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Risques et périls

18 avril 2007, 00:00

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lexpress.mu | Toute l'actualité de l'île Maurice en temps réel.

Malgré l?éclaircie économique qui se profile à l?horizon et qui était censée apaiser les esprits, la situation d?ensemble du pays continue de se dégrader à vue d??il. L?autorité, le prestige de l?État et de ses représentants s?effritent. Les défis aux lois et aux valeurs de la République se multiplient. Un sentiment d?impunité se propage, renforcé par la perception publique d?un pouvoir central faible, indécis et incohérent. L?esprit civique recule. Impatients devant la non-résolution de leurs problèmes, de plus en plus de citoyens, hier paisibles, choisissent de prendre les lois dans leurs propres mains, soit pour se venger d?injustices perçues soit ? et c?est pire ? pour seulement se faire entendre des autorités. Les intérêts particuliers, dans trop de situations, s?imposent désormais à l?intérêt général. Le débat public et l?agenda national sont, de plus en plus, ?hijacked? par des ?vested interests? sectaires, braillards et remuants, sans que l?immense majorité silencieuse des Mauriciens décents, honnêtes et pacifiques ne puisse faire prévaloir ses vues. C?est le règne de celui qui crie le plus fort. Une conviction se développe que les autorités ne cèdent qu?à la pression de la rue ? et le message ne tombe pas dans l?oreille de sourds !

Si rien n?est fait avec détermination pour endiguer ce torrent de frustrations et renverser ces tendances, nous glissons lentement mais inexorablement vers le dépérissement de l?État mauricien et à terme vers l?anarchie.

En même temps que s?évapore l?autorité, la nation sait de moins en moins où elle en est. Un profond désarroi l?étreint. Elle sombre dans d?inquiétantes formes de désillusion et dans un scepticisme malsain. Elle semble croire de moins en moins dans la capacité du gouvernement de se ressaisir. De ce fait, la peur s?installe progressivement dans les c?urs.

Ce pessimisme, cette angoisse qui prennent les Mauriciens à la gorge sont d?abord individuels. Il y a aujourd?hui un mal-être palpable chez de nombreux compatriotes. Ce malaise trouve son expression la plus frappante dans la conclusion d?une étude Sofres à l?effet que 48 % des Mauriciens souhaitent désormais personnellement émigrer et que davantage encore découragent leurs enfants à demeurer au pays (100 % dans un groupe précis !), quitte à vieillir et à mourir seuls. C?est absolument dramatique ? le signe d?un véritable cyclone émotionnel !

La peur, elle est aussi collective : un sentiment d?insécurité se répand. Peur de l?avenir mais aussi peur des conséquences de l?érosion de l?autorité, peur physique face aux excès et à l?intolérance qui émergent dans tous les groupes sociaux. Chaque émeute, chaque bouleversement fait éclater davantage la ?ceinture de sécurité psychologique? du citoyen. Le pays, pensent beaucoup de compatriotes, joue clairement avec le feu. Et, se dit-on, il n?y aura peut-être pas toujours et partout des ?hommes de paix et de bonne volonté? suffisamment influents pour calmer à temps les passions et assurer l?ordre social?!

?La nervosité actuelle à Maurice a une première cause indéniable : la grande souffrance sociale qu?occasionne la réforme économique.?

Le sentiment s?étend ainsi que la barque nationale grince aujourd?hui d?un peu partout et commence à se disloquer, que les défaillances du système se multiplient, que les rapports sociaux, hier harmonieux, changent pour le pire.

Comment vaincre ces peurs ? Comment faire reculer cette psychose de l?insécurité ? Endiguer cette dangereuse conjonction de mécontentements et de colère à répétition qui pourraient ébranler un ordre mauricien bâti sur deux siècles de coexistence et 125 ans de démocratie ?

Dans ?L?express-Dimanche?, la Directrice des Publications du groupe La Sentinelle Ltd, Ariane Cavalot-de l?Estrac, pose par rapport aux événements traumatisants des dernières semaines quelques questions de fond qu?on pourrait ? et qu?on devrait ? élargir (au-delà du problème ponctuel évoqué) à l?ensemble de la situation mauricienne : Comment en sommes-nous arrivés là ? Pourquoi cette sensibilité, cette peur à fleur de peau ? Contre quoi les Mauriciens en ont-ils ?

Je souhaiterais apporter autour de ces interrogations quelques éléments de réflexion ? en espérant que d?autres élargiront ce débat.

