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Les réparations multiples envers les descendants d?esclaves

1 février 2008, 00:00

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La mise en place de la commission «Justice et Vérité» relève-t-elle d?un désir profond et d?une volonté ferme du gouvernement à vouloir prendre à bras le corps les problèmes de réparations historiques, sociologiques, psychologiques et financières envers les descendants d?esclaves ? Les propos tenus par le Premier ministre à Hull l?année dernière dans le cadre du 200e anniversaire de l?abolition de la traite et ses positions antérieures sur la question laissent transparaître la sincérité de ses intentions. Ira-t-il pour autant jusqu?au bout ou cédera-t-il à la pression des «lobbies» qui ne tarderont pas sans doute à se manifester ?

<B> Quarante ans d?hypocrisie envers les descendants d?esclaves !</B>

Il convient de dire que pendant ces quarante ans d?indépendance, plusieurs conférences, causeries, colloques et séminaires ont été organisés tant à Maurice qu?à l?étranger sur le thème «l?esclavage et ses séquelles». Des résolutions ont été votées ou encore des actions «correctives» (corrective actions) proposées pour aider les descendants d?esclaves, aujourd?hui parmi les plus pauvres et les exclus de la société, à se réhabiliter et à sortir de l?ornière dans laquelle l?esclavage les a plongé. Tout cela, malheureusement, n?a rien, ou presque rien, donné en termes d?actions. Et Shyam Hurbungs, directeur du Trust Fund for Social and Vulnerable Groups, de confier qu?une «culture de la pauvreté» s?installe à Maurice, et qu?il trouvait la situation «critique». «Nous sommes assis sur une bombe», s?alarme-t-il. Mais, le problème de pauvreté à Maurice, comme affirmait un ancien président de la République est avant tout politique.

Saura-t-on pourquoi les conclusions de la seule étude sur la pauvreté jamais entreprise à Maurice en 1997 à l?initiative du ministère de la Planification économique sont restées muettes ? La raison, paraît-il, c?est parce que l?enquête indiquait que les descendants d?esclaves se trouvaient très majoritairement dans les dizaines de poches de pauvreté identifiées à travers l?île !

Cette exemple illustre dans une certaine mesure un des gros problèmes de la société mauricienne : l?hypocrisie. Certains de nos politiciens et de nos dirigeants disent avec raison qu?il faut s?attaquer aux «causes» (root cause) des problèmes, et non aux «effets ». Mais dès lors que les résultats pointent une communauté, surtout lorsqu?il s?agit des «descendants d?esclaves», c?est un fait notoire, le processus s?arrête ! On sort alors les théories archi connues : pas de communautarisme, on n?ethnicise pas la pauvreté , pas politiquement correct, etc. Alors, ils ne font rien, ou presque rien !? «Répondre à la souffrance humaine par de grandes théories, c?est la trivialiser», nous dit Michel Foucault.

<B> Choc culturel </B>

Cette abdication de l?État qui dépasse tout argumentation rationalisée serait-elle liée à la culture, à des croyances ou à des idéologies ? Dans des sociétés «égalitaires», une pareille attitude choque. Quand on visite des pays européens qui adhèrent aux principes d?égalité et de liberté des droits de l?homme et du citoyen, la vue de la pauvreté choque. Dans des sociétés «inégalitaires», la pauvreté ne choque pas, les gens n?ont même pas conscience de l?inégalité engendrée par le système. Dans la tradition de l?Inde, pays des valeurs spirituelles, par exemple, «l?échelle sociale apparaît comme une échelle morale. L?inégalité des naissances (communément appelée l?inégalité des «castes») apparaît comme la manifestation même de la justice... L?inégalité sociale apparaît alors comme moralement juste», nous rappelle P. Amado.

La communauté des descendants d?esclaves serait-elle condamnée à vivre dans la pauvreté ou devrait-elle se résigner à vivre ainsi, pour être ou paraître cette «caste d?arriérée» nécessaire selon un certain ordre cosmique ou métaphysique ? Le volonté du gouvernement à vouloir faire adopter l?Equal Opportunity Act à Maurice butte-t-elle à cause de la réticence de certains membres du gouvernement ou des «lobbies» qui ne croient pas en une société «égalitaire» ou qui n?en veulent pas ?

<B> La Traite et l?Esclavage : Tous concernés </B>

L?histoire de la traite négrière et de l?esclavage mérite d?être connue parce qu?elle compte parmi les plus grands évènements - et des crimes - du monde moderne, tels les deux Guerres mondiales, l?Holocauste, les Grandes Révolutions. Elles ne devraient pas concerner seulement les descendants d?esclaves et/ou les territoires qui ont connu l?esclavage, mais tout le monde, dans la mesure où les lois régulant ce trafic d?êtres humains ont été reprises et intégrées dans les cadres légaux de plusieurs pays. Ces lois ont façonné les sociétés, modelé les mentalités, engendré la colonisation, la ségrégation, les préjugés eurocentrés stigmatisant l?africain et l?idéologie raciste dont l?hydre est présente partout dans le monde.

