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Un big bang en 2008

4 novembre 2007, 00:00

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Ce n?est vraiment pas le moment. La persistance de la mésentente entre l?État et l?industrie sucrière aura des conséquences désastreuses à la fois pour le gouvernement et l?industrie. On voit bien que chaque partie tente de gagner un temps qu?elle espère récupérer à son avantage, mais à ce jeu, c?est toute la nation que les protagonistes prennent en otage. Et pourtant, l?urgence d?une réforme n?est contestée par personne. Même s?il se dit prêt à remettre en cause l?accord déjà négocié et agréé entre son gouvernement et l?industrie sucrière, le Premier ministre ne peut contredire le fait énoncé dans l?« Action Plan » élaboré par son propre gouvernement : « There will be a big bang for Mauritius in 2008? » Pas demain. Maintenant !

Cette quasi-catastrophe a été annoncée il y a plus d?un an. Les menaces sont indéniables : la première réduction majeure du prix du sucre des pays ACP sur les marchés européens ? de l?ordre de 17 % ? intervient dans quelques mois. D?ici là, les tarifs douaniers sur le sucre de nos concurrents, les pays les moins développés, dont plusieurs produisent à bas prix, seront réduits de 80 % avant leur élimination totale au 1er janvier 2009. Et les restrictions de quotas sur les produits textiles chinois auront été supprimées. D?ici là encore, personne ne sait à quel prix nous achèterons du fioul lourd pour produire de l?électricité? Est-il urgent d?attendre ?

Attendre quoi ? Pour l?essentiel, le gouvernement, par l?entremise de ses ministres concernés, et avec l?aval de tous leurs collègues, a parfaitement identifié les solutions qui se présentent au pays. L?exercice s?est déroulé avec la pleine participation de l?industrie sucrière directement menacée. Le plan ainsi élaboré en commun a été présenté à l?Union européenne, qui finance massivement la réforme. L?Europe a promis son soutien à la condition ? cela est naturel ? que les engagements pris soient respectés et les ajustements rapidement exécutés.

Il est admis que les trois années 2007-2010 sont cruciales. C?est le moment d?investir massivement car les bénéfices ne pourront être engrangés dans l?immédiat. On peut penser que le soutien des Européens a été obtenu d?autant plus facilement que l?« Action Plan » mauricien présente deux qualités majeures. La première tient à sa parfaite conformité, dans ses objectifs et son approche, aux exigences stratégiques et méthodologiques de la Commission européenne. Ensuite, la réforme a été définie à la suite d?une profonde concertation entre tous les intéressés, ce qui a permis à l?État de montrer à nos bailleurs de fonds une volonté de dialogue, une « commonality of interests » ? c?est l?expression dont se gargarisent les autorités mauriciennes ? de tous les partenaires, y compris naturellement les usiniers.

Il se passe maintenant que le chef du gouvernement menace de tout bouleverser en substituant à l?idée d?intérêt commun celle d?une opposition atavique et idéologique entre les propriétaires historiques de l?industrie sucrière et tous les autres Mauriciens. Ce changement d?approche survient dans le contexte de nouvelles exigences du Premier ministre, en particulier une demande de transfert gratuit à l?État de plusieurs centaines d?arpents de terrain appartenant aux sucriers en contrepartie de son soutien. Je ne crois pas qu?il s?agisse d?une demande exorbitante. Elle doit être négociable. Mais il n?est certainement pas dans l?intérêt du pays, en pleine phase de transition économique, que l?on fasse pour autant des propriétaires sucriers les éternels boucs émissaires des malaises sciemment entretenus. Ce sont des Mauriciens comme n?importe lequel d?entre nous, ils croient dans l?avenir de ce pays et ils s?apprêtent à investir des milliards ? Rs 16 milliards de roupies ? pour réinventer une industrie menacée.

Toutefois, bien que les arrière-pensées de Navin Ramgoolam soient très lisibles et peu honorables, les propriétaires sucriers doivent comprendre qu?aux yeux de l?immense majorité des Mauriciens, cette revendication est perçue comme juste et raisonnable. La propriété des terres pose en effet un vrai problème national. L?État mauricien est aujourd?hui extrêmement pauvre en ressources foncières. Comme l?industrie sucrière elle-même le fait ressortir, le gouvernement a dû compter souvent, par le passé, sur la générosité des sucriers pour réaliser de nombreux projets sociaux. C?est vrai, cette industrie n?a pas refusé son aide. Au moment où le gouvernement négocie avec elle une sorte de « new deal » pour assurer sa pérennité dans d?excellentes conditions de rentabilité, il est compréhensible qu?il cherche à obtenir qu?elle se montre sensible aux besoins du pays. En la circonstance, elle pourrait même se montrer généreuse. Car on le sait, la réforme telle qu?elle est prévue devrait libérer plusieurs milliers d?arpents actuellement cultivés en canne. Il s?agit en effet de produire dans les quatre usines centralisées environ 520 000 tonnes de sucre sur un peu plus de 150 000 arpents de terres productives.

L?industrie sucrière, déjà principal propriétaire foncier du pays, va se retrouver avec beaucoup de terrains libérés de la canne. Elle peut se permettre de poser un acte fort, capable de transformer durablement l?image négative du rentier égoïste et monopoleur que beaucoup s?acharnent à vouloir lui coller à la peau? Cette critique ne rend pas justice au formidable esprit d?entreprise dont ont fait preuve la plupart des sucriers, diversifiant leurs activités, ici et ailleurs, qui prennent sans cesse des risques et investissent en ce moment même dans la réforme, en cherchant à juste raison à minimiser ses risques.

Il demeure cependant que l?industrie sucrière, malgré ses états d?âme, malgré la rudesse ou l?inélégance du Premier ministre, aurait tout à fait tort de camper sur ses positions. Et de s?en tenir à son bon droit. Il ne s?agit pas ici de droit, mais d?une revendication passionnelle de démocratisation de la propriété terrienne. Cela est peut-être paradoxal alors que plus de 85 % des Mauriciens sont déjà propriétaires. Mais c?est ainsi, la perception de l?accaparement ainsi que l?aspiration à la terre sont gravées dans le psychisme mauricien. Et il n?y a pas que la perception. Trop longtemps éloignés de la vie des autres, barricadés et isolés sur leurs terres protégées, les propriétaires n?ont pas vu venir les temps qui changent. Les temps ont changé. Sur la question symbolique des terres, les sucriers ont aujourd?hui une chance rare d?envoyer un signal fort à la nation. Et l?État la possibilité d?en finir avec ses extorsions épisodiques. Je pense qu?un mécanisme peut être trouvé permettant à l?État d?assumer ses obligations et aux sucriers de retrouver une place respectée au panthéon des Mauriciens qui façonnent notre avenir commun.

C?est le seul plan B qui vaille.

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