  1. La nervosité actuelle à Maurice a une première cause indéniable : la grande souffrance sociale qu?occasionne la réforme économique. Celle-ci, il importe de le reconnaître, frappe d?abord les plus faibles de nos citoyens et de plus en plus le ?lower middle class?. Je crois qu?on sous-estime, chez les mieux lotis, cette souffrance sociale : 78 % des Mauriciens (selon des chiffres officiels du Bureau Central des Statistiques) touchent moins de Rs 15 000 par mois. Ils s?écroulent sous les difficultés du quotidien. 72 % des Mauriciens (autre chiffre officiel) n?ont pas la S.C et sont donc mal équipés et formés pour prendre avantage des perspectives nouvelles de ?high skilled jobs? plus rémunérateurs dans les secteurs économiques émergents et améliorer ainsi de manière significative leur condition. Les réformes actuelles, en attendant les bénéfices du long terme, accentuent objectivement l?appauvrissement des pauvres, amplifient l?endettement, creusent encore plus les écarts et suscitent même aujourd?hui une certaine ?régression sociale? : il faut, en effet, travailler plus désormais pour seulement pouvoir se payer les mêmes choses.

Cette situation exaspère et est de moins en moins acceptée. Le ?petit peuple? hurle parce qu?il s?est aujourd?hui largement affranchi de ses complexes et s?exprime davantage. Une certaine notion de ?justice sociale?, qui a été au centre du discours public mauricien depuis des générations, est aussi en train de voler en éclats, provoquant beaucoup de frustration. Ne pas comprendre cela, c?est ne rien comprendre à ce que vit le pays !

  1. Le blâme pour cette situation est carrément déposé à la porte des politiciens et du gouvernement. Les études d?opinion Sofres démontrent que le peuple a le sentiment que la politique l?abandonne à ses difficultés. Habitué à être pris en charge, il est en quelque sorte livré à lui-même. Il insiste, par ailleurs, pour être écouté mais a l?impression de ne pas l?être. Pire : il a l?impression d?avoir été ?roulé? par des promesses illusoires et que le régime actuel est donc une imposture. La classe politique, aujourd?hui délégitimée, est au banc des accusés : ?Tous les mêmes!?. Ce n?est bien sûr pas juste : les politiciens, dans leur action de gouvernement, sont prisonniers de circonstances financières ou internationales. Mais rien n?y fait.

  2. Les Mauriciens développent aussi une plus grande indépendance d?esprit. A l?heure de l?information instantanée au moyen des radios privées, ils pensent désormais davantage pour eux-mêmes. Il devient, de ce fait, plus difficile de les convaincre, surtout si on communique mal.

?La méritocratie est perçue comme ayant été allégrement jetée par-dessus bord à Maurice, tant dans le secteur public, parapublic que dans le secteur privé.?

D?autres situations, corrosives pour le moral du pays, se développent :

  1. Il existe aujourd?hui une décrédibilisation de l?État mauricien. Le sentiment s?étend que l?État mauricien est de moins en moins neutre, juste et impartial, que les règles du jeu sont faussées, que l?égalité des chances du citoyen devant l?État est une chimère. Or, le propre de l?État dans toute société démocratique est d?apparaître comme étant objectif, comme le garant d?une neutralité certaine et l?assurance d?une citoyenneté commune. L?État à Maurice est pourtant vu de moins en moins comme l?arbitre entre l?intérêt commun et les intérêts particuliers. En effet, il n?arbitre plus : il joue lui-même et il intervient souvent. C?est pernicieux.

  2. Pourquoi ce sentiment se développe-t-il ? Les gouvernements successifs depuis l?Indépendance, par leurs incessants jeux politiques, ont eux-mêmes perverti le sens de l?Etat chez les Mauriciens. Par une ingérence progressive dans la fonction publique, par des nominations outrancières au fil des ans, en s?entourant de conseillers/ sinécures qui ont abusé ouvertement du système et se sont substitués aux devoirs et prérogatives des fonctionnaires, par l?encouragement d?un esprit de courtisanerie et de servilité des officiers publics ou parapublics, ou encore en privilégiant d?obscurs réseaux d?influence. Aujourd?hui, tout se mélange. On ne sait plus où ça commence et où ça finit, qui est qui et qui fait quoi. Le peuple, lui, observe tout cela et s?indigne. Certains citoyens bien connectés agissent, eux, en conséquence : on voit apparaître dans le giron de la politique des ?traceurs?, experts à exploiter ?le système? à leur bénéfice. Comment faire confiance dans ces conditions?

