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Le fléau
Le rappel a été brutal : la corruption est toujours ancrée à Maurice. Les récents cas amplement recensés dans la presse ont, une fois de plus, mis le doigt sur cette dure réalité mauricienne. Que ce soit les logements de la National Housing Development Company Ltd (NHDC) ou les étals du marché de Quatre-Bornes, aujourd?hui quasiment toute démarche administrative peut se négocier contre de la « moner diter ». Avec la complicité d?une population avide de raccourcis bureaucratiques.
Outre les cas impliquant des centaines de milliers de roupies ? découverts ou non ? une forme de corruption, dite « petite », mine le quotidien de la société mauricienne. Ainsi, tous les moyens sont bons pour faire avancer un dossier qui traîne dans les tiroirs d?une bureaucratie trop rigide. Et les billets ? souvent de Rs 100 à Rs 500 ? sont souvent une bonne motivation. Pour illustrer cette pratique occulte, mais bel et bien présente, nous allons prendre l?exemple d?Ashley (nom fictif), un jeune adulte voulant bâtir une vie à Maurice.
Les premiers pas dans ce système illicite pour ce jeune Mauricien se font durant les premières années de sa vie d?adulte : obtenir son permis de conduire. Face aux exigences ? justifiées ? du test de conduite pour avoir son permis, nombreux sont les Mauriciens à avoir entendu des histoires de « ene ti la moner » pour ne pas avoir à repasser deux à trois fois cette épreuve. Et là, il s?agit de sommes pouvant aller jusqu?à Rs 10 000.
Mais avant de prendre le volant en toute confiance ce jour-là, Ashley aurait auparavant déboursé environ Rs 500 pour passer le test à une date plus convenable que les autres candidats ayant passé par la filière normale. Même si son test s?est déroulé sans incidents majeurs, une fois hors des Casernes centrales, Ashley a finalement son permis de conduire en main, mais aussi Rs 3 000 en moins dans son portefeuille. Simple assurance ou permis « acheté », son introduction à la vie d?adulte et à l?administration mauricienne est toute faite.
<B>Pratiques douteuses et brebis galeuses</B>
Réalité ou mythe pour certains, cet épisode aux Casernes centrales n?est pas étranger à un policier de la Traffic Branch, qui se confie sous le couvert de l?anonymat. « Il y a effectivement certaines pratiques douteuses dans ce département. Il y a des brebis galeuses, on ne peut pas le nier. Et le nombre de cas au Central Criminal Investigation Department en est la preuve. » Toutefois, souligne cet officier, il existe un mécanisme rigide pour parer à ce genre d?éventualité.
« Au départ déjà, la prise de rendez-vous est soumise à un contrôle strict. Les entrées sont numérotées dans le livre, et un surintendant de police vérifie régulièrement qu?il n?y ait pas d?entrées vides. Il est difficile de tricher à ce niveau-là », poursuit l?agent de police. « Seul le surintendant de police est habilité à faire des entrées dans des espaces vides. Ceci uniquement dans des cas spécifiques, notamment des départs pour l?étranger, mais avec des preuves à l?appui bien sûr. »
Cet épisode dans la vie d?Ashley ne sera pas le seul. Car voulant se lancer dans les affaires, il sera confronté à une nouvelle rigidité administrative : celle de la douane. Face aux règlements et autres complications entraînant trop de frais, il apprend à travers un voisin le nom d?un « contact » dans le port.
En échange d?une somme d?argent, souvent tournant autour des Rs 5 000, sa cargaison serait traitée en priorité par les officiers en poste. Et ces derniers, en échange de la somme, ne seraient pas trop vigilants, selon son ami. Une solution qu?Ashley considérera volontiers.
Toutefois, selon Renga Soopra-manien, opérateur maritime, la « moner diter » se fait de plus en plus rare dans le port. « Sur ce point, je dois dire qu?il n?y a pas vraiment de problème. Les procédures vont assez vite aujourd?hui, grâce aux récents changements dans le secteur de la douane. »
Toutefois, s?il dit avoir combattu la corruption pendant longtemps, il s?insurge contre les pénalités en cas d?erreurs. « Une personne ayant commis une erreur de Rs 16 000 dans ses estimations se voit infliger une amende de Rs 180 000. Sur ce point, il y a des changements à faire. »
Quelques années plus tard, Ashley décide de louer une maison avec sa femme. Mais avant de pouvoir s?installer convenablement, un compteur du Central Electricity Board (CEB) doit y être branché pour qu?une fourniture d?électricité soit établie. Et là, surprise ! L?application tarde à être traitée, on lui demande même de repasser, car son installation électrique n?aurait pas été effectuée selon les normes.