L?île Maurice connut l?esclavage dès le début de sa création avec l?arrivée des Hollandais au 17e siècle et des Français en 1715. Cela s?est passé en plein c?ur de la traite négrière transatlantique, celle qui est qualifiée aujourd?hui de «crime contre l?humanité». Cette traite a déporté, de 1440 à 1870, 13 millions d?individus, dont deux millions sont morts pendant la traversée, sans compter des milliers qui sont morts en Afrique même, capturés pendant les guerres ou au cours de leur transport jusqu?aux ports, nous dit Marc Ferro dans Le livre noir du colonialisme.

Il convient de souligner que selon la loi du 21 mai 2001 votée en France et présentée par Christiane Taubira, député de la Guyanne, seuls «la Traite négrière transatlantique et l?esclavage perpétrés du XVe siècle contre les populations africaines déportés en Europe, aux Amériques et dans l?océan Indien constituent un crime contre l?humanité». Elle fait la distinction entre la traite négrière et l?esclavage lié à cette traite et toutes autres formes d?esclavages : l?esclavage pratiqué dans l?antiquité (les traites saharienne, l?asiento entre autres), l?engagisme (esclavage déguisé), le «salariat contraint» et l?esclavage moderne, dont on fait souvent l?amalgame. A Maurice, cette précision devrait mettre un frein à la rivalité absurde «esclavage v/s engagisme», deux évènements qui se sont succédé sur le sol de Maurice que plus d?un siècle sépare : l?arrivée des esclaves africains et malgaches (1722) de celle des engagés indiens (1835). Elle devrait aussi mettre fin à l?autre tentation facile et puérile consistant à vouloir fusionner les mémoires quand celles-ci ne sont pas en concurrence. C?est pire : l?assimilation, c?est mettre les mémoires dans une fosse commune !

L?histoire de la traite négrière et de l?esclavage lié à cette traite, comme l?histoire de l?engagisme des travailleurs indiens et celle du système colonial avec l?arrivée des colons blancs d?Europe, sont toutes intimement liées à la construction de Maurice. Elles font partie de son patrimoine historique. Celui qui ne connaît pas son histoire et l?histoire de son pays vit avec des trous de mémoires ! «Si on a souffert d?amnésie historique», disait le regrêté Gérard Fanchin, «gardons-nous de la transmettre aux futures générations »?

Commission Justice et Vérité</B>

Si la commission a de grandes ambitions elle pourrait participer à combler une lacune dans l?histoire de l?esclavage et de ses abolitions dans la mesure où le monde est passé de l?esclavage à l?abolition, sans un tribunal de Nuremberg ou sans une commission de «Truth & Reconciliation» ! Elle est sans doute la toute première instance à être constituée et à siéger depuis que la traite négrière et l?esclavage lié à cette traite ont été reconnus comme crime contre l?humanité par un ancien pays esclavagiste, la France. Cette reconnaissance est une avancée indéniable dans le sens de «réparation historique». Elle pourrait ouvrir la voie aux attentes des victimes de l?esclavage dans le monde en général et à Maurice en particulier.

La traite et l?esclavage lié à cette traite ne peuvent être les seuls «crimes contre l?humanité» dans l?histoire du monde moderne et «civilisé» qui resteraient impunis alors qu?on connaît les «responsables».

L?intelligence humaine, l?histoire de l?humanité, le droit à la connaissance et à la vérité exigent que les pays esclavagistes regardent leur passé en face, avec sérénité. La honte et la gêne ne doivent pas en faire obstacle. Tout pays comporte son lot de pages sombres. Parvenir à les lire toutes est l?une des conditions d?un vivre ensemble apaisé. Après les avoir lues, on fera le travail de deuil qui s?impose et on tournera les pages. On construira, mais pas sur les débris et des trous ?

