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Les conditions d?un dialogue
À part quelques excités au sein du gouvernement, tout le monde souhaite désormais que le calme revienne dans les relations entre le gouvernement et le Joint Economic Council (JEC). Une sortie de crise est désormais vivement souhaitée dans les deux camps. Diverses approches sont évoquées. En fin de semaine, il est même apparu que le Premier ministre serait favorable à une rencontre avec des représentants du secteur privé. Mais le dialogue ne va se renouer que sous certaines conditions.
Chacun y va de sa recette pour que l?atmosphère se détende et que l?entente redevienne cordiale entre l?hôtel du gouvernement et le secteur privé. Le député Éric Guimbeau, du PMSD, était l?un des premiers membres de la majorité à réfléchir sur le rapprochement en début de semaine. « Mardi, j?en ai parlé avec le Premier ministre. Il est dans l?intérêt du pays qu?on tourne la page et qu?on regarde l?avenir. Il y a une majorité silencieuse au sein du gouvernement qui souhaite que la situation redevienne calme. Et que ministres et députés cessent d?utiliser un langage provocateur. »
Depuis, Jacques de Navacelle, le président du JEC, a officiellement adressé une correspondance au Premier ministre pour lui demander qu?une rencontre soit organisée avec les représentants du secteur privé. Aux dernières nouvelles, la rencontre aura bien lieu. Peut-être même cette semaine. Navin Ramgoolam ainsi que ses trois vice-Premiers ministres seront probablement entourés d?Arvin Boolell, ministre de l?Agro-industrie, d?Asraf Dulull, ministre des Terres, de Rajesh Jeetah, ministre du Commerce, et d?Étienne Sinatambou, ministre des Télécommunications. En face, les principaux représentants du secteur privé seront conviés.
En attendant cette rencontre, chacun tente d?analyser l?état des relations. Dégel ou pas dégel ? Le moindre signe est scruté. Ariff Currimjee, ancien président du JEC, remarque que le ton du débat entre Jacques de Navacelle et Asraf Dulull sur une radio, hier matin, était assez apaisé.
Et qu?il s?est déroulé sans emportements. C?est effectivement le cas, et d?ailleurs, après le débat, hors micro, les deux interlocuteurs ont poursuivi leur conversation de manière très cordiale.
Alors que faut-il espérer en attendant cette rencontre tant escomptée ? Danièle Wong, la directrice de la Mauritius Export Association qui a été la spectatrice impuissante du walkout de Jacques de Navacelle après quelques commentaires assez vifs de Jeetah, jeudi, souhaite un cessez-le-feu immédiat. « Il ne sert à rien d?alimenter les querelles. Tout le monde doit se calmer, la presse doit cesser de relayer les petites phrases assassines. S?il y a une chose à faire, c?est de se calmer et d?attendre qu?on se mette autour d?une table pour discuter. »
« Dégel et flexibilité »
D?autres encore pensent que le secteur privé doit envoyer quelques signes ostensibles envers le gouvernement. En lâchant un peu de lest sur la question des 1 500 ou 2 000 arpents que l?industrie sucrière devrait mettre à la disposition de l?État pour des projets sociaux dans le cadre de la réforme du secteur sucre.
« Il y a un dégel et une certaine flexibilité que l?on peut constater », explique laconiquement le ministre de l?Agro-industrie, Arvin Boolell, en se refusant d?en dire plus. Durant la semaine, une partie des principaux acteurs de l?industrie sucrière est, en effet, apparue comme étant plus réceptive aux demandes du gouvernement.
Ce qui n?a pas manqué d?être interprété comme un élément positif par le pouvoir.
Mais d?autres conditions paraissent avoir été posées. Comme celles concernant Jacques de Navacelle. Il a rappelé à maintes reprises qu?il ne fallait pas personnaliser le débat, mais il a vite été désigné comme la cible principale des attaques venues du gouvernement. « Jacques a été naïf. Il a cru qu?il pouvait s?en prendre aussi directement au gouvernement sans se faire taper sur les doigts. Le JEC ni aucune autre organisation n?a l?habitude d?être aussi belliqueux. Il fallait s?attendre à un tel retour de bâton. Mais maintenant, on a l?impression que Navacelle est très seul. Les autres du secteur privé n?en pensent pas moins. Mais personne ne vient à son secours », explique un chef d?entreprise respecté du textile.
Le débat s?est tellement focalisé autour de de Navacelle que le bureau du Premier ministre pourrait même émettre certaines exigences pour la prochaine rencontre gouvernement-secteur privé. En effet, Jacques de Navacelle sera bien évidemment invité à la rencontre, mais ne sera vraisemblablement pas accueilli comme l?interlocuteur principal du gouvernement.
Le principal intéressé prend tout cela avec stoïcisme. « Si je dois m?effacer pour que le dialogue s?instaure, je veux bien. Mais pourvu qu?on recommence à discuter. »
Dans le camp des optimistes, on explique que la crise actuelle ne pourra qu?avoir quelques effets bénéfiques. Pour cela, on rappelle la vive polémique qui avait opposé la Mauritius Export Processing Zone?s Association au gouvernement en juin 2003, à la suite du dernier budget de Paul Bérenger en tant que ministre des Finances. Mécontente des mesures budgétaires pour aider le textile, Danièle Wong ne s?était pas fait prier pour dire sa frustration. Ce qui avait débouché sur une guerre verbale, durant laquelle Bérenger avait fustigé les « hystériques » lors d?une session parlementaire.
