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«Jocelyn Grégoire nous dérange...»

3 novembre 2007, 00:00

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● <B> Il y a des rumeurs de malaise au sein de l?Eglise qui feraient suite à la création de la Fédération des Créoles mauriciens (FCM). Sont?elles fondées ? </B>

Si ce malaise vient de ce qu?a affirmé un journal, à savoir que personnellement, j?aurais bloqué un communiqué de monseigneur Piat qui donnait son accord à la Fédération en disant que c?était un combat légitime, c?est absolument faux ! Et je suis heureux de pouvoir le préciser.

Or, quelqu?un dont je connais l?identité, aurait déclaré que j?avais bloqué ce communiqué... ce qui montrerait ce malaise dont vous parlez. Cette personne se trouve au sein de l?Eglise et est un peu mal à l?aise avec la hiérarchie catholique.

● <B> Mais cette personne dont vous parlez n?est pas la seule qui serait un peu mal à l?aise par rapport à la hiérarchie catholique? </B>

C?est vrai. Nous savons que les Créoles ont eu certaines frustrations par rapport à l?Eglise, qui ne les aurait pas suffisamment défendus et que la culture créole n?a pas été suffisamment reconnue au sein de l?Eglise. Quoique cette situation avance beaucoup depuis un moment. Mais j?imagine que pour certains, cela ne se fait pas assez vite.

C?est pour cette raison que le père Cerveaux, en 1993, avait crié au malaise des Créoles dans l?Eglise, lui reprochant de ne pas avoir suffisamment pris en compte le combat des Créoles dans cette Eglise dominée par la culture européenne blanche. Et cette critique est justifiée. Mais je pense que l?Eglise est en train d?évoluer.

● <B> Quand a-t-elle réalisé qu?il y avait un vrai problème ? </B>

Il faut reconnaître que l?Eglise a une dominante culturelle européenne blanche. C?est un fait. Notre Eglise mauricienne a été implantée par transposition de la chrétienté européenne. Cela veut dire que l?Eglise catholique était la religion d?Etat, et la religion du roi est celle des sujets. Lorsque la compagnie des Indes vient coloniser l?île Maurice, l?implantation de l?Eglise catholique fait partie de l?ensemble des dispositifs de l?implantation coloniale. Alors, est-ce pour cette raison que nous avons beaucoup traîné les pieds pour que cette religion puisse s?incorporer dans la culture créole ? Peut-être?

● <B> Et aujourd?hui, l?Eglise reconnaît?elle officiellement que 90 % de ses fidèles souffrent d?un malaise ? </B>

Oui, mais cela a été un cheminement parfois difficile pour un certain nombre de chrétiens, notamment des prêtres de la communauté blanche. De monseigneur Piat lui-même. Quand père Cerveaux avait lancé son cri, cela avait été très mal reçu. Et il y a eu du chemin de fait depuis.

● <B> Et la voie de Jocelyn Grégoire avait donc été tracée ? </B>

Cela, c?est une autre étape. Le père Grégoire, avec sa proximité de tous ces milieux très pauvres et marginalisés, je dirai que c?est le prochain pas. L?Eglise est tout à fait à l?aise avec sa démarche. Nous en connaissons les difficultés et c?est une démarche intéressante dans le contexte actuel. Les Créoles à Maurice sont un peuple marginalisé, un peuple qui se sent victimisé partout. Y compris, parfois, dans son Eglise. C?est un peuple qui crie sa souffrance et qui trouve dans la FCM un chemin pour faire entendre sa voix et, peut-être, faire valoir son poids.

● <B> Est-ce que la FCM a eu besoin de l?autorisation de l?Eglise pour démarrer ? </B>

Je répondrai plutôt ainsi : Jocelyn Grégoire est un prêtre charismatique. Celui qui est charismatique a, en général, un don. Dans son cas, c?est une capacité de communiquer avec la foule, de chanter, la capacité d?évangéliser aussi les marginaux dans l?Eglise. Souvent, ce genre de charisme interpelle l?institution qui est, ici, la hiérarchie. Par exemple, je suis un homme d?institution. Les personnes charismatiques ont toujours interrogé l?institution.

Et je pense que le charismatique doit rester charismatique et l?institution doit rester l?institution. Il ne faut pas que l?institution récupère le charismatique. Donc, les gens peuvent appeler cela un malaise parce que le père Grégoire nous interroge, nous dérange quelque part. Il nous dérange. Il nous interpelle sur notre capacité d?être proche de ces gens-là. C?est heureux que l?Eglise soit capable de faire exister en son sein ces deux aspects de la mission. Et je tire mon chapeau au charisme de Jocelyn Grégoire.

● <B> Son charisme et son action ou uniquement son charisme ? </B>

Mais c?est son charisme qui mène à cette action. Heureusement qu?il y a un Jocelyn Grégoire aujourd?hui ! Mais cela restera toujours en dialectique avec l?Eglise et cela peut toujours péter des flammes.

