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Les jeunes ont-ils une conscience politique ?
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Les jeunes ont-ils une conscience politique ?
■ Propos recueillis par Lindsay Prosper
Pradeep Bheemsingh, ex-animateur de la grève de mai 75 et « Health & Safety Practitioner »
Les jeunes d?aujourd?hui ont-ils une conscience politique ?
Cette conscience politique existe même si elle ne se manifeste pas de façon percutante. Les partis politiques ne sont pas les seules plates-formes où les jeunes peuvent s?exprimer, acquérir ou développer leur conscience politique. Il y a des signes qui ne trompent pas. On se souviendra sans doute de ce lauréat qui, lors d?une interview à la télévision le jour de la publication des résultats du Higher School Certificate, a déclaré qu?il voudrait être ministre des Finances. Il n?a pas mis en avant ses ambitions personnelles. C?est un geste hautement patriotique. Il y a de nombreux jeunes qui pensent comme lui, mais qui n?ont peut-être pas l?occasion de se faire entendre.
N?êtes-vous pas en train de juger les jeunes d?aujourd?hui avec un brin de nostalgie des années 70 ?
Le modèle des années 70 peut me servir de référence. Ce qui me permet d?ailleurs de faire une comparaison mesurée. Le rapport de la jeunesse aux réalités sociale, économique et politique de son pays est un phénomène qui traverse le temps. Les résultats d?une époque peuvent servir de référence pour déterminer le degré d?implication de la jeunesse d?une autre époque dans la politique. J?ai eu la chance de rencontrer des enseignants qui m?ont incité à éveiller ma conscience à la réalité sociale, politique et économique du pays. Cette prise de conscience a créé les conditions préalables à un véritable engagement dans les structures politiques de l?époque. Je n?ai pas le sentiment que la qualité de la conscience politique des jeunes d?aujourd?hui les incite à un véritable engagement politique.
Il y aurait une forme de réticence des jeunes à s?engager davantage dans la vie politique active. Est-ce parce que les opportunités pour éveiller leur conscience politique sont plutôt rares ?
Au risque de me répéter, je continue à croire que les partis politiques ne sont pas l?unique espace où les jeunes peuvent s?engager. Cependant, force est de constater que les jeunes ne sont pas suffisamment exposés aux débats d?idées qui constituent une importante étape vers une prise de conscience politique. En tant que plate-forme de la recherche du savoir, d?acquisition de connaissances, de remise en cause de systèmes existants et de détection de solutions et de modèles alternatifs, les institutions tertiaires dont l?université de Maurice, auraient dû constituer le noyau catalyseur de cette prise de conscience politique chez les jeunes.
Quels sont, selon vous, les sujets qui auraient dû ou pu faire l?objet de débats que vous préconisez ?
La liste est longue. Je me contenterais de citer l?indépendance du pays, le concept de l?État providence, la nécessité ou pas de lier la redistribution des richesses sur la base de la croissance économique, notre système d?éducation, notre modèle économique, l?échec scolaire, le système d?allocation de bourses à la fin des études secondaires, la globalisation, l?utilisation des langues maternelles dont le créole comme médium d?enseignement.
Sans débats élargis, il y a le risque que ce soit toujours les mêmes personnes qui s?expriment sur ces sujets dans les médias. Sans débats contradictoires, il n?y pas de circulation d?idées et de propositions. Ainsi, les connaissances sur des sujets d?actualité sont confinées dans les limites des bureaux de ceux qui les ont élaborées.
Sans un espace d?échange d?idées sur des sujets d?actualité, l?intérêt pour des analyses et des recherches personnelles plus poussées sur d?autres sources d?information dont celle du réseau Internet s?amenuise là où il existe. Il est à parier que les jeunes qui sont exposés à ces débats d?idées, en sortiront grandis et animés de ce désir de transformer le monde qui les caractérise.