<B> « Une nation aveugle, sourde et muette » </B>
Mais partageant sa peine avec un membre de sa famille, Ashley reçoit un conseil précieux : son oncle aurait, quelques années de cela, bénéficié d?un traitement « spécial », moyennant la modique somme de Rs 1 000. Fort de ses précédentes expériences, Ashley tentera ainsi de se tourner vers cet inspecteur, qui lui a été recommandé par son oncle.
Ce dernier lui demande d?ailleurs de mentionner son nom et « voir la rapidité des démarches administratives » contrairement aux autres qui ne connaissent personne à qui offrir un « diter ».
Mais cette perception est réfutée par Patrick Assirvaden, président du CEB.
« Aujourd?hui, une demande pour être raccordée au réseau électrique ne prend pas plus d?un mois. C?est une décision du Conseil administratif. Ceci a été fait pour qu?il n?y ait pas de risques que les dossiers traînent, donnant lieu à des cas d?abus. Il n?y a plus cela chez nous. » Ainsi, selon Patrick Assirvaden, les tentatives de corruption sont d?autant plus impossibles au CEB, car les dossiers sont traités par des équipes, et non des personnes individuelles.
Quelque temps après, grâce à une vie professionnelle rayonnante, Ashley décide de faire construire sa propre maison sur un lopin de terre ayant appartenu à ses parents dans la capitale. Une fois les plans arrêtés, c?est une montagne administrative qu?il doit affronter : la demande du permis de construction auprès de la municipalité de Port-Louis. Mais des montagnes, Ashley en a affrontées plusieurs au cours de sa vie. Et il trouvera vite le nom d?un fonctionnaire qui oubliera volontiers ses quelques excès pour optimiser le terrain afin d?avoir une maison plus spacieuse. Montant suggéré : Rs 6 000 à Rs 10 000.
Une pratique courante que condamne Reza Issack, lord-maire de Port-Louis. « Il est déplorable aujourd?hui que certaines choses ne soient pas décidées par les conseillers, mais par des fonctionnaires. Nous avons des filets de protection, mais je suis au courant de plusieurs cas de ce genre au sein même de la municipalité de Port-Louis. » Car certains citadins auraient contacté le lord-maire pour lui faire part de leurs aventures.
Mais une fois appelées à venir de l?avant pour dénoncer le fonctionnaire en question, les personnes se seraient montrées récalcitrantes, car elles avaient eu ce qu?elles cherchaient : leur permis de construire. « Il y a des fonctionnaires qui font exprès de retenir certains dossiers, mais dès qu?une somme est avancée, ce même dossier est vite traité », confie Reza Issack. « Nous sommes une nation aveugle, sourde et muette en ce qu?il s?agit de la corruption. »
Une déclaration que ne contrediront pas de nombreux Mauriciens, à commencer par Ashley. Cette « petite corruption » est aujourd?hui imprégnée dans l?administration mauricienne, mais surtout dans la population elle-même, qui institutionnalise cette pratique. Une vérité face à laquelle nous ne pouvons plus feindre l?indifférence, car comme le souligne habilement le lord-maire de Port-Louis : « De toute façon, ce n?est un secret pour personne : lizin diter mars bien dan Moris. »
<B>Le « Facilitation Payment » bien imprégné dans notre culture</B>
« Petite corruption » ou corruption tout court, ce phénomène a un nom particulier pour Transparency International. Jacques de Navacelle, président de Transparency Mauritius déclare à ce sujet : « Ce sont les plus pauvres qui paient cette petite corruption. C?est un élément important que Transparency International appelle Facilitation Payment, qui est très courant en Inde et en Afrique. Il est extrêmement difficile d?éradiquer cette forme de corruption qui est imprégnée dans la culturedu pays. » Une culture que Maurice a presque institutionnalisée. « Le seul moyen de combattre cette petite corruption est l?éducation. Il faut mettre dans la tête des gens que cela n?est pas normal. Mais nous avons aussi un problème de dénonciations. Si un corrupteur décide de dénoncer quelqu?un à la police, on lui demandera forcément pourquoi il a donné l?argent. Et ceci en décourage donc plus d?un. »
Si la « grande corruption » est souvent montrée du doigt et dénoncée par la population, la petite corruption n?est pas sans incidence sur la réputation de Maurice. Elle détermine le classement du pays dans l?index de Transparency International. « La position de Maurice aux alentours du 50e rang n?est pas le pire, mais ce n?est pas joli non plus », conclut Jacques de Navacelle.
