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Mythes et réalités
Le gouvernement actuel a fait de la “Démocrati-sation de l’économie” un élément important de son programme de réforme économique. C’est donc très malheureux que cela n’ait pas suscité un débat public qui aurait donné l’occasion à l’ensemble de la population mauricienne d’en comprendre les objectifs et de voir comment cette question peut déboucher sur des décisions concrètes au bénéfice de tous. Au contraire, on a assisté à une avalanche de commentaires superficiels et démagogiques de la part des politiques et cela a donné l’impression qu’il s’agissait d’une question ayant pour objectif de punir certains et bien évidemment, comme toujours, avec des relents communalistes.
Ce qui est aujourd’hui d’autant plus décevant, c’est que le gouvernement a institué une Commission pour la démocratisation de l’économie, à la tête de laquelle ont été nommées des personnes respectables mais qui, à ce jour, n’a produit aucun rapport, aucun débat, aucune proposition. On se demande ce que fait cette commission.
Cela étant, il y a sûrement quelque chose de valable dans cette intention de réexaminer les conditions dans lesquelles s’exerce le pouvoir économique à Maurice et de voir s’il ne faudrait pas stimuler une évolution des conceptions et des pratiques par rapport au passé.
En réalité, le mot démocratisation ne rime pas bien avec le mot économie. La démocratie, c’est le pouvoir politique confié au peuple. Cela se fait à l’occasion d’élections périodiques où les candidats présentent leur programme en essayant de convaincre le peuple qu’il sera à l’avantage de tous.
La démocratie, c’est donc la règle de la majorité et la mise en jeu périodique de ce pouvoir à l’occasion des élections. Cela veut aussi dire que tous les électeurs, riches ou pauvres, éduqués ou non, quel que soit leur sexe, leur religion, leur race, leur couleur, ont chacun les mêmes droits.
En revanche, dans le domaine économique, l’entreprise naît en général d’une initiative individuelle d’un homme ou d’une femme qui a eu une idée et qui a pris des risques personnels. L’entrepreneur doit sa position à ses propres initiatives et ses efforts. C’est une aventure individuelle qui a peu de choses en commun avec un processus démocratique.
On peut, cependant, regarder d’un peu plus près le fonctionnement de l’entreprise et poser la question de la notion d’égalité des chances, qui est contenue dans la notion de démocratie et qui, peut-être, est un des problèmes que les créateurs du concept de démocratisation de l’économie avaient à l’esprit. Le créateur d’entreprise ne doit souvent son succès et donc son pouvoir économique qu’à lui-même.
Mais il existe cependant des cas où le pouvoir économique est entre les mains des patrons qui ont hérité de leurs parents une entreprise ou un ensemble d’entreprises. Est-ce que ces héritiers sont condamnables ? Sûrement pas, car ils n’ont fait que prendre la succession de leurs prédécesseurs en totale transparence et dans le respect des lois. Sont-ils compétents ? Là c’est une autre question, et nous connaissons des cas où des entreprises ont disparu à cause de l’incapacité des dirigeants, qui les avaient héritées, de maintenir le niveau de performance.
Aurait-il fallu alors qu’à son départ, le fondateur, au lieu de confier l’entreprise à son fils, sa fille ou quelqu’un de sa famille, la confie à quelqu’un d’extérieur sur la base de sa compétence plutôt que sur ses relations familiales ? La question doit être posée mais, bien sûr, ce n’est pas aux politiques d’en décider. C’est une décision de la responsabilité de l’entreprise.
Si on va un peu plus loin dans ce domaine, on doit aussi regarder la composition des conseils d’administration des entreprises et se demander si ceux qui y siègent sont bien les plus capables pour assurer la performance de l’entreprise. De même, on peut regarder la composition des équipes de direction des entreprises et, là encore, se demander sur quels critères elles ont été sélectionnées.
Nous constaterons que, dans la plupart des groupes familiaux puissants à Maurice le principal critère reste souvent celui de la relation familiale et que cela aboutit parfois à confier des responsabilités importantes à des personnes qui ne sont pas les plus capables. En conséquence, au sein de la population, il peut y avoir cette perception que certaines personnes n’auront jamais l’occasion d’accéder à des responsabilités économiques, car les places sont réservées. Dans ce domaine, il faut ouvrir les yeux et avoir le courage de regarder la réalité en face.
<I>“Que les grands groupes abandonnent volontairement certains secteurs d’activité pour les sous-traiter à d’autres et ainsi mieux disséminer le pouvoir économique...”</I>
Les grandes familles, dites “franco-mauriciennes”, sont perçues comme ayant fermé aux autres le board et le top management de leurs entreprises. Mais sont-elles les seules ? Qui contrôle et dirige la Compagnie mauricienne de textile, Emtel, Kalachand, le Groupe Mon Loisir, la Mauritius Commercial Bank ou Shibani ? Mais aussi, qui contrôle les boards d’Air Mauritius, du Central Electricity Board, de la Central Water Authority, de Mauritius Telecom, de la State Trading Corporation ou de la State Bank of Mauritius ? Nous croyons que nous pouvons renvoyer tout le monde dos à dos dans ce domaine, et il faut admettre que c’est une réaction humaine naturelle – même si on peut la regretter – de ne partager le pouvoir qu’avec ceux qui nous sont proches et avec qui on se sent en confiance.
Cela étant dit, on peut raisonnablement penser que toutes ces entreprises, par ces pratiques restrictives, perdent probablement des occasions de progresser beaucoup mieux si elles avaient été plus ouvertes dans leur recrutement. Les conditions dans lesquelles sont nommés des responsables d’entreprises privées peuvent parfois choquer, mais cela est loin d’atteindre les pratiques antidémocratiques de certaines nominations politiques dans des organismes publics. Les politiques n’ont aucune leçon à donner dans ce domaine.
