Publicité

Fondements conceptuels et abolition de l?esclavage

28 janvier 2008, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

par Issa Asgarally

La fièvre commémorative donne l?impression que tout a été dit sur la traite et l?esclavage. Ce n?est pas forcément vrai! Une question me préoccupe toujours : comment a-t-on pu justifier et imposer un tel système pendant des siècles ? Et comment les abolitionnistes ont-ils pu y mettre fin ? En d?autres mots, quels sont les fondements conceptuels de l?esclavage et de son abolition ?

«La Traite des Noirs au Siècle des Lumières» , qui présente des témoignages de négriers, permet d?y voir plus clair. Dans leur Introduction, Isabelle et Jean-Louis Vissière écrivent que c?est parce que la traite et l?esclavage, ces crimes contre l?Humanité, se situent à une époque d?émancipation comme le Siècle des Lumières qu?ils nous semblent si choquants : «La réalité, qui dépasse en horreur tout ce qu?on peut imaginer, se révèle d?une complexité surprenante : commerce lucratif et florissant, cautionné par les autorités civiles et religieuses, la traite était, au temps de Candide , non seulement licite mais honorable.»

Le premier argument des esclavagistes est démographique. Invoquant l?échec de la traite des Blancs , ils rappellent que les engagés du temps de Louis XIII, fils de famille ruinés, marins, voyous, attirés par des promesses mirobolantes ou simplement déportés, formaient un peuplement insuffisant en quantité et en qualité.

Il y a également une nécessité agricole. La canne à sucre, introduite en 1640 dans les Antilles françaises, est en plein essor et exige désormais une main-d??uvre nombreuse et active : «Or, la population blanche est alanguie par le climat : seuls, des travailleurs originaires des Tropiques peuvent suppléer à la carence des Indiens et des Européens.»

La traite est aussi présentée par les esclavagistes comme une nécessité économique. La consommation du café, du sucre, du tabac étant entrée dans les moeurs européennes, ces besoins nouveaux justifient la colonisation de terres fertiles : «La métropole ne peut plus vivre sans les colonies qui, elles, ne peuvent se passer de main-d??uvre noire.»

L?argument religieux est décisif: « Le négrier, pionnier de la Civilisation, missionnaire laïque, prétend sauver les pauvres païens de la barbarie, du fanatisme et de la superstition. En les embarquant pour l?Amérique, il leur ouvre les portes du Paradis ( on pense que Louis XIII a été sensible à cet aspect évangélique de la traite).»

On n?hésite pas à faire appel à la biologie pour justifier la traite. L?insistance des savants à étudier la pigmentation des Africains est suspecte : «De Pauw considère la race noire comme une branche dégénérée de la race blanche et sa démonstration aboutit à la justification de l?esclavage : Leurs pouls est presque toujours vif et accéléré, et leur peau quand on la touche, paraît échauffée : aussi leurs passions sont-elles fougueuses, immodérées, excessives et n?obéissent presque à aucun frein de la raison ou de la réflexion ; et comme ils ne peuvent se gouverner eux-mêmes, ceux qui les gouvernent en font d?excellents esclaves.

Dans le droit fil de cette argumentation : «Comment la race noire pourra-t-elle se régénérer ? Par le travail et la discipline.» Ainsi, écrivent Isabelle et Jean-Louis Vissière, les trois aspects les plus choquants du système esclavagiste, déportation, exploitation intensive, châtiments cruels, se trouvent tout naturellement réhabilités, puisqu?ils assurent la promotion des «Noirs»!

Pour les abolitionnistes, la tâche n?est guère aisée. Leur objectif est clair : comment faire partager le point de vue que la traite et l?esclavage sont barbares, donc indignes de l?Europe civilisée ?: «En agissant sur la sensibilité du public, en lui imposant des images intolérables, en exploitant les faits-divers de la traite. Les Noirs cessent d?être une masse anonyme et amorphe relevant de la psychologie collective. On isole un individu, on en fait le héros d?une anecdote attendrissante, on lui prête des sentiments, on lui fait prononcer des tirades contre ses bourreaux : il devient la victime touchante de la barbarie européenne.»

Par ailleurs, les abolitionnistes s?appuient sur une réflexion philosophique en deux parties: le droit naturel et la notion de race. Alors que se développe l?idéologie libérale attachée aux Droits de l?Homme, le système colonial, despotique, apparaît aux Encyclopédistes ( Diderot, d?Alembert ) comme le Mal absolu : «Cet achat de nègres, pour les réduire en esclavage, est un négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine. Les hommes et la liberté ne sont point un objet de négoce.» Le trafic est fondé sur un préjugé racial : l?infériorité intellectuelle des Africains les destine à l?esclavage ; les mauvais traitements sont justifiés par l?immoralité innée des esclaves. Les philosophes critiquent ces lieux communs : «Il n?est pas vrai que les nègres en général soient paresseux, fripons, menteurs, dissimulés ; les qualités sont de l?esclavage et non de la nature.»

Pour convaincre les planteurs, les négriers et les pouvoirs publics, les abolitionnistes ont recours à une argumentation axée sur l?intérêt et la rentabilité. Ils dénoncent une illusion dangereuse en cours dans ces milieux : l?Afrique est une réserve inépuisable d?hommes. Ils démontrent que la politique européenne dévaste deux continents. D?autre part, l?esclavage, sur le plan strictement économique, n?est pas rentable, car il engendre la paresse, la violence et le sabotage tout en freinant le progrès technique. C?est ainsi que Frossard relève qu?aux Antilles tout se fait encore à la main. Bref, un esclave, malgré le fouet, produit en définitive moins qu?un homme libre.

Pour conclure, si la traite et l?esclavage atteignent leur apogée au Siècle des Lumières, il est également vrai, comme me le dit Tzvetan Todorov - au Salon du Livre de Paris , en 2006 --, que les philosophes des Lumières contribuent activement à la campagne en vue de leur interdiction.

Publicité