Réparations et compensations.</B>

La réalité de la traite et de l?eclavage ne peut être restituée par la seule célébration de leurs abolitions, des festivals populaires ou encore des excuses, des pardons dont nul ne met en doute la sincérité et l?efficacité. Ces manifestations ne peuvent être qu?une étape vers une finalité. Celle-ci, «the bottom line» devrait être la mise en place des stratégies de compensation et la création d?un fonds de solidarité en faveur des descendants d?esclaves pour recueillir des indemnités et des donations. Il est temps d?enlever le tabou sur l?argent. Les compensations financières sont aujourd?hui, dans la société de marché, la seule expression visible et tangible de la justice. Tous les jours partout dans le monde des centaines de personnes et de compagnies sont condamnées par des tribunaux de justice à dédommager leurs victimes en nature ou en espèces une fois la culpabilité établie ou à purger des peines d?emprisonnement. Les Etats, ne pouvant être jetés en prison, ne sont pas à l?abri des autres sanctions. L?histoire en est truffée d?exemples :

  • Suite au procès de Nuremburg, les juifs, victimes de l?Holocauste et du travail forcé sous Hitler, reçurent des indemnisations considérables du gouvernement allemand.

  • En 1988, environ 80 000 Américains d?origine japonnaise emprisonnés et internés dans des camps pendant la Seconde Guerre mondiale reçurent en dédommagement la somme de $1,8 milliard.

  • En 1865, après la guerre de Sécession, le Général Scherman promit à chaque famille d?esclave libéré, «quatre acres et une mule pour labourer comme indemnité du crime de l?esclavage».

? L?Aetna Incl., une compagnie d?assurances vie aux États-Unis, après avoir reconnu que les propriétaires d?esclaves avaient bénéficié d?une assurance vie sur leur «cheptel», à la mort d?un de leurs esclaves, investit plus de $34 millions dans un fonds d?aide à la communauté afro-américaine.

? Au moment de l?abolition de l?esclavage dans les colonies, des indemnisations furent accordées aux «maîtres» et aux propriétaires d?esclaves. Les Français payèrent bien 6 millions de francs aux «maîtres colons» aux Antilles. Les Anglais versèrent bien «une somme de £ 2,112,632-10shs-11_d, soit un taux de £69-14shs-3d par esclave», aux propriétaires d?esclaves à Maurice.

Et la liste n?est pas exhaustive !

En marge de l?inauguration des travaux de la Commission Justice et Vérité, il est utile de rappeler aux participants l?horreur de l?esclavage lié de la traite négrière. Elle a été à l?origine

? d?un «génocide culturel» comme l?a fort bien mis en relief Jocelyn Chan Low pour qui «l?esclavage a détruit la famille, le siège des valeurs culturelles» (Week End, 11 février 1996).

? d?un «génocide religieux» comme le fait resortir Gérard Fanchin qui observe que «pour des raisons multiples la religion traditionnelle des esclaves n?a pu s?implanter à l?îsle de France... Dès 1722 le catholicisme devient la religion hégémonique et le Code Noir (Les lettres patentes) de 1723 fit de la christianisation des esclaves une stricte obligation».

? d?un «génocide humain», ou presque, dans la mesure où au moment de la libération, après avoir travaillé pendant plus d?un siècle, comme esclave, sans salaire, «les affranchis furent abandonnés à leur propre dénuement ... à une inertie qu?aggravaient de tenaces préjugés ...Rien n?avait été fait pour leur assurer une authentique indépendance» selon Mgr Amédé Nagapen.

Justice et Vérité</B>

De quelle justice parleront ou voudront entendre les membres de la commission ? Dans une société de droit, la justice est vécue comme vengeance et châtiment. Ce n?est sans doute pas le but recherché par la commission. On pourrait être emmené à penser qu?il s?agira, comme ce fut le cas en Afrique du Sud avec la Commission Truth and Reconciliation présidée par Monseigneur Desmond Tutu d?une «justice de réconciliation» ou une «justice restaurative». Et de quelle Vérité ? «Méfiez vous de la vérité, disait Romain Garry, elle commet toujours des erreurs.» Il sera nécessaire, comme le rappelle par ailleurs François Gèze, «de sortir de la guerre des mémoires où chacun dit sa vérité, créant ainsi l?impression qu?il y a plusieurs vérités de sens opposés, afin d?arriver à construire un récit partagé et ainsi faire un véritable travail d?historien».

À cet égard, la commission devrait pouvoir avoir accès aux archives des Etats esclavagistes et des Eglises afin de faire la lumière sur ces pages sombres de l?histoire de Maurice. On peut espérer que les autorités respectives coopéreront avec les membres de la commission , les historiens et autres chercheurs. Il y a des vérités à faire revivre, des mythes à déconstruire et des mensonges à démanteler !

Rester vigilant</B>

Tout en souhaitant que la commission réussisse à satisfaire et à combler les attentes des victimes de l?esclavage, il importe de rester vigilant et de se rappeler que le droit à la vérité ne peut compromettre le droit à la justice ou encore le droit qu?a toute personne à ce que sa cause soit entendue équitablement par un tribunal impartial et indépendant?

<B>Lindsay DESCOMBES</B>

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