  3. Autre blocage psychologique : la méritocratie est perçue comme ayant été allégrement jetée par-dessus bord à Maurice, tant dans le secteur public, parapublic que dans le secteur privé. Nos jeunes universitaires ne veulent plus rentrer pour servir le pays. Leurs parents n?y croient plus. Conséquence : nous subventionnons l?Occident en payant les études de nos enfants qui ne reviendront pas. Certains estiment n?avoir même pas la chance d?être considérés pour des emplois dans la fonction publique. Même pas sur la ligne de départ ; encore moins sur la ligne d?arrivée ! D?autres croient n?avoir aucune chance de se faire valoir dans un secteur privé qui lui aussi, par réaction, s?ouvre à peine. Le sentiment prédominant est donc que partout tout est faussé, que les dés sont pipés, que l?égalité des chances dans ce pays est une bouffonnade, que ce n?est pas ce que l?on vaut ou ses diplômes qui comptent mais d?abord qui on connaît. On croit ainsi que ?l?injustice? est partout. Or, l?injustice est le bouillon de culture de toutes les révoltes.

  4. On assiste en même temps aujourd?hui à une politisation à outrance non seulement des institutions publiques mais aussi des instances parapubliques et des grandes sociétés nationales d?Etat. Des nominés politiques se retrouvent ainsi aujourd?hui non seulement dans les ambassades, à la présidence de conseils d?Administration ou aux postes de supposés ?conseillers? mais de plus en plus à la direction effective et opérationnelle de grandes institutions de service public traditionnellement dirigées par des techniciens de haut niveau (CEB, CWA, Airports of Mauritius, Cargo Handling Authority, Ports Authority, Mauritius Telecom et autres). Ainsi, pour faire plaisir à un ami du parti, un candidat battu ou à un petit groupe de pression, le gouvernement prend-il le risque ? en cas de graves problèmes techniques ? de déplaire à un million d?utilisateurs de ces services. Nous passons ainsi tranquillement d?un système anglo-saxon de ?hands off government? pour ce qui est de l?opérationnel à un système français ou américain de ?dépouilles? où tous les ?top jobs? sont politisés ? avec le risque que plus tard, par le biais d?autres nominations, le ?middle management? le devienne aussi.

  5. Ceci étant, se développe donc la perception publique d?une véritable ?colonisation? progressive de l?État et de certaines institutions publiques par l?Alliance Sociale, donc la mise en place d?un véritable ?État travailliste? qui serait suivi demain (en cas d?alternance) cette fois d?un ?État MMM ou MSM?. Cette perception hautement négative s?amplifie avec la conviction du public et des médias que les leviers de l?Etat deviennent de plus en plus des outils d?influence politique et sociale possible ou ? pire encore ? de ?punition? ou de ?dressage? d?adversaires présumés (comme c?est le cas ces jours-ci avec le secteur privé).

  6. Alors que se renforcent partout l?omniprésence et l?omnipotence du gouvernement central, renforcées à l?intérieur de ces évolutions par le style quasi ?monarchique? du Premier ministre, on constate inversement l?effondrement et la baisse d?influence des ?Pouvoirs intermédiaires?. Municipalités et Conseils de Districts, censés assurer une proximité de l?administration avec le citoyen, ont de moins en moins de pouvoirs et de fonds pour régler les problèmes. Les relais de transmission des doléances et d?information citoyenne s?affaiblissent donc. Dans les médias, il y a tentatives répétées de mainmise sur l?opinion. La presse écrite et les radios privées sont régulièrement menacées. La MBC est devenue un honteux objet de propagande de type carrément soviétique, insultant l?intelligence des Mauriciens. Les courroies de transmission ?normales? des doléances ne fonctionnant plus, le citoyen est tenté de hurler de plus en plus fort pour se faire entendre à Port-Louis par les autorités.

Il faut aussi signaler, dans cette longue liste de dysfonctionnements, trois autres graves dangers pour Maurice :

  1. La démission des responsables. Beaucoup de problèmes parfaitement ?manageable? s?amplifient jusqu?à devenir des émeutes tout simplement parce que quelqu?un quelque part n?a pas fait son travail. Si certains responsables à la municipalité de Quatre-Bornes avaient déployé des efforts plus sérieux depuis trois ans pour concilier ? calmement et dans le dialogue ? les doléances de Me Gavin Glover et les positions de la mosquée, peut-être le pays aurait-il fait l?économie des récentes tensions religieuses. Si d?autres à la municipalité de Port-Louis, il y a deux semaines, avaient fait enlever, aussitôt avisés, la carcasse d?un b?uf mort et infectant tout le quartier pendant trois jours entiers, les habitants de la route Nicolay n?auraient-ils pas eu à descendre dans la rue pour crier leur colère. Si d?autres encore au conseil de district de Rivière-Noire étaient intervenus à temps pour communiquer sur le dossier de la jetée qui a produit une manifestation et bloqué le lagon samedi, peut-être se serait-on passé de tels excès, avec encore des dangers de dérapage régional. La liste est interminable.