La concentration économique</B>
Il existe un autre aspect qui nous paraît plus sérieux et qui concerne la concentration du pouvoir économique dans le pays. Il est vrai que spontanément dans les discours politiques, on montre du doigt la concentration du pouvoir économique entre quelques mains ou quelques familles. Avant d’étudier de plus près la réalité de ce reproche, il faut quand même rappeler que, quand on a fait le choix d’une économie libérale et du système capitaliste, il faut en assumer les conséquences. Il est naturel que les entreprises traditionnelles capitalistes à Maurice n’aient de cesse de grandir et de se développer en innovant et en ajoutant à leurs activités des secteurs toujours en avance sur la concurrence.
Mais il faut aussi reconnaître que l’entreprise capitaliste vit au milieu d’un peuple et dans un contexte social dont elle ne peut pas se désintéresser. Si le contexte social n’est pas stable, il peut provoquer la destruction de l’économie et des entreprises qui en sont la base.
N’oublions pas que ce sont les entreprises, et non l’État, qui créent des emplois, qui nourrissent la population et qui entretiennent le secteur public et les élus grâce aux taxes payées sur leur chiffre d’affaires et sur leurs profits. Au risque de caricaturer, on pourrait dire que les entreprises privées créent de la richesse et que le secteur public s’empresse de dépenser ! Donc le sort de l’entreprise est intimement lié à son environnement social.
Nous observons ensuite deux dangers qui sont peut-être aussi à la base de l’initiative du gouvernement de défendre cette démocratisation. Tout d’abord, le problème des positions dominantes sur le marché : une entreprise en position dominante sera tentée d’imposer un prix trop élevé et de faire des profits exagérés qui sont finalement payés par tout le peuple. Sur cette question, il faudrait une étude et il est regrettable que la Commission pour la démocratisation de l’économie ne l’ait pas faite. C’était la première chose à faire.
<I>“Les conditions dans lesquelles sont nommés des responsables d’entreprises privées peuvent parfois choquer, mais cela est loin d’atteindre les pratiques antidémocratiques de certaines nominations politiques dans des organismes publics.”</I>
À ce stade, sans chiffres précis, on peut seulement se demander s’il y a des positions dominantes dans les boissons, dans la communication, dans le commerce de la viande et des légumes, dans la finance, et le commerce automobile. Si on veut être honnête et transparent, on ne peut pas en dire plus à ce stade sans risquer des procès d’intention.
Il faut toutefois souligner que, dans une petite économie comme la nôtre, il est difficile à un producteur local de produire à des coûts compétitifs sans rapidement représenter une très grosse part de marché. Dans ce cas, le contrepoison aux excès de position dominante, c’est la loi.
Il existe, dans de nombreux pays et en particulier aux États-Unis, des lois très contraignantes qui contrôlent les positions dominantes et qui sanctionnent ceux qui ne les respectent pas. Pourquoi Maurice n’a toujours pas des lois opérationnelles dans ce domaine ? Si on les avait, peut-être que toutes ces déclarations démagogiques sur la concentration des pouvoirs économiques auraient considérablement diminué.
Reste la question de la démocratisation de l’économie à travers la possibilité donnée au plus grand nombre de se développer en tant qu’entrepreneur. Il semble que, dans ce domaine, il y ait des changements de comportement importants à faire. Est-ce que les banques ne sont pas tentées de ne s’intéresser qu’aux “grosses boîtes”, car c’est plus facile à financer et on connaît leurs performances passées et leurs dirigeants ? Est-ce que certaines banques n’ont pas refusé d’aider des petits entrepreneurs, car ils menaçaient un de leurs gros clients ?
Ce pays n’est pas équipé pour aider le petit créateur d’entreprise. L’Empowerment Fund est là pour ça, et nous espérons qu’il y aura des résultats. Mais que penser de ces grandes entreprises qui s’engagent dans des activités subsidiaires dont les produits et services peuvent être fournis par les petits entrepreneurs ? Le pire, c’est le dirigeant d’entreprise qui possède, à titre personnel direct ou indirect, des petites entreprises qui sont fournisseuses de l’entreprise qu’il dirige. Dans les pays développés, cela est condamné par la loi, mais pas à Maurice !
Dans tous les pays du monde, ce sont les petites entreprises qui produisent 70 % de la richesse nationale. Il faut absolument empêcher les grandes entreprises de faire obstacle à ces petits entrepreneurs dont le pays a vraiment besoin. C’est ça la démocratisation réelle de l’économie. Que les grands groupes abandonnent volontairement certains secteurs d’activité pour les sous-traiter à d’autres et ainsi mieux disséminer le pouvoir économique, permettre l’initiative individuelle et l’innovation et finalement créer plus de richesses et de stabilité sociale. Ce faisant, ils éviteront de dépenser leurs capitaux propres dans des activités non stratégiques, et ils pourront faire jouer la concurrence entre leurs fournisseurs et conserver des moyens importants pour investir là où d’autres n’en ont pas les moyens.
Ces réflexions ont pour but de ramener la question de la démocratisation de l’économie à sa véritable dimension et de préparer le terrain à des propositions concrètes pour permettre au pays de relancer une croissance qui profite à tous.
<B>AGORA</B> <I>Urmila Boolell, Arif Currimjee, Jacques de Navacelle et Eric Ng Ping Cheun [email protected]</I>
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