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Bon dos
● <B> On dit du mal de dos qu?il est le mal du siècle, alors que les plus perplexes estiment que c?est une de ses maladies ?tendance? dont la mode a le secret? </B>
A mon avis, c?est une maladie qui a toujours existé et que l?on a fait de venir tendance. Ce qui n?empêche pas que c?est une vraie maladie. Avant on se reposait, c?est tout. Maintenant on fait des traitements. Il faut quand même savoir que 7 personnes sur 10 soit 70 % de gens en moyenne dans le monde se plaignent de souffrir du mal de dos. Aujourd?hui, cela représente à travers le monde, des milliards de dollars d?investissements?
● <B> Le symptôme du mal de dos correspond à une maladie précise ou à un ensemble de facteurs dont le stress, la fatigue notamment ? </B>
L?articulation vertébrale est une articulation assez complexe. Il y a les vertèbres, puis, entre elles, un disque qui est un amortisseur qui permet de faire des mouvements. Lorsque ce disque s?abîme, elle donne une hernie discale qui s?accompagne quelquefois d?une sciatique paralysante. La hernie discale représente à travers le monde 30 % du mal de dos. Tout le reste relève de différentes raisons, différentes articulations qui, toutes, à cet endroit, sont très fragiles.
Mais vous avez raison : le stress est un des facteurs importants. D?ailleurs le terme dit bien ce qu?il veut dire : quand on en a marre de quelque chose on dit : j?en ai plein le dos ! On soigne très bien les maux de dos dus au stress. D?ordinaire cela fait mal au bas du dos, puis à la tête, au cou et aux épaules.. Mais il faut savoir qu?il y a des familles qui ont des prédispositions importantes pour le mal de dos, surtout les hernies discales. Notamment à Maurice. J?ai opéré beaucoup de patients mauriciens. J?ai mis au point une technique très particulière pour les hernies discales. Je suis sans doute devenu le chirurgien français qui pratique le plus cette opération. Je me suis hyperspécialisé sur la question depuis plus de 15 ans. Je fais toute l?opération sous anesthésie locale.
Nous avons mis au point une anesthésie particulière qui utilise trois produits associés à des doses extrêmement précises qui permettent une indolence uniquement dans la région opératoire, mais le patient continue à jouir d?une mobilité au niveau des jambes.
Donc, quand il est opéré, c?est sans risque. Le patient ne peut pas se retrouver paralysé après une opération. Tout simplement parce qu?il ressent les manipulations et il peut le dire. Cela se passe en microchirurgie sous caméra, avec une petite incision qui fait 2 centimètres.
● <B> Peut-on pratiquer ce genre de chirurgie à Maurice ? </B>
Oui, je l?ai fait sur des patients avec cette méthode. J?ai appris à quelques collègues mauriciens comment le faire. Après, c?est purement une question de pratique. J?en fais dix par semaine, donc, il y a une question de dextérité par habitude. Mais cette opération se fait très bien ici.
● <B> La proportion de mal de dos à Maurice se rapproche des moyennes internationales, ou est-ce comme le diabète où nous battons tous les records ? </B>
C?est la même. Les rhumatologues à Maurice sont débordés. Quand je discute avec eux, ils m?en parlent et je comprends qu?ils connaissent les mêmes problèmes qu?en France.
● <B> Y a-t-il eu de grandes innovations dans le traitement du mal de dos ? </B>
Oui, quelque chose de fondamental a changé. Auparavant on pensait qu?avec le mal de dos il fallait rester immobile. On a découvert que non. C?est, en fait, tout le contraire, il faut bouger tout le temps. Plus on bouge moins on a mal. Motion is good for the back. Alors, qu?avant on vous immobilisait au lit pendant trois semaines. Il y a des cliniques qui le font encore. Il y a eu une étude scandinave avec trois types de personnes différentes, toutes atteintes d?hernies discales. On a demandé à une partie de ces personnes de rester trois semaines sans bouger, à une autre partie on a demandé de faire de la rééducation tout de suite, et à la troisième catégorie on a demandé de recommencer ses activités normales tout de suite en prenant des anti-inflammatoires. Le meilleur taux de guérisons a été le groupe de ceux qui reprenaient le travail? L?alitement n?est pas forcément une bonne chose pour le dos.
● <B> Doit-on trouver dans nos hygiènes de vie différentes d?il y a 20 ou 30 ans, une forte augmentation du mal de dos ? </B>
Sans hésiter oui. C?est indiscutable. Les populations au travail sont aujourd?hui plus en position assisse qu?auparavant. Les gens marchaient beaucoup. On sait que la position assise pose des contraintes maximum aux disques lombaires. Plus le disque est soumis à des contraintes, plus il souffre. Il y a aussi la question de l?ergonomie. Et puis il y a de plus en plus de gens qui font du sport. Faire du sport, ce n?est pas forcément bien quand on a des problèmes avec des articulations.