● <B> Mais quand cela va arriver, l?institution va-t-elle rappeler Jocelyn Grégoire à l?ordre ? </B>

Le rappeler à l?ordre ? (Rires?) Cela peut arriver mais cela ne signifie pas qu?il va écouter ! Mais le charisme de Jocelyn Grégoire a besoin de l?institution pour assurer un suivi à ses actions. Parce que nous avons vu dans le passé que nous continuons à être sur le terrain lorsque Jocelyn Grégoire n?y est plus. Il a un type de présence ponctuelle et qui enflamme. On appelle cela le happening. Mais on ne mène pas une action uniquement par happening.

● <B> Peut-on dire que la FCM est un «happening» dans le sens que vous l?avez décrit ? </B>

(Hésitations?) Toute organisation de masse doit procéder par happening mais pour avoir un impact réel, elle doit aussi s?organiser et, quelque part, s?institutionnaliser. Jocelyn Grégoire a dit qu?il va prendre des revendications. Ce sera cela, le défi de la FCM. Jocelyn Grégoire est absent pendant six mois. Comment va-t-il faire pour que cette flamme ne baisse pas ? En toute honnêteté, c?est une question que l?on se pose tous?

● <B> Si ce combat des Créoles est aussi important que vous le dites, pourquoi l?Eglise n?a-t-elle pas pris les devants et elle a attendu Jocelyn Grégoire ? </B>

C?est de la hiérarchie de l?Eglise dont vous parlez. Or, pour nous, quand l?on dit «Eglise», on parle de tous les chrétiens et les différentes institutions qui existent à travers elle comme le Bureau de l?éducation catholique, par exemple. L?Eglise a un a priori de neutralité politique.

● <B> Comment définirez-vous l?identité créole ? </B>

Je disais l?autre jour dans un sermon que, quelque part, nous étions tous Créoles. Il y avait en face de moi des Chinois, des Blancs, des Créoles de tous types. Et quand j?ai dit cela, j?ai bien vu que certains n?étaient pas contents? parce que quand on dit «créole», on pense tout de suite à une certaine catégorie de Créole. Il y a une manière mauricienne d?être Blanc, hindou etc. Et on peut l?appeler créole puisque c?est un métissage culturel. Mais certains n?aiment pas?

Le mythe de la race pure n?existe plus, mais à Maurice, nous avons le démon du communalisme, la polarisation raciale et culturelle, récupérée par les intérêts politiques. Cela fait qu?il y a une différentiation dans la manière de traiter les uns et les autres.

● <B> N?est-ce pas d?ailleurs sur cette base de la race pure et sa supériorité que l?Eglise catholique a été implantée dans les pays colonisés ? </B>

Tout à fait. Je n?ai pas de gêne à reconnaître que, malheureusement, l?Eglise a trempé dans ces racismes et triomphalismes culturels. Parce qu?elle était un instrument de la colonie, elle est arrivée avec tous ses préjugés.

<B> La hiérarchie de l?Eglise n?aurait-elle pas sa part de responsabilité dans ce problème identitaire des Créoles parce qu?elle a trouvé plus facile, pendant longtemps, d?identifier le Créole à sa religion? </B>

Tout à fait. Les esclaves ont été baptisés en masse car cela faisait partie du Code noir. On ne peut pas juger l?histoire mais il faut l?assumer.

● <B> Et si on arrive à régler ce problème, cela pourrait vouloir dire que l?«empowerment» des Créoles représentera, en quelque sorte, une menace pour l?«establishment» blanc de l?Eglise ? </B>

Oui, certainement. C?est toujours difficile de prendre de la distance dans une affaire où on est, nous-mêmes, impliqués. Objectivement cependant, la dominante culturelle de l?Eglise aujourd?hui n?est plus blanche.

Il y a 25 prêtres créoles sur 55 prêtres mauriciens et dans un avenir pas trop lointain, les choses seront appelées à changer. Il ne faut pas oublier une chose importante. Souvent, ce sont les Créoles, eux-mêmes, qui s?opposent par exemple, à l?utilisation de la langue créole dans les liturgies. Et les Blancs sont plus «open-minded».

● <B> Mais tout cela vient des complexes de colonisés ! </B>

Exactement. J?ai grandi dans une famille d?instituteurs dans laquelle on n?acceptait pas que l?on parle créole. Parler créole voulait dire «cholo» et on regardait de haut ceux qu?on appelait les «kreol mazambik». Depuis, j?ai eu tout un chemin à faire puisque nous avions intériorisé les préjugés de la colonie. Et c?est peut-être cela qui constitue une des difficultés des créoles à Maurice.

Un grand chemin a été parcouru et un grand chemin reste à l?être. Il n?est pas dit que 100 % des catholiques soient tout à fait à l?aise avec cette culture créole qui s?affirme, qui s?émancipe à travers le FCM par exemple. Mais je crois que l?on peut laisser les gens libres d?évoluer.

● <B> Et quand on est prêtre, est-on triste de réaliser que la religion n?arrive pas à unir au-delà de la race ? </B>

C?est une grande tristesse. Nous, religieux, nous devrions avoir honte qu?au lieu qu?elle unisse, la religion est souvent source de division. C?est ce que nous portons comme une épine de contradiction. Alors que nous prêchons l?unité, nous ne sommes pas capables d?unifier !

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