Publicité

NatHacha appanah mon frère ce héros

20 août 2007, 00:00

Par

Partager cet article

Facebook X WhatsApp

lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Ils auraient pu être siamois. Frères de sang que la Nature a unis dans la chair. Raj et David. Le libre. Enchaîné à sa condition d?enfant battu. Le déporté, incarcéré à la prison de Beau-Bassin, libre dans sa tête de rêver de la terre promise. Séparés par les hommes, l?un meurt. L?autre qui vit, grandit, vieillit soignera toute sa vie l?intime blessure.

Au soir de sa vie, il se souvient. De cette échappée belle. De la prison de Beau-Bassin. Direction le Mapou de son enfance. Le Mapou où son frère aîné, son frère aimé, Anil a disparu. Où son frère cadet Vinod, mort aussi. A la rencontre de ses frères, Raj, ?des trois frères, (?) celui qui était toujours un peu malade, celui qu?on protégeait le plus de la poussière?, perdra son frère.

David. Juif déporté, un enfant de dix ans comme lui. Malade, David rendra l?âme. Trois jours d?escapade pour se rendre compte, qu?au bout du compte, ils n?ont fait que tourner en rond. Les policiers les retrouveront à une heure de la prison.

Le mort sur le dos du vivant. Frères unis par-delà l?inévitable. Ambiance de fin de vie, mais aussi de soleil et d?enfance. Telle est la personnalité de Le dernier frère, nouveau roman de Nathacha Appanah, paru aux Editions de l?Olivier. Une maison où la Mauricienne installée en France a choisi après que ses trois premiers romans : Les rochers de Poudre d?Or( 2003), Blue Bay Palace ( 2004) et La Noce d?Anna (2005) eurent été publiés chez Gallimard.

Une ambiance de rêve aussi. D?aller retour entre présent et instant d?éternité. C?est un vieil homme qui raconte. Avec des attendrissements indulgents pour le garçon qu?il était. Avec des questionnements lancinants pour le petit homme qu?il était. Celui qui ne savait pas ce qu?était que la déportation des Juifs et les affres de la guerre.

Délire d?un vieux nostalgique de 70 ans ? Raj, le narrateur s?en moque. Son âme blessée suppure. Il faut la purger. Remords de conscience d?un vieil homme guéri de ses illusions ? Raj ne cherche pas à affirmer une ?quelconque légitimité à parler de ces choses innommables?. Laissant le soin à l?auteur de sauver ses souvenirs du registre larmoyant. En les restituant dans une langue rythmée, un écrit limpide. Aux phrases parfois longues mais hachées, nous poussant vers l?étouffement. Pour nous sauver par le sentiment. Un rêve qui se transforme en conversation. Avec soi. Avec l?autre en soi. Entre le petit garçon qu?il a été et le vieil homme qu?il est.

Car seul compte David, 60 ans après les faits. Ce David aux définitions multiples. Ce David qui aura à tout jamais dix ans. Ce David blond aux yeux vert. Ce David, somme d?innombrables souffrances cristallisées dans ?une vie de reclus, de juif déporté, d?orphelin, de prisonnier, d?enfant sans enfance, d?enfant qui connaît trop bien et de trop près la mort?. Ce David symbole d?un peuple. D?une espérance. Celle de l?ailleurs.

Un David impressionnant tant est total son dépaysement. Ce David qui a ?oublié qu?il était fait de chair et de sang, oublié qu?il avait la possibilité de grandir et d?être un homme?. Lui qui a ?appris à ne plus être, à oublier qu?il (a) un c?ur qui pouvait faire autre chose que pleurer, des bras, des jambes pour courir et un visage si tendre qu?on ne pouvait faire autre chose que le chérir?.

Et alors qu?il est lui-même une plaie béante, une blessure ambulante, c?est David qui vient sauver Raj. Le sauver de son existence misérable. Celui d?un fils de gardien de prison. Un enfant battu par son père. Un enfant qui voit régulièrement sa mère battue par son père. Et lui redonner des parcelles de la chaleur fraternelle perdue coup sur coup à Mapou.

Une page d?histoire romancée ? Nathacha Appanah fait plus que cela. En consignant le roman de l?histoire de Raj, elle s?arrête à la page de nos ?je ne savais pas?. Pour nous libérer de nos culpabilités.

EXTRAIT

David a avalé cette mixture épaisse en grimaçant. Je n?arrêtais pas de penser au visage de mon père et c?est là, à ce moment précis, où David est assis, hébété, les membres engourdis, où ma mère est également assise par terre, le bol vide et marqué d?une strie verte sur les bords laissés par la décoction, c?est à ce moment-là que j?ai décidé de m?enfuir avec David.

Ma mère ne disait rien, elle savait tout et elle ne savait rien à la fois. Nous étions, d?une certaine façon, piégés et par ma faute. Mon père allait rentrer, ce soir-là, il fouillerait la maison, le débarras, trouverait David, il le ramènerait, je serais de nouveau seul, il me frapperait jusqu?à ce que je demande pardon, il me ferait tout payer, la mort de mes frères, la honte d?être appelé « gardien » devant nous, l?humiliation de nous avoir dévoilé le visage de l?employé affable, obséquieux et sans importance qu?il était à la prison, il me ferait payer sa vie de misère.

C?est David qui parla et me sortit de l?étourdissement dans lequel j?étais. Il disait, doucement, calmement qu?il allait rentrer, maintenant, car là-bas, à la prison, ils attendaient le départ vers Eretz. Ma mère répéta en fronçant les sourcils Eretz ? David fit alors un geste très curieux. Il enfonça deux doigts dans le sol et, les ramenant couverts de terre sur sa poitrine, là où battait son c?ur, il dit Eretz. Ma mère se mit à pleurer doucement parce qu?elle avait probablement compris, elle, que c?était de la terre promise qu?il parlait. Je me demande si c?était un geste que les Juifs de Beau-Bassin faisaient régulièrement, quand l?espoir leur manquait, en attendant Eretz.

Si ma mère avait su exactement ce dont il s?agissait, je veux dire la guerre, l?extermination des Juifs, les pogroms, si elle avait su tout cela, si elle avait été une personne instruite, une femme du monde lisant les journaux et écoutant la radio, si elle avait été ce genre de femme-là, aurait-elle laissé partir David ?

Publicité