Publicité
La galerie réussie d?Amrita Dyalah
Il faut être un béotien invétéré pour ne pas remarquer l?ouverture de la nouvelle galerie d?art d?Amrita Dyalah à Grand-Baie, à proximité du supermarché Store 2000. Il faut, en effet, une bonne dose de mauvaise foi d?abord pour ne pas la voir, s?allongeant sur une vingtaine de mètres, le long de la route côtière, ni les nombreuses toiles qu?elle offre à notre contemplation, comme à notre soif d?émotions artistiques renouvelées.
Les facilités de stationnement ne manquent pas aux alentours. Les heures d?ouverture débordent généreusement au-delà du crépuscule tandis que la galerie ne connaît ni dimanches ni jours fériés. C?est dire que nous n?avons pas d?excuse pour ne pas y faire des visites régulières.
Qui peut donc justifier, en effet, notre refus systématique, même d?une brève visite, dans ce nouveau sanctuaire esthétique, sinon une timidité maladive devant une ?uvre créatrice pouvant nous interpeller, un refus d?ouverture aux Beaux-Arts, symptomatique d?un dangereux repli sur soi et d?un affligeant complexe d?infériorité.
Quoi ! toute l?éducation et la formation professionnelle, reçues à ce jour, pour être incapable d?entrer dans une galerie d?Art et se dire à soi-même : voici les ?uvres que j?aurais aimé avoir chez moi et voilà celles qu?il me déplairait de devoir contempler quotidiennement. Aurions-nous donc perdu notre jugement esthétique ?
La visite de la galerie d?Amrita Dyalah s?impose d?autant que, jusqu?à vendredi, 19 octobre, elle expose, en guise d?activité inaugurale, des ?uvres d?une belle brochette d?artistes talentueux puisque, outre la gérante de la galerie, elle-même peintre « africain » reconnu, figurent d?autres signatures aussi significatives que celles de Jean-Yves L?Onflé, de Runveer Rawoo, de Jocelyn Louise, de Nathalie Périchon, d?Eric Laviolette, de Rishi Seeruttun, de Yashwin Pooran et d?Évelyne Denton.
La peinture africaine d?Amrita Dyalah s?impose d?emblée. En raison, tout d?abord, de sa dominante rougeâtre, dégageant une chaleur communicative. Les silhouettes sont longilignes, accentuant leur grâce et élégance hiératique. Les ?uvres fourmillent d?objets typiquement africains, comme les calebasses géantes, le mortier dans lequel l?Africaine pilonne les grains, la sagaie, le bouclier, prétexte à un quadrillage et à un coloriage, hésitant entre l?Africain et l?Arlequin, les poteries en terre cuite et autres jarres.
L?Indienne s?harmonise pourtant à l?Africaine, chez Amrita Dyalah. Nous en voulons pour preuve sa joueuse de tampara, noyée dans un océan de poussière rouge vif, à laquelle répond une auditrice évangélique, car tenant à la main sa lampe allumée. Pas de doute possible, ici. Nous sommes bien en présence d?une décoration, invitant à une méditation prolongée et même renouvelée.
Rêve et mystère
L?Onflé fait aussi bien dans les fresques géantes que dans ses carreaux de faïence miniaturistes ou presque. Son Nu Racine est un chef-d??uvre inspiré qui doit trouver sa place, toute affaire cessante, à l?entrée d?un centre culturel mauricien ou africain ou encore dans le vestibule d?un bâtiment culturel public, prônant réellement et efficacement la défense et la sauvegarde de nos racines culturelles.
Imaginons une chemise géante de ségatier, surmontée d?un chapeau, pouvant être celui d?Alphonse Ravaton, dit Ti-Frère, et qu?un esprit aussi éclairé qu?Emmanuel Richon cherchait désespérément, au cours d?un récent colloque municipal et portlouisien sur la véritable défense de notre patrimoine. Chemise et galurin de ségatier s?entourent et s?illuminent de références iconographiques de nos ségatiers les plus représentatifs de notre folklore musical et rassembleur. À coup sûr, une toile de référence.
Runveer Rawoo s?inspire des filles du feu de Gérard de Nerval, car ses toiles épousent à merveille les héroïnes chimériques de Gérard Labrunie (1808-55). Les sujets qu?il esquisse sont faits de flamme. Ils sont autant incandescents qu?évanescents, indécents que bienséants, pleins de vigueur qu?auréolés de rêve et de mystère. Ils se contorsionnent et se convulsent pour mieux illustrer la quête initiatique du jeune officier républicain fuyant l?inévitable haine de son épouse bien-aimée, Émilie, dont il tue le père, allemand et donc ennemi, sans savoir qu?il tue du même coup un amour devenu soudainement impossible ou encore celle de Gérard (de Nerval ?) également épris d?Aurélie l?actrice, de Sylvie l?amour de sa jeunesse folle et ardente, d?Adrienne la costumée en génie céleste devenue religieuse.
Les couples de feu de Rawoor, car faits de flamme et même d?enfer, s?étreignent, se prosternent, s?entrelacent, se détendent, s?extirpent de la fournaise, s?érigent, s?interpellent, s?invitent mutuellement, tour à tour mais dans une grâce constamment renouvelée.
Ulla Bouic fait dans le figuratif. Elle réussit des visages et des silhouettes locaux très attachants et même émouvants parfois. Sa femme voilée en bleue nous poursuit de son regard persan et perçant. Inoubliable !
Jocelyn Louise réussit une basketteuse, sculptée dans une épaisse feuille d?acier que ce sculpteur déchire avec talent, comme nous déchirons parfois une feuille de papier pour lui inventer des formes nouvelles. Se serait-on muni de son trophée-viatique que nos deux équipes nationales de basket-ball auraient ramené des médailles d?or de Tana.
Nathalie Perrichon colorie à merveille et même à outrance des scènes de la vie mauricienne (pique-nique, soirées accordéon ou séga, arrivée du marchand ambulant) ou tirée des Mille et une nuits (la Schéhérazade aux paons) particulièrement réussie, car elle les parsèment de détails croqués avec tendresse et goût. Cette profusion de détails, qu?elle sait si bien accommoder, permet à ses toiles de se renouveler avec bonheur.
Une halte rafraîchissante et instructive
On aime ou on n?aime pas les ?uvres d?Évelyne Denton, mais elles ne nous laissent pas indifférentes. On peut certes s?offusquer de ses formes féminines, blanchâtres et laiteuses à souhait, ses seins s?étirant avec provocation, ses formes déformées mais elles s?enrobent d?une intensité qui leur fait devenir inoubliables. N?est-ce pas ce que nous attendons d?une ?uvre d?art réussie, à savoir qu?elle nous poursuit de ses assiduités et continue à nous obséder.
C?est dire combien l?exposition Masses positives, qu?Amrita Dyalah et ses amis peintres et artistes organisent, jusqu?à vendredi, au bénéfice des enfants handicapés de l?Association Rêve et Espoir de Rivière Noire, vaut une halte rafraîchissante et instructive, pour ne rien dire de la découverte d?un nouvel oasis esthétique dans le désert culturel mauricien. Qu?y viennent étancher leur soif d?esthètes tous ceux se nourrissant aussi de Beaux-Arts.
Publicité
Publicité
Les plus récents