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Le fond du débat

20 mai 2007, 00:00

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La comparaison est prégnante : en Angleterre, ces jours-ci, l?heure est à l?inventaire de la décennie Blair, le leader qui a transformé le vieux Parti travailliste anglais, présidé à la prospérité soutenue de son pays et remporté trois élections générales successives. En France, l?élection de Nicolas Sarkozy est aussi l?occasion de bilan, celui des deux mandats de Jacques Chirac, marqués par un succès mitigé sur le plan économique, avec néanmoins des améliorations notables : un déficit qui s?est réduit jusqu?à 2,2 % du PIB en 2006, une dette en voie de stabilisation et un chômage en baisse. Bilan, amer celui-ci, chez une partie des socialistes, critiques de l?« archaïsme de gauche » qui a incité le parti à émettre des propositions électorales dépassées, dogmatiques et déconnectées de la réalité économique, poussant les électeurs à choisir un président libéral, cohérent et pragmatique.

À Maurice, le débat qui fait rage dans les sphères gouvernementales est celui de savoir comment empêcher les capitalistes de produire davantage de richesses. Il y a des responsables politiques nostalgiques qui croient pouvoir assurer la croissance, créer des emplois, enrichir la nation, en brimant, en fustigeant et en insultant sans cesse les capitalistes et leurs représentants.

Il est temps de reconnaître que nous sommes bien dans un débat de fond qui oppose aujourd?hui deux ailes de la majorité gouvernementale. Soyons clairs et appelons les choses par leur nom : il existe une aile réformiste menée par le ministre des Finances Rama Sithanen. Sa position et ses compétences non contestées lui ont permis de proposer au gouvernement et au pays un programme de réformes et de modernisation économique qui emprunte ses objectifs au libéralisme, un libéralisme tempéré par les principes de la social-démocratie. Il s?agit de promouvoir la libre entreprise, de reconnaître l?honorabilité du profit, la prééminence du marché.

L?héritage social-démocrate de cette aile politique, qui ne nie pas ses origines socialistes, très présentes dans cette réforme, bride les poussées libérales en préservant les acquis des plus faibles, limitant les pouvoirs des patrons, assurant la protection de la loi aux salariés, de la sécurité sociale aux plus vulnérables, garantissant l?accès de tous à l?école, à l?hôpital. C?est le modèle choisi par un grand nombre de peuples. Il leur a assuré libertés individuelles et progrès social. C?est, il me semble, l?objectif même de la réforme proposée par Sithanen et adoptée par le Parlement.

Je n?ai rien vu dans le Programme gouvernemental de l?Alliance sociale qui soit en contradiction avec les buts de cette réforme et qui ferait de Sithanen un traître à sa famille politique. Au contraire. Je lis au chapitre intitulé « Ré-instaurer la confiance » combien l?Alliance sociale se dit soucieuse d?« instaurer un cadre d?affaires qui soit prévisible et ?investor-friendly? ». Je lis qu?elle entend « définir des politiques claires pour nos secteurs prioritaires, dont notre politique stratégique de libéralisation du commerce ». C?est logique ; l?Alliance sociale avait bien annoncé son intention de « favoriser l?émergence d?un secteur privé, diversifié, dynamique et vigoureux et apportant des mesures considérables de soutien à ce secteur dont les PME constituent une part importante ». C?est bien, je crois, ce que le programme du gouvernement, en principe, se propose de réaliser. En principe, parce qu?en réalité le gouvernement sombre dans la plus grande confusion et la plus totale contradiction.

Aux réformistes ? je m?avance peut-être, mais leurs discours et leurs actes, dans la plupart des cas, placent les ministres Xavier-Luc Duval et Arvin Boolell dans ce camp ? s?oppose de plus en plus ouvertement une aile socialisante, « pure et dure », dirons-nous, pour être généreux. Elle est résolument anticapitaliste, elle hait l?économie de marché, elle abhorre le profit, elle veut tout réglementer, tout contrôler, même les coques de pistaches sur l?asphalte des meetings politiques?

Mais ces néo-gauchistes peuvent s?appuyer aussi, il est vrai, sur quelques propositions mythologiques du Programme gouvernemental de l?Alliance sociale. Ils choisissent de ne voir que ce qui leur convient pour briser les reins à ces salauds de capitalistes. Comme les nouveaux entrepreneurs de la « démocratisation de l?économie » tardent à se manifester, ils s?occupent à défaire les anciens, comme ils ne peuvent pas décréter l?enrichissement des pauvres, ils veulent appauvrir les riches. Certains d?entre eux s?expriment avec une haine nourrie par quelques lectures doctrinales mal assimilées ou des ranc?urs anciennes.

L?existence de ces courants idéologiques au sein d?un parti politique n?est pas dramatique en soi. L?Angleterre a aligné quelques succès spectaculaires malgré un long conflit idéologique larvé entre le Premier ministre et son ministre des Finances, principal architecte de la réussite. La France de Jacques Chirac, on l?a bien compris, n?a pas été celle du ministre Sarkozy qui a cultivé sa différence jusqu?à la rupture. Mais en définitive, ce qui assure le triomphe d?un gouvernement, c?est la force de son leader, c?est une claire vision des objectifs, une lisibilité permanente, une cohérence absolue dans l?action, une cohésion totale de l?équipe.

Le problème du pays aujourd?hui, ce ne sont pas les exaltations symétriques des ministres et des porte-parole du secteur privé, c?est la nécessité pour le Premier ministre de confirmer son choix d?orientation économique. Il faut le redire : sans l?aval de Ramgoolam, il n?y aurait pas eu de réforme Sithanen. Le pays a donc cru que cette réforme était irréversible. Le Premier ministre, apparaissait en connaître le coût et les duretés quand il expliquait le cycle de l?effort, la saison des semences, le temps des récoltes. Aujourd?hui, on ne sait plus. Tout est confus, tout est brouillé. Le leader de la majorité gouvernementale ne peut pas sans cesse apparaître osciller entre Sithanen qui explique les lois du marché, et Jeetah, l?utopiste qui croit pouvoir dompter les prix ; entre Boolell, le négociateur ouvert, et Sinatambou, le théoricien revanchard ; entre Duval, le libéral discret, et David, l?hyperbole faite homme.

Le Premier ministre ne peut agir en arbitre ; il est le meneur du jeu. S?il hésite toujours, il restera à Sithanen de choisir s?il veut n?être que le souffre-douleur d?une majorité introuvable.

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