Parallèlement à ces débats, il faudrait penser à décréter un Diversity Day où, une fois l?an, les jeunes seront exposés aux facettes de notre diversité culturelle. Cela les aiderait à mieux se prémunir contre un repli sur soi et à comprendre l?implication d?évoluer dans un pays multiethnique.
Roody Muneean, membre fondateur de Rezistans ek Alternativ
Les jeunes d?aujourd?hui ont-ils une conscience politique ?
Le degré de leur engagement comparativement à celui des adultes pourrait créer la perception que les jeunes vivent en dehors des frontières de la vie politique active de Maurice. Mais la réalité est tout autre. Je m?appuie sur ce dont j?ai été témoin pour défendre les jeunes contre tous ceux qui seraient tentés de croire que la politique ne les intéresse pas.
Qu?est-ce qui explique cette réticence voire ce rejet des partis politiques traditionnels par les jeunes ?
L?absence d?alternatives est le principal facteur qui éloigne les jeunes de ces partis. Si nous prenons le temps de les analyser, nous constaterons que les partis politiques traditionnels évoluent tous dans le cadre du courant néolibéralisme caractérisé par l?individualisme, la recherche effrénée du profit comme finalité de la production et la soumission de la vie économique aux seules lois du marché.
Quand ils sont dans l?opposition, ces partis créent l?impression que leur priorité est d?apporter une solution aux préoccupations concrètes de l?électorat. Sitôt propulsés au pouvoir, ils appliquent les mesures propres au néolibéralisme. Il n?y a pas de possibilité de contester de façon responsable et constructive les mesures envisagées.
Il y a un décalage entre les jeunes et ces partis politiques. Ceux qui croient dans l?alternative et dans le dynamisme des débats contradictoires ne se retrouvent pas dans les partis politiques traditionnels. Les jeunes pour qui la politique est avant tout un service à la société n?ont pas leur place dans des structures où leur rôle ne se limitera qu?au collage d?affiches et à la soumission de la volonté des politiques de carrière. Ils ne font plus confiance aux institutions conformistes qui ont peur d?effectuer les changements qui reflètent les idéaux qu?ils prônent. La fracture entre les jeunes et les partis politiques traditionnels est trop importante pour qu?ils s?y engagent.
Bien d?autres facteurs contribuent à l?éloignement des jeunes de la politique. Notre système d?éducation axé sur la recherche de la performance académique pousse l?enfant vers l?individualisme. Ce qui ne contribue pas au développement de son intérêt pour le bien commun. Le monde du travail lui offre peu de possibilités de penser à autre chose qu?à la nécessité de se constituer un acquis professionnel et à gagner de l?argent.
Une mise en parallèle entre les mouvements de protestation de mai 75 et ceux d?avril 2007 est-elle justifiée ?
Elle n?est pas déraisonnable. En 1975, il ne s?agissait pas seulement d?une série de griefs dans le domaine de l?éducation, mais c?était la remise en cause de la société. En 2007, la remise en cause de la subvention universelle des frais d?examens conteste ce que les jeunes de mai 75 ont obtenu, à savoir l?éducation gratuite. La contestation de 2007 est symptomatique d?un malaise contre une tendance globale poussant les États au désengagement dans les secteurs clés. Caractéristique du néolibéralisme, cette tendance est responsable de l?appauvrissement des populations. Les jeunes luttent car ils pensent qu?il y a une alternative au néo-libéralisme. Nous devons aussi faire une analogie de cette contestation avec celle du Contrat premier embauche en France 2006 où la rue a triomphé.
À la seule différence que les jeunes des années 70 étaient eux-mêmes le moteur de leur mouvement de protestation?
En effet. La proximité des jeunes auprès des syndicats et des partis politiques en 2007 est un processus normal pour un jeune mouvement qui ne dispose ni d?encadrement ni de structure. La prochaine étape serait que les jeunes s?approprient le processus de mobilisation déjà enclenché et lui donne l?orientation qu?ils souhaitent. Il n?est pas interdit de penser que son ampleur pourrait être aussi conséquente que celle des mouvements de contestation de mai 75. Je crois que les jeunes en sont capables.
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