociaux évoquent une certaine lassitude des habitants face à un environnement de plus en plus contraignant, où souvent l?insécurité règne en maître. De ce fait, ceux qui en ont les moyens n?hésitent pas à plier bagage et à installer leur famille dans un endroit plus propice à l?épanouissement. Les facilités accordées à la classe moyenne en matière d?accession à la propriété contribuent peu à peu à la désertion des cités. Ceux qui restent n?ont souvent pas d?autre choix?

Pour beaucoup, il s?agit de se battre pour des espaces plus sûrs, loin de la stigmatisation que portent en eux les quartiers difficiles. Comme Yann, cadre d?entreprise qui a déménagé de la cité Sainte-Croix il y a un an et demi. « J?ai choisi de partir habiter près de ma belle-famille, à Beau-Bassin, après des années passées dans la cité. Je souhaitais un autre environnement pour ma famille et mes enfants », raconte-t-il. En choisissant son lieu de résidence, on choisit aussi ses voisins et les enfants de ses voisins, ceux avec lesquels on fera grandir les siens.

Une architecture « cage à poules »

« S?il en est ainsi, nous explique Clet Adolphe, membre des forces vives de la cité Attlee, c?est parce que les gens pensent que la qualité de l?environnement social immédiat pèse de tout son poids sur la réussite ou l?échec de chacun. » En tant que travailleur social, ce dernier croise souvent le chemin de jeunes des cités Attlee, Joachim, La Brasserie, Saint-Luc et Camp-Levieux, qui se plaigneng de ne pas décrocher d?emploi en raison de la lourde stigmatisation du quartier. « Cette étiquette qu?on leur colle les empêche d?avancer. »

Ainsi, la crise des quartiers sensibles a de multiples aspects. Certains sont très visibles : la dégradation de l?environnement, des lieux d?habitation et des espaces communs? quand ils existent. Il faut ajouter à cela des habitations de qualité médiocre, et une architecture style « cages à poules » qui enclavent ces quartiers.

Il existe aussi d?autres aspects moins visibles, plus discrets : ces nombreux ménages qui vivent dans la précarité et la promiscuité. Des maisons, à l?origine construite pour un couple et deux en-fants, sont occupées par plusieurs familles, jusqu?à 22 personnes parfois, ce qui entraîne toutes sortes de problèmes sanitaires? Beaucoup souffrent également de la fragilisation du lien social, de l?effritement des structures familiales. C?est alors la porte ouverte à toutes sortes de problèmes sociaux et environnementaux.

Mario Jolic?ur, le président de la commission diocésaine du monde ou-vrier confirme. « Dans la plupart des cités ou quartiers sensibles, les habitants de la première génération ne sont plus là. Aujour-d?hui, ce sont les descendants, ceux des années 1980, qui occupent les maisons.

Cette génération-là est très individualiste et égoïste. Il n?y a plus de solidarité. Sakenn gett pou li. Et cela fait le jeu des trafiquants de drogue qui ont le champ libre pour aller et venir comme bon leur semble sans s?inquiéter d?être dénoncés. »

Les habitants assistent alors, sans broncher, à la dégradation de leur lieu de vie, déliquescence qui va de pair avec la croissance d?un sentiment d?insécurité. Par peur de représailles et parce qu?ils n?ont pas d?autre endroit où aller, ils restent, se taisent et laissent empirer la situation. Dès lors leur existence est imprégnée d?une tension permanente, rythmée, à intervalles réguliers, par des prises de bec entre voisins ou encore des bagarres après-boire.

Difficile aussi de construire une existence sur l?incertitude. « Les habitants des cités, jusqu?à tout récemment, n?avaient pas ce sentiment d?appartenance. Pendant 20 à 30 ans, ils ont vécu ici sans être propriétaires de leur maison. Pour eux, ce fut un sentiment de vide, difficile à combler. Comment aller de l?avant et faire des projets dans ce cas-là ? », poursuit Mario Jolic?ur.

Le manque de loisirs

La conception de certains quartiers les prédispose également à l?enfermement et à la marginalisation. Éloignés des centres villageois, ces maisons conçues comme des enclos, desservies par des routes étroites, sont tout sauf attrayantes. La fréquence des bus reste insuffisante, même si elle s?est considérablement améliorée depuis quelques années dans la plupart des agglomérations.