La médecine allopathique ne cesse de faire des progrès depuis des siècles et pourtant malgré cela, de plus en plus de personnes se tournent vers les médecines douces, les médecines traditionnelles ou la médecine chinoise, la médecine des plantes?
Les médecines parallèles pour moi sont des médecines complémentaires. Il ne faut pas les opposer à la médecine allopathique. Mais il faut faire attention aux charlatans qui pratiquent les médecines parallèles. Mais c?est certain qu?il ne faut pas renier ces médecines parallèles. Je suis un chirurgien. Donc, même un médicament pour moi, c?est un adjuvant thérapeutique !
● <B> Vous ne croyez que dans l?intervention physique ? </B>
Quand quelqu?un arrive chez moi, qu?il est paralysé et que quelques heures après une intervention chirurgicale, il est debout de nouveau, je suis heureux de pratiquer ce genre de médecine. Il y a quelques années, j?ai opéré un athlète de haut niveau mauricien dans l?haltérophilie et nous avons réussi l?opération. Il a eu une médaille d?or trois mois après. C?était aux Jeux des îles en 2003. Et l?opération a été faite à Maurice par le docteur Rajan?
● <B> On parle toujours dans le sociétés occidentales de risque zéro : ne s?agit-il pas d?un gigantesque leurre avec la complicité des médecins ? </B>
Il y a toujours un risque dans une opération. Et comme disait un de mes amis chirurgiens, le principal risque, c?est la mort. C?est vrai que, de nos jours, on veut d?une certaine manière éloigner du patient la notion de la mort. Même un geste chirurgical simple comporte des risques de voir mourir le patient. J?y pense constamment quand je travaille.
● <B> Quand on parle du ?principe de précaution? dont on ne sait pas où il s?arrête, ne s?agit-il pas encore d?un leurre? </B>
C?est une question qui est très difficile à répondre? Disons que je suis heureux d?avoir développé cette méthode d?anesthésie qui évite l?anesthésie générale? Je me sens plus tranquille?Mais il n?y a pas de risque zéro.
● <B> Naître, c?est déjà dangereux? </B>
Aujourd?hui, avant une opération il y a un contrat que l?on délivre au patient pour qu?il ait un consentement éclairé avant tout acte médical. Et là il faut énumérer tous les risques possibles?Et on lui donne le temps de réfléchir. Avant on demandait tout simplement un conseil à son médecin qui répondait en toute simplicité et le patient avait confiance?C?est comme si, avant de monter dans un avion, il fallait énumérer à chaque passager tous les crashes et accident d?avions qui sont arrivés. Et puis lui montrer la check-list du commandant avant le décollage.
● <B> Le patient en faisant entièrement confiance à son médecin ne ?voulait pas en savoir plus?. Peut-on dire qu?aujourd?hui la confiance du patient en son médecin est plus que limitée ? </B>
Avec la circulation de l?information, le patient s?il le veut, peut être au courant quasiment de tout. Ce n?est pas plus mal. Le médecin doit prendre du temps et tout expliquer. Et paradoxalement, je crois que ce dialogue crée une meilleure confiance entre le patient et lui. Souvent se développe une certaine amitié avec le patient dans la mesure où nous avons discuté de choses profondes et intimes. Les patients aujourd?hui sont médicalisés. Il y a quelques années, ce n?était pas du tout le cas. Ce que vous lui disiez, il acceptait sans discuter ; parce qu?il disposait de moins d?informations. Et c?est une très bonne chose qu?il se soit médicalisé. Le patient veut prendre des risques, mais il veut juste savoir. Je ne suis pas non plus pour tout dire au patient. On ne peut pas non plus croire que l?on va réduire dix ou quinze ans d?étude de médecine comme ça en quelques minutes et tout expliquer. Mais pour une pathologie simple cela peut se faire. Le patient, de toutes les manières, peut tout aller chercher sur internet, mais là aussi cela comporte des risques?
● <B> Internet n?est rien d?autre qu?un immense réseau d?informations non vérifiées? </B>
Oui, mais on l?oublie. Il y a des sites où des médecins racontent des choses incroyables. J?en ai vu par exemple qui parlaient des traitements du dos par laser, quelque chose qui n?existe pas et qui peut être dangereux? Rien ne remplace une conversation les yeux dans les yeux entre le patient et son médecin. Tant de choses peuvent être dites?
«Le serment d?Hippocrate ne fait pas de vous quelqu?un qui a un métier. Il fait de vous quelqu?un qui a une mission.»
● <B> Que dites-vous à un patient qui lui ne veut pas, ne veut rien savoir, qui vous dit juste : faites votre travail, je vous fais confiance ? </B>
Cela me fait peur je dois dire. Je vais le lui dire de toutes les manières.
● <B> Une manière de vous décharger du poids de vos responsabilités ? </B>
Sans doute, oui. Vouloir les partager. Cela dit le chirurgien, quoi qu?il fasse, est responsable.
