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Jean-Claude de l?Estrac : «L?avenir de La Réunion passe par l?océan Indien»

28 novembre 2007, 20:00

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● <B> Quelle est votre vision de la voie de développement réunionnaise ?</B>

C?est une conséquence de l?histoire, un héritage, mais pas une stratégie de développement. La Réunion est le pays le plus riche de la région, grâce à son activité et son travail, mais aussi, pour une large part, du fait de son statut de département français et de région ultrapériphérique de l?Europe. Les aides massives dopent la croissance et la consommation. Il ne s?agit pas d?un modèle de développement, même si l?on peut penser que la France et l?Europe continueront à irriguer l?économie réunionnaise. La seule voie de développement consiste, pour La Réunion, à accroître ses ressources propres, en se tournant vers l?export, même si nombre d?entreprises n?en voient pas l?intérêt aujourd?hui parce qu?elles se reposent sur le marché intérieur.

● <B>Comment La Réunion peut-elle mieux s?intégrer à l?économie régionale ?</B>

La région océan Indien est un atout pour La Réunion, qui n?a d?autre choix que de s?y intégrer pour assurer son futur. Son principal atout réside dans son niveau de formation et de compétences. Les besoins de Maurice et de Madagascar sont énormes dans ce domaine. Nous allons chercher ces compétences en Afrique du Sud, en Asie ou ailleurs alors qu?il existe à nos portes une offre adéquate, mais qui passe inaperçue. Pourquoi ? C?est celui qui a quelque chose à vendre qui doit démarcher. Les Réunionnais ne vendent pas leurs services, considérant qu?ils ont suffisamment à gagner sur le marché intérieur.

C?est une vision étriquée, parce que ce marché atteindra forcément ses limites. La Réunion arrive au bout de la logique du rattrapage. Ses besoins croissants impliqueront une ponction fiscale toujours plus importante, qui aura un impact sur le pouvoir d?achat. La Réunion comprendra alors que son marché, c?est la région. Le cadre actuel de son développement lui bouche la vue. Elle doit faire vite. Dans le secteur des Nouvelles technologies de l?information et de la communication (NTIC), par exemple, elle risque de perdre son avance, alors qu?elle aurait pu en profiter en vendant son expertise, en créant des alliances dans l?océan Indien.

● <B>Les écarts de salaires ne sont-ils pas un obstacle trop important ?</B>

La Réunion ne peut être un bassin de main- d??uvre, c?est évident. En revanche, dans un grand nombre de domaines, elle pourrait répondre à nos besoins. Et là, ce n?est plus une question de salaire. A un certain niveau d?encadrement, les salaires mauriciens sont les mêmes qu?en Europe. Le marché est global, nous devons nous y adapter. Imaginez que dans le secteur de l?architecture, et dans d?autres métiers où il existe une réelle expertise à La Réunion, Maurice s?apprête à importer des spécialistes de l?étranger ! Mais je ne connais aucune entreprise en manque d?encadrement qui a le réflexe d?aller chercher à La Réunion?

● <B>Les investissements croisés, entre La Réunion et Maurice, semblent pourtant se développer. Va-t-on vers un rapprochement économique entre les deux îles ?</B>

De temps en temps, on se flatte d?une prise de participation. Mais je ne sens pas un mouvement de fond, ni une volonté politique de part et d?autre. Ces opérations ponctuelles ne s?insèrent pas dans une stratégie, comme cela a pu être le cas au cours de la décennie précédente quand les industriels mauriciens se sont implantés dans la zone franche malgache.

Une telle méconnaissance mutuelle, alors que trente minutes d?avion seulement nous séparent, est d?ailleurs étonnante. Il est tellement évident que La Réunion et Maurice pourraient nouer des alliances stratégiques pour attaquer de nouveaux marchés? Pourquoi ne le faisons-nous pas, pourquoi n?existe-t-il pas quelques hommes pour provoquer le déclic ? On peut s?interroger.

«Les Réunionnais ne vendent pas leurs services, considérant qu?ils ont suffisamment à gagner sur le marché intérieur. C?est une vision étriquée, parce que le marché atteindra forcément ses limites.»

● <B>Dans le domaine touristique, une stratégie commune est-elle possible entre Maurice et La Réunion ?</B>

Le tourisme est une activité très spécifique. Je ne crois pas, sauf à la marge, aux packages Maurice-Réunion, plage-montagne. Un touriste veut aller bronzer sur la plage d?un hôtel OU aller découvrir les paysages d?une montagne tropicale. Pour sortir un touriste de chez lui, il faut une image forte, non brouillée. Le produit combiné, ça ne marche pas, ça n?a jamais marché. En revanche, la région océan Indien a besoin d?une plus grande visibilité sur la carte du monde. Des efforts publics sont à faire pour vendre une région plurielle, avec des identités et des singularités nationales très fortes : Madagascar, Maurice, la Réunion, les Seychelles? Nos offres sont peu concurrentes, la réussite de l?un fera du bien à tout le monde.