L?éloignement du centre entraîne, lui, des frais de transport élevés pour les habitants, et les horaires ne sont pas toujours adaptés au rythme de vie des travailleurs. Ces difficultés du transport sont particulièrement ressenties par les familles les plus modestes. « Il faut ajouter à cela une dégradation des infrastructures routières, le manque de loisirs, un service de voirie irrégulier? Ces gens se sentent abandonnés par l?État », ajoute Clet Adolphe.

L?absence de loisirs est aussi déplo-rée à la cité Batterie-Cassée. Pour em-pêcher les jeunes écoliers de traîner dans les rues, des hommes et des femmes de bonne volonté ont créé un club de lecture (voir hors-texte) et un centre de formation dédié à l?informatique et à la musique. « Nous avons un terrain de basket qui ne sert à rien parce qu?il est toujours fréquenté par des toxicomanes et des trafiquants qui viennent écouler leur marchandise », se lamente Sabrina Utile, du service d?é-coute et de développement à Caritas.

Beaucoup de valeurs

Cette peur des autres est légitimée par le laxisme des forces de l?ordre, souligne Patrice Uppiah, travailleur social à la NHDC de Camp-Levieux. « Ici, tout le monde, et même les policiers, connaissent ceux qui viennent inonder l?endroit avec leur drogue. Pourquoi n?agissent-ils pas ? Apparemment, ils disent manquer d?effectifs? ».

La nouvelle génération de jeunes se désintéresse, quant à elle, du social et préfère s?engager dans des actions temporaires comme la mise en place d?un spectacle ou d?une fête. « Ils ne pensent qu?en termes de confort et de satisfaction des besoins immédiats. Mais qui dit engagement dit risques de confrontation », ajoute Patrice Uppiah.

Malgré le manque des statistiques, notre interlocuteur observe un changement dans la nature de la délinquance des jeunes. « Ils importent des habitudes liées à la consommation de drogue, au trafic d?objets volés, copient des comportements qu?ils voient ailleurs et ils viennent les reproduire ici. Il y a une population grandissante de jeunes qui s?engouffre dans cette spirale de violence et de drogue. »

Mais malgré la crise dont souffrent les quartiers difficiles, l?espoir d?un lendemain meilleur existe. « Je vois beaucoup de valeurs dans les cités qui sont encore appréciées par beaucoup de leurs habitants. La plupart d?entre eux sont des battants qui à force de persévérance sont parvenus à faire quelque chose de leur quartier », affirme Mario Jolic?ur.

QUESTIONS À YOUSOUF DAUHOO, PRESIDENT DE SOS PAUVRETE ET TRAVAILLEUR SOCIAL

« Il faut investir dans l?éducation civique »

À quoi attribuez-vous la crise des quartiers sensibles ?

Chaque quartier a sa spécificité. Leur point commun, c?est qu?ils sont délaissés. Les gens plus aisés ont une perception que les habitants sont laissés-pour-compte, et qu?ils subissent une injustice sociale.

Et ce n?est pas là juste une perception. Il y a eu, depuis des années, un certain laisser-aller, et tous les gouvernements n?ont pas pris en considération la question de l?ethnicité. Ils ont, au contraire, perpétué la division ethnique.

Avant les bagarres raciales, toutes les communautés vivaient en paix et on notait un certain épanouissement culturel. Mais après ces douloureux événements, ces quartiers ont été divisés et certaines communautés exclues. Aujourd?hui, nous sommes témoins d?un déficit culturel à tous les niveaux. Alors que l?on espérait établir, dans les grands ensembles, une communauté idéale fondée non seulement sur le mélange des cultures, mais aussi sur la disparition des classes sociales, on observe au contraire un renforcement des mécanismes de discrimination.

Et pourquoi les habitants réagissent-ils toujours violemment face aux forces de l?ordre ?

Je vous donne un exemple. Des squatters ont installé leurs cabanes au pied de la montagne, à Vallée-Pitot, en vivant dans des conditions insalubres, sans électricité ni eau courante. Ils ont développé une attitude de hors-la-loi, avec l?impression d?avoir été délaissés et abandonnés par l?État qui n?a pas pris en considération leur valeur civique, humaine et morale.