Tout ce tohu-bohu avait connu un épilogue inattendu. Sir Anerood Jugnauth, alors Premier ministre, avait, en effet, convoqué une grande réunion secteur privé-gouvernement au Domaine-Les-Pailles, durant laquelle Danièle Wong avait essuyé « un passage à savon » comme elle le dit elle-même.
Ce conflit débouchera sur plus de dialogue
Mais, plus important encore, cette réunion avait débouché sur un plan de sauvetage du textile à travers la Textile Emergency Support Team. De plus, le principe de réunions régulières entre gouvernement et secteur privé avait été établi. Paul Bérenger en devenant Premier ministre avait même choisi de convoquer ces réunions tous les trois mois.
Un habitué de ces grands-messes pense savoir que ce conflit débouchera sur plus de dialogue. « Bérenger en faisait trop. Ramgoolam n?en fait pas assez. Je crois qu?il va s?apercevoir qu?il faut quand même un minimum de dialogue et des rencontres de haut niveau entre gouvernement et secteur privé de temps en temps. Tout est politique. Le Premier ministre et ses hommes avaient besoin de rappeler que ce sont eux qui dirigent. Maintenant que le JEC lui-même paraît admettre que sa sortie a été trop virulente, tout rentrera dans l?ordre. On dialoguera. » Espérons que les prédictions de ce professionnel qui a longtemps été au carrefour des relations gouvernement-secteur privé se révèlent justes.
Ces « dommages collatéraux » inattendus
La querelle entre gouvernement et secteur privé peut avoir des effets inattendus. La scène se passe dans un bureau parisien en début de semaine. Un directeur d?une entreprise dont le chiffre d?affaires ferait pâlir Beachcomber et Rogers réunis, reçoit un de ses compatriotes. Celui-ci, Yann (nom fictif) s?est installé à Maurice il y a quelques années et y a déjà investi plusieurs millions de roupies. Il veut développer son business à l?international et compte bien sur l?apport de ce puissant partenaire français pour doper la croissance de son entreprise à Maurice.
« Vous voyez Nicolas Sarkozy interpeller violemment Laurence Parisot, la patronne du Mouvement des entreprises de France en lui disant qu?elle ne représente rien sinon elle-même ? », lance le patron parisien. Interloqué par la réflexion, Yann avoue à son interlocuteur qu?il ne saisit pas l?allusion. Son hôte, ouvre le site www.lexpress.mu et lui fait lire l?un des nombreux articles consacrés au conflit qui oppose le Joint Economic Council (JEC) au gouvernement.
« J?ai été stupéfait. J?étais en voyage depuis quelques jours déjà. Et j?avoue n?avoir pas suivi l?actualité locale depuis mon départ. Mais mon interlocuteur semblait très préoccupé par cette affaire. On a tendance à l?oublier à Maurice, mais les investisseurs étrangers se tiennent informés sur ce qui se passe à Maurice.
Et ils prennent parfois leur décision en fonction de ce que la presse rapporte », raconte Yann.
Le puissant patron parisien ne passera pas par quatre chemins. Yann lui avait proposé trois possibilités de partenariats dans trois pays différents. « Il m?a clairement laissé entendre qu?il ne voudra pas investir à Maurice. Car en lisant la presse locale, le message qu?il a perçu, c?est qu?on en voulait aux Blancs. Il m?a expliqué que mes deux autres propositions l?intéressaient. Mais pas celle concernant Maurice », se désole Yann.
Yann, qui se dit Mauricien d?adoption, ne compte pas pour autant quitter le pays. « Mais j?avoue que cet épisode me perturbe. Je me suis rendu au Maroc il y a quelques jours. On m?y a déroulé le tapis rouge. Je me sens plus proche des gens à Maurice. Mais je vais penser à diversifier un peu plus les intérêts de mon entreprise dans d?autres pays. Au cas où? »
Plus près de nous, la vive tension entre le JEC et le gouvernement fait aussi réagir le milieu diplomatique. Le week-end dernier, l?ambassadeur d?un des plus importants partenaires économiques de Maurice posait la question suivante :
« Comment croyez-vous que toute cette affaire va se régler ? » Quand on lui explique qu?aucune sortie de crise n?est clairement envisageable à ce moment-là et qu?éventuellement ce serait à sa mission d?agir comme gardien de la paix, la réponse fuse : « Il n?en est pas question, ce n?est pas notre rôle. Mais ce qui est sûr, c?est qu?avec tous ces remous et tergiversations dans l?avancement de la réforme économique, le pays va perdre quelques précieuses aides internationales. Le gouvernement semble le savoir. Mais visiblement, cela ne le perturbe pas ! »
Ces deux témoignages l?indiquent clairement. Le gouvernement et le JEC ont tout intérêt à démontrer que le dialogue institutionnel public-privé est relancé dans le pays. Il en va, on le comprend, du développement de Maurice.
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