● <B>N?est-ce pas le rôle de la Commission de l?océan Indien ? Comment expliquez vous la lenteur de l?avancée des projets de la COI ?</B>

La COI fait avancer des projets de qualité, mais ils sont peu connus parce qu?elle communique très mal ! Si sa structure était plus dynamique, il y aurait encore plus de projets, les financements ne manquent pas. La COI gagnerait à une plus grande autonomie vis à-vis de ses instances politiques, les conférences des ministres et des chefs d?État. Sa structure doit s?étoffer, la France et l?Union européenne poussent dans cette direction. Mais il y a des résistances politiques. Certains craignent de voir la France, à travers La Réunion, prendre trop de poids, parce qu?elle seule a les moyens de faire avancer la COI. Le même débat, sur le thème du cheval de Troie, avait eu lieu au moment de l?entrée de La Réunion dans la Commission, il y a vingt ans.

La solution consisterait à accorder davantage d?autorité aux représentants politiques réunionnais. La France devrait se faire plus modeste. On a vu, il y a quelques années, un pouvoir plus grand donné à La Réunion dans les instances régionales. Le mouvement semble s?être ralenti. Il s?agit, bien sûr, d?un débat franco-français. Mais cette situation ne sert pas les intérêts de La Réunion, dont le problème majeur est sa faible intégration dans la zone océan Indien.

● <B>La Réunion peut-elle bénéficier des Accords de partenariat économique (APE) ? </B>

Je ne vois pas comment la Réunion pourra rester spectatrice de ce mouvement vers l?intégration, mais ce sera plus dur pour elle d?en tirer parti parce qu?elle n?a pas l?habitude de l?ouverture régionale. Je ne sais pas, par exemple, combien de temps la Réunion pourra continuer à se protéger avec l?octroi de mer. Les politiques gèrent ce dossier à courte échéance, gagnent du temps? ou croient qu?ils en gagnent.

Cela dit, la mise en place des APE se heurte, dans la région, à des résistances au changement, que j?estime mal placées. Les accords de Cotonou entre l?Union européenne et les pays ACP vont expirer le 31 décembre. Il faut se rendre à l?évidence : le temps des privilèges est révolu. Plutôt que de chercher à continuer à vivre des préférences européennes, chaque pays devrait valoriser ses atouts. Les APE impliqueront bien sûr des aides, mais des aides qui doivent servir à nous aider nous-mêmes. L?île Maurice, dont la vocation est d?exporter, est en phase avec l?Union européenne sur le sujet, mais rechigne à faire entendre cette voix de la sagesse pour ne pas s?isoler de ses voisins.

■ Jean-Claude de l?Estrac, 59 ans, se définit avant tout comme un journaliste. Il dirige actuellement le groupe d?information et de communication La Sentinelle, qui édite plusieurs titres de presse à l?île Maurice et à Madagascar. Il fut pendant vingt ans un acteur influent de la vie politique mauricienne avant de s?en retirer. Plusieurs fois ministre, député du Mouvement militant mauricien de 1976 à 1994, il était titulaire du portefeuille des Affaires étrangères, en 1982, lorsqu?il signe un accord général de coopération entre Madagascar, les Seychelles et l?île Maurice, préfigurant la Commission de l?océan Indien officiellement constituée deux années plus tard. Militant et artisan du rapprochement entre les îles, il plaide aujourd?hui pour une Commission de l?océan Indien «réinventée» et la participation de ses membres à des ensembles économiques de plus grande envergure.

L?Union européenne demande aux pays ACP (Afrique-Caraïbes-Pacifique, dont les îles de l?océan Indien) de se regrouper, à compter de 2008, en unions douanières afin de constituer des marchés régionaux plus intégrés, susceptibles de développer les échanges et de drainer des investissements extérieurs. La Réunion, région européenne aux portes de ces futures unions, demande pour sa part à ce que sa position particulière soit mieux prise en compte par les deux Accords de partenariat économique (APE) en cours de constitution entre les pays de l?océan Indien et de l?Afrique orientale et australe.

(Cette interview a été publiée dans l?édition d?octobre 2007 de «REUCCIR», le Magazine d?information économique de la Chambre de commerce et d?industrie de La Réunion)</B>

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