D?autre part, il y a un déficit au niveau de l?éducation des adultes. Dans le cas de la compensation aux victimes des inondations, je dois dire que les politiciens ont créé plus de désordre en voulant capitaliser sur le malheur des gens. C?est une mauvaise approche politique que de donner le mê-me montant à tout le monde. Il aurait été beaucoup plus honnête de faire une en-quête en profondeur avant de trouver une meilleure solution.

Comment résoudre le problème des quartiers difficiles ?

Il faut investir dans l?homme, l?éducation adulte et civique à long terme. L?État dépense des milliards en infrastructures, mais pas assez pour la formation citoyenne. Il faut trouver des solutions collectives et ajuster les rôles de chaque travailleur social. Il faut former des agents du changement, qui prendront des actions à long terme, et non des réalisations ponctuelles comme nous voyons de nos jours. Les religieux doivent aussi mettre plus l?accent sur la dimension sociale et humaine au lieu de s?embourber dans le culte.

CEUX QUI VEULENT FAIRE BOUGER LES CHOSES?

À Camp-Levieux

Pour un endroit plus sécurisant

Les habitants de la NHDC (photo) de Camp-Levieux prennent leur quartier en main. Ils ne veulent plus continuer à vivre avec un sentiment d?insécurité. Les forces vives se réunissent pour identifier les fléaux qui les assaillent et les risques qu?ils font courir aux résidents. Trafic de drogue et vols asphyxient la cité et entraînent dans leur sillage le va-et-vient de gens louches et peu recommandables. Une campagne de lutte contre l?insécurité sera bientôt mise en place avec le concours de diverses ONG. Un début d?assainissement, pour un quartier qui ne demande qu?à vivre dans la tranquillité.

À cité Batterie-Cassée

Du plaisir à lire

Transmettre aux enfants le plaisir de lire : voilà le plus beau cadeau qu?il est possible de leur faire, tant leur avenir en dépend. Une maison transformée en bibliothèque avec des ouvrages de qualité. Voilà comment est né le club de lecture de cité Batterie-Cassée. Les samedis, les petits de 6 ans à monter y sont admis.

Un enseignant du pré-primaire les aide dans leur choix et leur fait lire le plus possible. L?objectif : stimuler le plaisir de la lecture. Pas question de reprendre des leçons faites en classe, mais plutôt d?animer des ateliers ludiques et aider les petits à s?exprimer à travers la poésie et les mini-sketches. Les plus grands suivent des cours de dessin, de piano et d?informatique deux fois par semaine.

À Beau-Bassin

Quand les femmes se mobilisent

Cela fera un an cette année que Mary Jolic?ur s?est mise à accompagner et à soutenir les femmes en difficulté de Chebel, Barkly, Vuillemin et Rose-Hill. « Nous partageons les angoisses et les difficultés de leur quotidien. Cela permet de développer une solidarité entre elles et de se redonner mutuellement courage », confie-t-elle. Leur préoccupation du moment : le nombre élevé de mères célibataires dans les quartiers. D?où la décision d?organiser une rencontre avec les principales concernées afin de leur donner l?encadrement nécessaire et les aider à assumer leur nouvelle responsabilité.

« Ces femmes, malgré leurs soucis, ont la capacité d?écouter et de se soutenir. Notre société a tendance à valoriser des intellectuels. Mais ces femmes-là, elles ont des trésors inestimables cachés en elles. »

À cité Attlee

Un lieu de vie agréable

Tout n?est pas morose à cité Attlee. Ces dernières années, les habitants déploient des efforts considérables pour protéger et embellir leur environnement. Un programme de sensibilisation, lancé par les travailleurs sociaux et les forces vives, a permis de faciliter la prise en charge par les habitants de leur cadre de vie. Il s?agit, en développant certains gestes individuels et collectifs d?écocivisme, de raviver les notions de dignité et de fierté liées à l?habitat et au quartier. Il s?agit aussi de contribuer à la salubrité, au respect et à la qualité visuelle du lieu de vie. Résultat : la création d?un bel espace vert et fleuri dans la cité, entouré de maisons embellies.

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