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Prendre pension prendre racine
Scénario pour lève-tôt. Qui a dit qu?ils ne sont plus dans la tranche : «vie active» ? Il faut voir l?énergie avec laquelle les retraités disent leur indignation. A l?exemple de Damie. Soixante-sept ans et toutes ses dents... de devant. Pour nous sourire quand nous lui disons que nous allons lui tenir compagnie dans la queue encore quelques minutes.
Il est 8 h 30 au bureau de poste de Beau-Bassin. Nous sommes jeudi. Damie de Cité Barkly est 37e dans la file d?attente qui longe pratiquement toute la longueur du bâtiment. Devant elle, d?autres retraités venus toucher leur pension de vieillesse au bureau de poste.
La litanie part toute seule. Aux seuls mots : «long lake». Et voilà que les voix s?élèvent. Pour raconter les «petites» misères de ces aînés. «Ou kapav kouma lev dormi ou vinn la ? Pa gagn letan fer louvraz narien.» A l?intérieur, les préposés aux deux caisses réservées au paiement des retraites tamponnent les carnets sans lever le nez.
Dehors, le soleil s?est voilé. Une pluie fine et glacée s?amuse à jouer avec les nerfs déjà à vif de ces tontons et tantines, au demeurant sympathiques. Et tellement typiques. Qui avec son béret et sa tente en vacoas. Qui avec son parapluie serré sous le coude et son vieux sac en plastique dans lequel nage un portefeuille râpé.
Tous décrient le système. Jetant à tous les coups le blâme sur «gouvernma». Avec des arguments parfois rationnels : «avan pension vev ek orfelin ti pe donn dan sekirite sosial, aster tou bisin vinn lapost, laba ti ena plas pou kasiet lapli soley. Aster kot sa pou ale ? Dan station lapolis ?» Et d?autres plus émotionnels : «Ti dir pou sanz nou lavi, ala li la.» Avec, partout, cette incompréhension totale : «kifer bizin fer sa ar nou ?»
<B>Petites miseres du quotidien</B>
Tous y vont de leur couplet touchant sur «get kouma pe tret malere». Parlant des effets collatéraux des retards qui se répercutent sur les factures d?eau et d?électricité. «Il y a des gens qui dépendent de la pension pour payer les factures. Déjà qu?ils sont dans la précarité, certains se voient infliger des amendes pour retards de paiement», note-t-on dans cette file somme toute disciplinée. Même quand la patience vient à manquer. On hausse le ton, on lève les mains au ciel. Tout en gardant sagement place dans la file.
L?intarissable Damie nous confie : «Mo gagn rematis beti, hier mem monn pass dan masinn.» Plus haut dans la file, il y a Ramaowtee Ancharaz qui se plaint de n?avoir plus que «enn sel kote lerin, mo pa kapav diboute boukou».
Les minutes passent. Un quart d?heure de doléances, et la file compte 34 adultes. Damie ne tient plus. Elle tape sur l?épaule du monsieur qui se tient devant elle, lui demandant de ne «pa ankoler», qu?elle va s?asseoir deux minutes, à deux pas de là. Chadraowtee Sookhia, avec qui elle a l?air de bien s?entendre aussi, lui emboîte le pas. «Parfois, il y a des gens qui ne comprennent pas. Quand ils vous voient revenir prendre votre place dans la file, ils croient que vous n?avez pas fait la queue. Zot pakone nou oussi nou pe atan depi lontan.»
A neuf heures au bureau de poste de Rose-Hill, refrains identiques. Exacerbés par la pluie qui s?affirme. 27 personnes, dont certaines accompagnées de jeunes enfants, attendent de passer à l?une des trois caisses. Sita nous interpelle. Nous montre ses «de de palto», le collant qu?elle porte sous son «churidar» rouge. On tousse, on se serre un peu plus dans son pull. Preuve de la mauvaise santé de ces pensionnaires, du «freser» que vous attrapez à force de patienter devant le bâtiment officiel.
Une autre dame, moins exubérante, nous fait signe d?approcher. Elle nous confie habiter à Plaisance. Qu?elle est supposée toucher sa pension au bureau de poste de Stanley, que depuis deux mois, «on» lui a promis que l?on ferait le nécessaire pour le transfert. Et qu?après avoir fait la queue là-bas, on la dirige à nouveau vers Rose-Hill.
Des «petites» misères du quotidien qui s?évaporent vers 11 heures, midi. Car dans ces bureaux de poste à la mi-journée, il ne reste plus aucune trace du mécontentement de ces personnes du troisième âge.
Avec le bon sens qui lui vient de ses cheveux gris, Soma Singaravelloo, qui attend son tour à Beau-Bassin, nous explique : «Mo pa abitie vinn la sa ler la moi. Tou dimoun oule gagn zot larzan boner gramatin pou al fer zot zafer.»
<B>Réactions</B>
<B>Giandev Moteea, ?chief executive officer?, Mauritius Post : </B>
«Pourquoi y a-t-il la queue ? C?est parce que les gens arrivent à 7 h 30, alors que le paiement est effectué toute la journée de 8 h 15 à 15 h 30. C?est pour cela que l?on voit une stagnation. Il faut faire l?éducation des gens. Dans le calendrier alphabétique que nous avons reçu de la sécurité sociale, il y avait des dates qui tombaient soit le dimanche soit un jour férié. Automatiquement, cela se répercute sur le jour ouvrable suivant, cela fait doublon. La semaine dernière, la fête de l?Eid est tombée le samedi 13, le lendemain 14 c?est un dimanche. Donc deux jours de paiement supplémentaires sont venus s?ajouter à ceux du lundi 15. Nous avons proposé un calendrier qui exclut les dimanches et jours fériés. Il a été accepté. En plus, avec un seul déplacement, ils peuvent payer toutes leurs factures à la poste.»
<B>Hooteshsing Ramcharitar, président du ?Front commun des syndicats des postes? : </B>
«La situation est toujours la même. Elle ne changera pas tant que l?on ne discutera pas avec les syndicats. Avec le ?order book? c?était plus facile. Là, avec le calendrier alphabétique, on est retourné au système des années ?70. Avant, on payait pendant 24 jours dans le mois, ce qui a été réduit à 12 maintenant avec le calendrier qui tourne du 5 au 20 chaque mois. Pour moi, la queue est secondaire. Où est la sécurité à la fois des pensionnaires et des employés de la poste ? La poste paie Rs 350 millions par mois. Avec tout cet argent qui est en circulation, qui pense à la sécurité ? Il ne faut pas non plus négliger notre activité principale, qui est les timbres.»
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