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Henri Salvador,La der des ders
Formidable ? Eblouissant ? Phénoménal, parce qu'il viendrait de donner le plus formidable, le plus éblouissant, le plus phénoménal de ses récitals? Oh que non, bien mieux : ce dernier soir, la voix le lâche. Son corps n'a plus les mêmes idées que lui. Et il en fait rire sans en faire d'histoires. Grand art. Henri Salvador, artiste de quatre-vingts ans de triomphes et de bien rentables tubes (Zorro ? «Celle-là, je vous aurai bien saoulé avec?») change en élégante comédie sa défaillance d'un soir.
La voix, la justesse, tout déraille à l'amiable. Le seul à s'en rendre vraiment compte, devant 3 787 clampins conquis d'avance, le seul à en rire sans rire au fond, lui, Salvador Henri, trop capable de s'entendre, sauf avec son corps justement ce soir : «Putain ce soir, mon cousin, j'ai des gravillons partout, vous avez pas le pot, peut-être un petit coup de pinard?? Très fraternel, le verre de pomerol aussi le lâche. Fumier. Bref, il est authentique comme une patate, là, nu comme un vers de Bernard Dimey (Syracuse). Tout ce qui flotte dans le registre grave flottille, tout ce qu'il va chercher en force, il le trouve. D'un coup, il lâche une saignante version du légendaire Blues du dentiste écrit «avec mon pote Boris Vian?. La justesse ne revient pas pour autant, la voix cherche sa voie, lui le sait, mais alors la mise en place, mes amis, la «mise en place» ? concept fondamental dont ne sont capables que les grands musiciens de jazz ? alors ça, oui, ça tient formidable. Une leçon.
Les adieux, c?était l?autre soir</B>
Sinon ? Sinon, il valait mieux venir hier. Seulement, hier c'est hier, les adieux, c'est ce soir, et la vie, demain. Monsieur Salvador navigue à vue, poussé au train par un formidable orchestre, comptant ses pieds pour gagner les coulisses, esquissant soudain trois pas et demi dont personne n'est plus capable, à ce degré d'élégance, de grâce, d'ironie, sauf lui. Le swing tombe du ciel. Sans compter que Monsieur Henri ne donne pas le change, ne la joue ni pathos ni ultimes adieux de divo : «Juste ce soir, c'est bien ma veine, j'ai plein de chats dans la gorge, et tous mes copains sont là! Il est temps que j'arrête, c'est pas possible ce truc.» Pas un gramme de cabotinage. La vérité, l'âpre vérité. Et du mauvais goût génial à en revendre. Des voix amoureuses fusent de la salle. Il répond en chantant : «Bonsoir, amis, bonsoir», je largue les amarres, bonsoir les amis bonsoir, il faut savoir partir». Trois entrechats, deux baisers en coulisse, retour, «je suis obligé de vous faire un sketch que je faisais avant Jésus-Christ.» Donc, le sketch d'avant J.-C. Le sketch, pas vraiment nouveau, du présentateur de télé qui se saoule avec ses spots de pub sur le gin. Enorme. On résume : formidable, éblouissant, phénoménal, humain trop humain. Merci. C'est tout.
<B>(©) Le Monde</B>
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