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Passer enfin aux aveux

19 avril 2007, 00:00

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La scène peut sembler banale. Deux jeunes hommes des Plaines-Wilhems ?tchattent? devant un ordinateur équipé d?un webcam avec une mineure du nord du pays. Ils viennent de faire connaissance tout à fait par hasard via l?internet. Alors que la conversation commençait de manière plutôt innocente, elle prendra rapidement une autre tournure.

La scène bascule dans le surréalisme pornographique. L?un des deux jeunes hommes propose de réaliser un strip-tease à condition que la jeune fille fasse la même chose. Une fois le trio totalement dévêtu, la surenchère se poursuit. Cette fois-ci, c?est la jeune fille qui lance le défi : ?Je veux vous voir vous embrasser?. Les deux hommes ne sont pas vraiment surpris d?autant plus que la jeune fille leur a promis que s?ils exécutaient son fantasme? La suite est irracontable parce qu?elle renvoie à une scène classée hard.

Cette scène qui se passe chez un jeune universitaire mauricien serait courante chez de nombreux jeunes qui ont appris à vivre à l?heure de la sexualité à la fois virtuelle et pas si abstraite que cela. Pour ces jeunes, les parents sont au courant qu?ils se livrent à des activités pas toujours catholiques sur internet mais qui, en même temps, n?ont pas le courage d?aborder le sujet avec eux. C?est le symptôme d?un pays qui, par hypocrisie et puritanisme, n?ose pas aborder la question de la relation développée avec le corps comme moyen de vivre le désir dans sa dimension sociale et morale.

Cela vaut-il la peine de parler à nouveau de sexualité après tout ce qui a été dit. Notamment en termes de nouvelles pratiques et m?urs qu?encourage une société moderne qui vit à l?heure des technologies de l?information. À l?heure aussi où la vision du monde est asymétrique entre adultes et ados. Mais ce serait facile de relever le seul hiatus entre la jeunesse et les adultes. C?est une rupture qui a toujours existé. À Maurice comme ailleurs. L?exercice servirait à quelque chose si les discours se débarrassent des lieux communs pour opérer une saisie de la réalité. Au-delà des jugements de valeur, des préjugés, voire faisant abstraction des bonnes intentions et de cet autre désir d?une moralité triomphatrice.

L?argumentaire accréditant l?instrumentalisation du corps n?est pas dépourvu de sens. Celui qui souligne l?hypocrisie entre la théorie et la pratique ne manque pas de bon sens non plus. Mais il importe de sortir de ce manichéisme. Pour cela, entre la banalisation de la sexualité et sa sacralisation, il y a un vécu plus nuancé.

?On reste avec beaucoup de gens qui n?ont pas une éducation sexuelle et d?autres qui perpétuent des perceptions et des préjugés même s?il est vrai que les tabous diminuent.?

?Il faut bien comprendre la société mauricienne. Nous sommes toujours dans une société patriarcale attachée à certaines normes et valeurs. On reste avec beaucoup de gens qui n?ont pas une éducation sexuelle et d?autres qui perpétuent des perceptions et des préjugés même s?il est vrai que les tabous diminuent graduellement?, fait ainsi ressortir Vidya Charan, directrice de la Mauritius Family Planning Association (MFPA).

L?éducation sexuelle, c?est aussi ce que prêchent des religions mais à un niveau plus métaphysique. ?Dans chaque civilisation, chaque religion, la relation entre l?homme et la femme vise à renforcer le bien-être de l?individu et celui de la société?, explique le pandit Ved Gopee. Le sexe dans son acception spirituelle, ajoute-t-il, contribue à l?épanouissement de l?être humain. Mais le sexe, prévient-il, peut aussi détruire l?homme. Certaines pensées philosophiques occidentales confirment cette dualité du désir. Une force d?apaisement et des pulsions agressives en même temps.

À Maurice, la croyance fait autorité : culte de la virginité de la fille et rapports sexuels après le mariage. Voilà un cliché qui ne tient plus depuis longtemps pour un certain nombre de Mauriciens. Mais pour éviter de se laisser prendre au piège des généralités, Vidya Charan plaide pour des études et des recherches approfondies sur les habitudes sexuelles des Mauriciens, entre autres. ?Il faut aussi former jeunes et adultes et surtout la personnalité des enfants pour qu?ils soient éveillés à la question de la violence sexuelle et au respect de soi?, ajoute la directrice de la MFPA. C?est pour cette raison qu?elle estime que l?école est un lieu privilégié pour une telle formation.

Il y a, en ce sens, du retard à rattraper. La société mauricienne a évolué. Celle où les jeunes vivaient leur sexualité au sein du mariage, du fait même qu?ils se mariaient à un jeune âge, n?est plus. Aujourd?hui, les jeunes ont d?autres préoccupations principalement professionnelles. Avec un élargissement de l?espace-temps du célibat, les possibilités de vie sexuelle hors du mariage s?accroissent également.