?Maurice demeure, malgré toutes ses affirmations bruyantes de "progressisme", une société désespérément bloquée, rigide et conservatrice.?

Où sont donc les responsables? Que font-ils dans leurs institutions pour mettre en place des mécanismes de ?problem-solving?, au lieu de laisser pourrir des situations potentiellement dangereuses ?

J?ai toujours eu la conviction qu?il n?y a pas UN très gros problème à Maurice mais des millions de petits problèmes qui résultent des démissions, de la légèreté, ou des manquements quotidiens des chefs et sous-chefs à tous les niveaux, dans tous les secteurs, qui choisissent de ne pas exercer fermement leurs pouvoirs, d?assumer pleinement les responsabilités de leur charge et d?imposer (j?écris bien imposer) des normes d?opération à ceux qu?ils commandent.

  1. La cacophonie actuelle dans les débats. Il y a aujourd?hui un important déficit de pensée à Maurice. Où sont donc nos intellectuels ? Pourquoi ceux qui ont le courage de signer de leur nom sont-ils toujours les mêmes ? Pourquoi cette démission de l?élite? Partout, alors que les intellectuels cèdent le terrain aux excités, se met en place une scandaleuse manipulation de l?infor- mation, une désinformation systématique, un ?Management of public opinion? enragé où tout n?est plus que calculs, surenchère, démagogie, mise en condition et ?point scoring? permanent. On ne veut plus diriger, convaincre mais seulement séduire et se rendre populaire. Maurice devient un grand bazar, avec un abrutissement des esprits qui n?aide pas à des solutions rationnelles mais qui encourage des réactions émotionnelles compliquant tout.

  2. Enfin, l?immobilisme de notre société. Maurice demeure, malgré toutes ses affirmations bruyantes de "progressisme", une société désespérément bloquée, rigide et conservatrice ? l?une des plus conservatrices au monde. Or, les axes de pensée dans le monde bougent constamment. Nous sommes à la traîne. Le choix aujourd?hui est entre le repli sur soi et l?ouverture aux autres mais trop de Mauriciens, par ces temps troublés, choisissent le repli identitaire. L?esprit d?appartenance à un groupe prédomine ainsi de plus en plus sur l?esprit d?appartenance à l?ensemble.

Conclusion

Ne sous-estimons pas ces dérives et ces dangers. N?adoptons pas, comme après les émeutes Kaya de 1999, la posture de l?autruche. Ne balayons pas sous la carpette ces tensions. Elles sont révélatrices d?un mal profond et réapparaîtront ailleurs sous d?autres formes, plus tôt qu?on ne le croit.

Au bout de ce chemin en pente existe le risque d?une dégradation inexorable de notre société et de la qualité de vie qu?auront nos enfants. Il est essentiel pour le gouvernement de restaurer d?urgence le principe de la nation comme étant une et indivisible, de traduire dans les faits la notion de la neutralité effective de l?État et de faire la démonstration d?une citoyenneté commune à tous et égale en fait.

Si nos institutions sont inadaptées aux circonstances nouvelles, n?hésitons pas à les repenser. Il est faux de dire que Maurice est de moins en moins gouvernable. Il faut plus simplement la gouverner autrement et inventer de nouveaux modes de gouvernement. Le Dr Navin Ramgoolam ne peut plus espérer gouverner Maurice en 2007 comme gouvernait son père, Sir Seewoosagur, en 1967. Il lui faut imposer une reprise en mains de nombreux éléments de la vie nationale, provoquer une véritable rénovation de la vie publique, qui soit en phase avec les réalités actuelles.

Pour leur part, en ces temps plus que difficiles, Paul Bérenger et Pravind Jugnauth (les deux seuls autres leaders qui peuvent influencer le cours des choses) ne peuvent plus se contenter de seulement dire tout haut leurs appréhensions ou d?être des spectateurs passifs, centrant leur action publique sur la surenchère et la vindicte. Il doivent participer à l?émergence de solutions collectives au phénomène d?autodestruction actuelle de ce pays.

Rarement l?île Maurice aura-t-elle eu autant besoin de grands hommes, de chefs lucides, déterminés. C?est le général de Gaulle, président d?une France troublée, qui donnait ce précieux conseil aux leaders politiques de son temps : ?Les nations sont comme les femmes. Elles aiment les hommes forts !?

Où sont nos hommes forts ?

par Lindsay RIVIÈRE

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