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La durée du mandat un non-sens
Dans quelques jours, le même scénario se répètera. De nouveaux maires enfileront les colliers mairaux. Ils annonceront pompeusement des nouveaux projets qui leur tiennent ?à c?ur?. Le temps passera. Une année après, pour tous ceux qui ne verront pas leurs mandats renouvelés, ce sera le moment des bilans qui ne se vendent qu?à travers de petites réalisations. En d?autres temps, il y avait de la créativité, de l?inventivité et de l?enthousiasme. Aujourd?hui, il existe une forme de résignation et de passivité. Un an pour mettre en place ces projets, ce n?est, logiquement, pas suffisant.
?C?est impossible de mettre en place ces projets en une année?, affirme d?emblée Sen Sewnath, maire de Curepipe. ?Une année, ce n?est définitivement pas suffisant pour réaliser tout ce qu?on prévoyait de faire?, confirme Régina Maudar, la mairesse de Quatre-Bornes. ?Ce n?est pas suffisant pour tout concrétiser en une année?, confirme Ashvin Dookhun, maire de Vacoas/Phoenix. C?est l?un des maux qui minent le fonctionnement des municipalités. Les nouveaux maires qui s?installent n?ont pas le temps nécessaire pour faire aboutir leurs idées.
Sur un plan humain et personnel, une personne qui prend de nouvelles responsabilités a besoin d?un certain temps d?adaptation. ?Déjà, cela implique qu?il y a un temps qui est consacré à trouver ses repères et à maîtriser les rouages du système. Ensuite, il y a les procédures qui prennent vraiment trop de temps. Il faudrait, au minimum, trois ans à un maire pour mettre en pratique ses projets?, analyse Sen Sewnath. Il y a aussi le fait qu?un maire peut lancer un projet et que celui qui le remplace ne se trouve pas inspiré par ce projet, qui fait ainsi les frais d?un changement de personnel à la tête de la municipalité. ?En outre, il faut faire comprendre aux gens ce qu?on veut réaliser.
Et ce n?est pas toujours évident?, ajoute Sen Sewnath.
Le fait demeure qu?on demande beaucoup à une personne sans pour autant lui donner les moyens financiers, en ressources humaines et en conditions objectives pour réaliser ses ambitions. Régina Maudar, étant à la retraite, a pu se consacrer pleinement à ses activités de mairesse. Autrement, elle en est consciente, les choses se seraient passées différemment. ?Même si un an ne suffit pas, il est aussi vrai que c?est très fatigant d?occuper cette fonction. En tant que pensionnaire, j?ai pu donner de mon temps. Mais maintenant, je dis ?bye bye?, confie-t-elle avec un rire non-dissimulé.
En fait, les contraintes sont multiples. Régina Maudar ne cache pas la solitude qui accompagne cette fonction. ?Hormis le soutien de quelques conseillers, on se retrouve seul. Pour ma part, je pars sauf si mon leader me demande de rester?, affirme-t-elle.
La solitude du maire, c?est un problème qu?on ne retrouve pas à Vacoas/Phoenix, insiste le maire Dookhun. ?C?est dans notre culture politique de changer de maire chaque année et de donner sa chance à chacun. Je ne crois pas qu?il faut changer cela même s?il est vrai qu?une année n?est pas suffisante pour qu?un maire puisse transcrire dans les faits sa vision des choses. Surtout lorsqu?on sait que les projets partent de la municipalité vers le ministère de tutelle, reviennent vers le secrétaire de la ville avant d?atterrir à nouveau chez les conseillers. C?est la complexité du système qui fait prendre beaucoup de retard. Cependant, je pense qu?il faut préserver la formule d?une année. A Vacoas/Phoenix, on a toujours travaillé en équipe. Ce n?est pas le maire seul qui décide de tout?, assure Ashvin Dookhun.
<B>Concentration du pouvoir</B>
Il n?empêche qu?en d?autres circonstances, les maires souffrent d?une situation qui asphyxie leur capacité d?action. Ni le potentiel ni les idées ne manquent. Sauf que le pouvoir central semble ne plus vouloir entendre parler de décentralisation. ?J?avais à c?ur de repenser le Forum. Aujourd?hui, hormis le centre de conférences Swami Vivekananda, on n?a pas de salle pouvant accueillir un grand nombre de personnes assises à un spectacle. Le Forum aurait pu être ce site. A cause des lenteurs administratives, on n?a pas pu aller de l?avant avec ce projet. De même, on ne le croira peut-être pas mais le fait est que le simple projet de rénover un kiosque au Jardin Botanique n?a pas abouti à cause de certaines résistances?, lance avec force Sen Sewnath.