Jacqueline Leblanc, project coordinator à l?Action familiale (AF), insiste que ?la sexualité humaine est, pour reprendre les propos de Dany Sauvage à l?ouverture du congrès de la FAAF à Johannesbourg en 2004, une voie pour entrer en rapport interpersonnel et s?ouvrir aux autres. L?homme et la femme sont appelés à vivre l?amour dans leur identité corporelle et spirituelle, et c?est seulement à ce titre que la sexualité doit être orientée, élevée et intégrée par l?amour qui, seul, le rend vraiment?. Elle précise que toute analyse d?une évolution de la sexualité s?inscrira dans cette perspective pour l?AF.

La société mauricienne semble ainsi prise dans un double mouvement. À la fois d?ouverture et de tolérance envers des orientations sexuelles autres que l?hétérosexualité, et de refus de prendre en compte les comportements sexuels qui sortent de la grille conservatrice. Il existe un autre élément capital à ce désoeuvrement. La masse d?informations, souvent déviantes, qui ciblent les jeunes et moins jeunes et les nouveaux moyens de se mettre en réseau constituent des types de socialisation qui échappent au contrôle des ?censeurs?.

Le sexe, pour les radicaux, est ainsi devenu un produit de consommation. Or, pour ceux qui vivent une certaine liberté sexuelle, c?est une expérience de vie qui a sa légitimité. ?Chacun a raison à sa manière?, tempère Vidya Charan. C?est dans un tel contexte que le débat sur la sodomie a surgi dans le cadre du Sexual Offences Bill. Sans faire preuve de maturité et de réalisme, tout en s?accrochant à des valeurs traditionnelles, il est difficile de rester rationnel face à la problématique.

En ce sens, la tendance à légiférer n?est pas une réponse à tout. Vouloir punir sans comprendre et sans prévenir finit par être une solution de facilité voire une fuite en avant. Car, en fin de compte, les lois ont toujours existé mais l?adhésion n?a pas été inconditionnelle. ?Les jeunes de moins de 16 ans n?ont pas le droit d?avoir des rapports sexuels mais la réalité est autre?, confirme le pandit Ved Gopee.

C?est ces réalités multiples qu?il importe aujourd?hui d?appréhender sans les tartufferies habituelles et sans cette indignation nationale souvent fourbe. Un nouvel examen s?impose.

Nazim ESOOF

Questions à Sheila Bunwaree, Sociologue

?La sexualité demeure taboue?

● Les Mauriciens abordent-ils la question de la sexualité du bon bout ?

D?abord, il faut dire qu?il n?y a pas de données précises qui permettent d?aborder la question rationnellement. Ensuite, il faut reconnaître que la sexualité demeure taboue à Maurice. Sauf qu?avec le ?Sexual Offences Bill?, le débat refait surface mais, encore une fois, sans les données essentielles et empiriques.

● Comment donc rationaliser le débat ?

Il y a des dimensions multiples au dossier. La sexualité est l?un de ces thèmes qui animent le discours et les prises de position théoriques. C?est aussi une pratique qui se vit dans la sphère privée et qui échappe à tout discours public. C?est un sujet qu?il faut comprendre dans toutes ses dimensions.

● Avez-vous l?impression que les Mauriciens sont plus tolérants à l?égard des comportements sexuels hors de l?hétérosexualité ?

Il ne peut y avoir une classification des comportements sexuels des gens. En même temps, il est aussi vrai que l?homosexualité et le lesbianisme attirent des regards hostiles. Tout compte fait, il y a un certain conservatisme dans la manière d?aborder la sexualité.

● Est-ce que le Mauricien a évolué dans son rapport à son corps ?

Je crois que chaque personne a un engagement individualisé à son corps. C?est très difficile de se prononcer à ce chapitre. Cette relation vis-à-vis du corps est personnalisée. Mais il y a aussi l?influence des médias. À ce niveau, il y a une tendance à l?exhibition de son corps dans la manière de se vêtir. D?un autre côté, on note chez les jeunes une volonté d?exprimer leur sexualité qui est souvent opprimée.

● Le débat sur la sodomie répond-il aux bonnes questions ?

Augmenter les peines n?est souvent pas la bonne solution. Trop de problèmes restent en suspens. En l?absence de données objectives, on risque les généralités. D?autant plus que chaque individu adopte une posture en rapport à ses propres préoccupations.

● Comment surmonter l?hypocrisie de la société sur cette question de la sexualité ?

Il faut prendre le taureau par les cornes. Revoir tout le système éducatif. Revoir la socialisation de l?enfant en rapport à la manière de l?élever. Un projet de société n?est pas la seule affaire des autorités. Les lois sont très importantes. Mais il y a des carences significatives. On ne tente pas de comprendre le mal-vivre des gens. Sans comprendre ce mal-vivre, on finit par passer des lois qui ne vont pas résoudre les problèmes. Il y a beaucoup de gens qui vivent dans des conditions précaires et, cela, pas seulement du point de vue économique. Ils sont amenés à extérioriser leurs frustrations et leur sentiment d?aliénation autrement.

Propos recueillis par N. E.

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