QUESTIONS À
<B>Anil Kumar Ujoodha, directeur de l?« Independent Commission Against Corruption » </B>
<B> « Il y a plus d?offres que de demandes » </B>
<B>Peut-on dire que la petite corruption est banalisée dans la société mauricienne ? </B>
Il est extrêmement difficile de faire un état des lieux en l?absence de données précises. Plusieurs études sont en train d?être conduites ici à l?Independent Commission against Corruption (Icac) et face à la complexité de la situation, nous ne pouvons toujours pas nous prononcer formellement.
Les personnes qui ont la corruption dans le sang sont comme des voleurs. On peut faire une campagne contre le vol, les incitant à arrêter de prendre les biens d?autrui. Mais est-ce que demain il y aura une diminution dans le nombre de vols ? C'est la même chose pour la corruption. Mais il faut dire qu?il y a plus d?offres que de demandes. Les Mauriciens ont tendance à chercher la voie la plus facile dans toute démarche. C?est une culture qu?il faut combattre. Et là, nous ne faisons pas de différence entre petits ou grands cas de corruption.
Mais il ne faut blâmer personne.
Le pays passe par des changements culturels et éthiques. C?est une étape obligée pour toute nation qui se développe. Des états comme Hong Kong ou Singapour l?ont aussi connu dans leur histoire. Il ne faut pas oublier que l?organisme anti-corruption de ces états date des années 70 et 60, respectivement. C?est dire combien de temps cela prend pour porter pleinement ses fruits.
<B>Justement, pour combattre cette culture, faut-il miser plus sur l?éducation ou sur la répression ? </B>
La répression marche de paire avec l?éducation. Il faut inculquer des valeurs aux gens. Si une personne n?a pas de valeur, elle va récidiver, même après la répression. C?est le noyau dur de la corruption. Mais avec le temps, une campagne d?éducation à la base peut faire la différence.
Il faut noter qu?à ce jour, l?Icac a une liste de 80 personnes qui attendent d?être poursuivies. Au niveau de l?éducation, nous avons plusieurs mécanismes en place, dont une dizaine de Corruption Reduction Reviews à la municipalité de Port-Louis, la Waste Water Management, entre autres. Et il faut dire que malgré la perception, ces campagnes ont un certain effet.
<B>Dans le cadre du combat contre la corruption, quelle est la responsabilité de chaque Mauricien ? </B>
Dans tout cas de corruption, il y a l?offre et la demande. Et c?est là que l?enquête devient difficile. Dans un tel cas, tout se fait dans la confidentialité entre deux personnes. S?il n?y a pas de témoins, comment procéder ? La base des soupçons n?est pas suffisante et la détection devient difficile. D?où l?importance des whistle blowers.
Mais ne nous voilons pas la face : la société mauricienne est plus que conservatrice, elle est délicate. Les sensibilités des gens font qu?ils hésitent souvent à dénoncer. C?est une mentalité qui évolue et qui est en train de changer malgré les apparences.
Toutefois, il ne faut pas négliger le fait que les cas de corruption se passent dans des systèmes rigides. Par exemple, un dossier soumis après un délai.
La personne exerce une discrétion pour l?acceptation d?un dossier en retard contre un diter. Il faudrait introduire des procédures où un dossier soumis en retard soit taxé d?une pénalité, mais accepté. Ce genre de mécanisme n?existe pas à Maurice et c?est dans cette direction que vont les recommandations de l?Icac.
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