Les élus locaux vivent mal cette concentration du pouvoir à l?Hôtel du gouvernement. Mais le fait est que la direction des partis ne leur accorde que peu d?espace pour évoluer. Il fut un temps où les municipalités étaient un tremplin avant une entrée plus engagée sur la scène politique. Aujourd?hui, ils sont nombreux les citadins qui ne connaissent même pas les noms de leurs maires.
En outre, il faut aussi tenir compte de la bureaucratie qui s?installe dans les municipalités. L?éternel conflit entre élus et fonctionnaires. ?Les fonctionnaires travaillent d?une certaine manière. Ils ne sont pas dans l?urgence. Or, lorsqu?un nouveau maire arrive, il sait qu?il ne dispose pas de beaucoup de temps. Il veut faire les choses rapidement. Mais c?est sans compter avec la lenteur qui s?est installée. Pendant une année, j?ai été à la municipalité tous les jours. Je suis quand même heureux d?avoir pu faire aboutir quelques petits projets et quelques activités?, dira avec un certain regret Sen Sewnath.
Entre la difficulté d?intéresser de nouvelles compétences à la vie de nos villes, un pouvoir central qui a fait de la décentralisation une farce, des ministres et députés qui quadrillent leurs circonscriptions au détriment des élus locaux et une absence flagrante de moyens financiers, les collectivités locales n?ont, finalement, que peu d?espace pour respirer un quelconque air de démocratie locale. C?est ce qui explique que pour certains, être conseillers s?est résumé à occuper une fonction d?un certain prestige à défaut d?une participation plus glorieuse à la vie politique nationale. Dans d?autres cas, des partis n?hésitent pas à en faire une récompense pour des activités. Dans tous les cas de figure, le mal est profond.
<B>Nazim ESOOF</B>
<B>Les contraintes budgétaire</B>
?Le mandat d?un an n?est pas suffisant.? Deven Nagalingum, ancien maire de Beau-Bassin ? Rose Hill (BBRH), est catégorique. Pour justifier sa position, il souligne la difficulté pour une nouvelle équipe municipale de prendre ses fonctions ?avec un budget déjà bien entamé puisqu?il a été décidé lors de la présentation du budget au mois de juillet qui précède?. Dès lors, il est difficile pour l?équipe nouvellement élue de programmer un calendrier de travail. ?Le mieux serait de définir des plans quinquennaux bien calculés et bien audités qui tiennent compte des attentes des citadins?, précise l?ancien maire des villes s?urs.
Pour Mirella Chauvin, actuelle maire de BBRH, ?il faut savoir gérer le budget dont on hérite.? Surtout, elle insiste sur la nécessité ?d?une bonne entente dans l?équipe municipale pour dégager un consensus quant à l?utilisation du budget?. ?Nous devons faire en fonction des successeurs?, poursuit l?élue afin de ne pas handicaper l?équipe qui suit.
Le budget de la municipalité de BBRH s?élève à Rs 5 millions, ?ce qui est peu?, regrette Mirella Chauvin. Les projets sortent de terre actuellement, ?les procédures sont longues? et le mandat court, peut-on rajouter. Le cas du complexe de Chebel illustre la nécessité d?un consensus : sur la totalité du budget alloué, l?équipe municipale s?entend pour n?utiliser que la moitié. De cette manière, le conseil municipal nouvellement élu ne devrait pas rencontrer de problèmes de trésorerie trop handicapants.
Deven Nagalingum plaide pour l?octroi d?un budget plus important. Il va sans dire que les administrations locales ont besoin de financement pour réaliser de nouveaux projets. Ceux-ci sont parfois coûteux, notamment en ce qui concerne les infrastructures locales.
<B>G.R</B>
<B>Du bon fonctionnement des municipalités</B>
■ Pour qu?une équipe municipale puisse relever le pari, si ce n?est la gageure, d?une politique locale rondement menée, les conflits, notamment d?ordre politique, ne doivent pas entraver le travail du conseil. Or, la politisation des affaires municipales peut gangrener l?administration. L?épisode Navin Soonaran à la municipalité de Beau Bassin ? Rose Hill (BBRH) a fait l?actualité pendant plusieurs semaines. Clairement, ce genre de situation ne favorise pas le bon fonctionnement d?une municipalité. Le mandat est court. C?est dans une urgence permanente que travaillent les administrations locales. Car si les décisions et leur exécution peuvent être rapides, un climat délétère enlève cette ?force propre aux collectivités locales?, pour reprendre Chit Dukhira. Deven Nagalingum, ancien maire de BBRH, déplore les ?conflits internes qui paralysent le bon fonctionnement de l?administration locale.? Cependant, la mairesse des villes s?urs se veut rassurante au sujet de l?affaire citée plus haut : ?la campagne qu?a menée le conseiller Soonaran a surtout suscité la colère des conseillers, cela ne nous a nullement empêchés de travailler?. Et de conclure : ?c?est peut-être un mal pour un bien car l?équipe en est ressortie plus soudée.? L?équipe municipale comprenant élus et cadres administratifs ou techniques doivent évidemment travailler de concert. ?L?administration est là pour éviter qu?il y ait maldonne dans les décisions prises par le conseil des élus, surtout si elles ne sont pas conformes au ?Local Government Act??, rappelle Deven Nagalingum.