● <B> Comment décririez-vous les relations idéales entre un patient et son médecin ? </B>
Moi, je ne peux pas les concevoir différemment que dans le cadre d?une grande intimité. Notre métier c?est quand même d?alléger la souffrance des hommes. Si on oublie cela, vaut mieux aller faire autre chose. Même si c?est un métier très technique, il n?en reste pas moins que c?est le rapport humain qui est la base de cet engagement. J?ai des patients, de nombreux patients, qui sont devenus de vrais amis.
● <B> On en revient à Louis Pasteur : ?Guérir parfois, soulager souvent, écouter toujours?? </B>
C?est ça. Rien n?a changé. C?est notre mission. Le serment d?Hippocrate ne fait pas de vous quelqu?un qui a un métier. Il fait de vous quelqu?un qui a une mission.
● <B> La chirurgie esthétique fait partie de cette mission ? </B>
C?est une médecine difficile, de luxe et commerciale. Je ne parle bien sûr pas de la chirurgie réparatrice. Je ne dénigre pas, mais je dis que cela relève du commercial.
● <B> Quelle est votre évaluation de la médecine mauricienne ? </B>
Les médecins mauriciens sont vraiment de très haut niveau. Et je trouve quelquefois qu?il ne sont pas considérés à leur juste valeur. On pense toujours que les médecins venant de l?extérieur sont meilleurs. Ici, ce n?est pas vrai. Vraiment, on devrait mieux les considérer ? Concernant les structures médicales, les hôpitaux etc., bien sûr qu?il y a des progrès à faire. Mais tout cela est une question de moyens. Quand on parle de médecine on oppose toujours le privé au public.
De plus en plus on favorise le rapprochement des deux. Le privé pousse un peu plus vers l?excellence. Un médecin privé est responsable pénalement de ses actes pendant 30 ans. Dans le public un chirurgien qui opère est responsable de ses actes. Et encore, c?est l?hôpital qui en prend la responsabilité. Je travaille dans les deux. Dans le Groupe Général de Santé qui représente 200 cliniques privées en France et à l?hôpital La Pitié Salpetrière. Il faut qu?il y ait cette interaction.
● <B> Comment avez-vous débarqué un jour à Maurice ?
J?ai toujours été attiré par les tropiques. Mon père était médecin militaire en Afrique et il a vécu en Indochine. J?ai passé une grande partie de mon enfance au Gabon. Ma vocation est venue un jour en regardant un médecin s?occuper d?un malade à qui il mettait une broche. Depuis ce jour, je me suis dit : je sais ce que je vais faire plus tard. Depuis j?ai toujours été attiré par deux choses : la médecine et les pays qui ont une certaine chaleur : A l?intérieur comme à l?extérieur. J?ai fait mon service militaire comme chirurgien des armées en Martinique. C?est là que j?ai rencontré le professeur Roy Camille, le pionnier de la chirurgie vertébrale en France. J?aimais la Martinque. Un jour, j?y ai emmené ma femme qui m?a dit : si tu veux voir une belle île, c?est à Maurice qu?il faut aller.
● <B> Le coup de foudre ?
Oui. J?ai rencontré le docteur Sunil Gunness avec qui j?ai développé une amitié très forte qui a débouché sur une collaboration médicale. Il m?a demandé d?organiser un congrès de spécialistes à Maurice et c?est comme ça que notre collaboration a commencé. Nous avons emmené plus de 350 chirurgiens. J?ai pris peur en me disant : il faut organiser un congrès de top niveau et il faut que ce lien dure. Nous avons mis dans le coup le ministère français des Affaires étrangères et le ministère de la Santé de Maurice. Et tout ça avec l?aval du Conseil de l?Ordre en France. Nous avons fait un congrès scientifique de haut niveau ; il y avait là des sommités.
Et en plus je leur ai demandé de faire des consultations gratuites dans les hôpitaux mauriciens, ce qu?ils ont accepté. Ces gens, vous savez, pour les rencontrer en France, il faut des rendez-vous 6 mois à l?avance? Et c?est ainsi que nous avons commencé à faire des choses avec Maurice. Nous avons opéré des patients ici, d?autres nous les avons emmenés en France; c?est vraiment une belle collaboration.
● <B> Une enfance passée en Afrique, cela laisse des traces, des désirs ? Comme celui d?y revenir un jour ? </B>
Certainement. Mais l?Afrique est difficile. C?est opaque. J?ai été bercé par l?Afrique et j?y ai plein d?amis qui sont devenus mes patients. Mais je les opère en France pas en Afrique. Mais je vais vous dire une chose : Maurice me fait craquer. C?est le lieu dont j?ai toujours rêvé. Quand l?avion se pose, je suis bien. Et quand je marche dans les forêts, j?aimerais que les montagnes se mettent à raconter. Je suis sûr qu?elles ont plein de choses à dire.
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