Allant plus loin, l?ancien élu MMM regrette les différences qui perdurent avec le ministère de tutelle. ?Le ministère ne doit pas s?immiscer dans les affaires des municipalités mais plutôt agir comme facilitateur, il doit nous faire confiance dans la gestion de nos administrations.? Il est donc nécessaire que les synergies fonctionnent. En ce sens, tant les conflits internes que les crispations avec le ministère de tutelle sont une plaie pour les collectivités si l?on tient compte de la courte durée du mandat de l?équipe municipale.
QUESTIONS À?
<B>Chit Dukhira, ancien secrétaire de la municipalité de Beau-Bassin-Rose-Hill et auteur de plusieurs ouvrages sur les collectivités locales</B>
● <B> Que pensez-vous de la durée des mandats des équipes municipales ? Quels changements devraient être apportés ? </B>
Il serait mieux d?envisager le mandat quinquennal pour garder la parité avec les élections législatives, de l?assemblée de Rodrigues et des Village councils. Au début d?un mandat, l?équipe municipale élue devrait préparer un programme quinquennal. Il faut voir sur le long terme les projets d?envergure nécessitant de lourds investissements (infrastructures) ou la synergie d?acteurs (projets sociaux, de réduction des inégalités). En ce sens, un mandat d?une année est handicapant.
Par ailleurs, toutes les élections devraient être faites en même temps, comme cela se fait ailleurs. On gaspille trop d?argent et d?énergie en multipliant les échéances électorales.
● <B>Le modèle mauricien est aujourd?hui très centralisé. Faudrait-il que les pouvoirs des administrations locales soient renforcés ? </B>
Les collectivités locales étaient investies de nombreuses responsabilités que l?Etat a grignotées. Aujourd?hui, c?est vrai, il y a une tendance centralisatrice. Pourtant, notre pays a une longue tradition de démocratie locale dès 1753 sous la période coloniale française.
Pour rappel, de 1790 à 1803, dans chaque district il y avait des municipalités avec des maires élus. En 1890 Port-Louis est doté d?un conseil municipal entièrement élu, c?est le premier corps public entièrement élu contrairement au Parlement. ● <B>Les responsabilités du maire et du conseil étaient énormes à cette époque. </B>
La démocratie de proximité est essentielle, elle doit être vivante pour que la démocratie nationale soit vigoureuse.
● <B>L?urgence est donc de réformer le ?Local Government Act??</B>
Aucun régime n?a pu mettre de l?ordre dans le domaine des administrations locales. Il est donc grand temps de revoir la loi, on tergiverse trop. Il est vrai que c?est un lourd travail de réformer la législation dans ce domaine. C?est un vaste sujet, très technique, pluridisciplinaire, évolutif, qui touche à l?humain directement. Les maires sont des administrateurs politiques (ils administrent la cité directement) contrairement aux députés qui sont davantage des administrateurs législatifs.
● <B> Pensez-vous que les agents locaux et les élus ont les compétences nécessaires pour administrer efficacement les municipalités ? </B>
La question des compétences est centrale. L?administration locale nécessite des compétences particulières, d?où les partenariats, les synergies entre les élus et les cadres administratifs ou techniques qui ont les compétences requises. Cela dit, il n?y a pas de formation appropriée à Maurice pour cela comme c?est le cas ailleurs, en Inde, en Ouganda ou en Zambie même.
On peut aussi se poser la question suivante : quatre districts et cinq municipalités, quel coût pour quelle satisfaction ? Les administrés se résignent. Par exemple, il est nécessaire d?entamer des discussions avec les administrés concernant le budget de la municipalité non seulement pour répondre au mieux à leurs attentes mais aussi pour garantir la transparence dans la gestion des affaires locales, la bonne gouvernance locale.
Il faut avouer que les maires, eux-mêmes, n?ont pas toujours les compétences requises pour mener à bien leur mission. C?est un domaine complexe. Il y en a qui ne maîtrisent toujours pas le fonctionnement des administrations locales à la fin de leur mandat, et c?est aussi à cause de la courte durée de celui-ci.
● <B>En quoi les municipalités sont plus à même de répondre aux exigences locales que le pouvoir central ? </B>
La force des collectivités locales réside dans la rapidité des prises de décision et de mise en ?uvre, contrairement à la lourdeur et la lenteur de l?administration étatique. Le système est bien rodé avec un ensemble de comités qui travaillent sur des problématiques précises mais il y a un manque de soutien.
Propos recueillis par <B>Gilles RIBOUET</B>
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