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Camarade Bob, ça suffit !
Ce cri n?est pas de n?importe qui. C?est celui, lancé chez nous, par Desmond Tutu eu égard à la dégradation alarmante de la situation en matière de droits humains au Zimbabwe.
« Nous préoccupons-nous réellement des droits de l?homme ? Nous soucions-nous que des êtres de chair et de sang, des frères africains, sont traités comme des moins que rien ? » Avec ses mots sages mais crus, le prix Nobel de la Paix provoque une réflexion pertinente sur le rôle avant-gardiste que prétend jouer Maurice au sein de l?Afrique australe.
Pourtant, ce qui se passe au Zimbabwe ne date pas d?hier. Bien avant les élections de mars 2002, Amnesty International, parmi d?autres observateurs internationaux neutres, alertait les chefs d?État et de gouvernement de la SADC sur l?escalade de la violence à caractère politique au Zimbabwe. Au lieu d?une prise de position ferme qui aurait freiné Robert Mugabe et sa politique dictatoriale, la SADC a seulement institué une équipe d?observateurs pour veiller à ce que l?élection soit libre et régulière. Elle n?y a vu que du feu et n?a rien pu faire depuis?
Ce scrutin de mars 2002 est un tournant. Après 22 ans à la tête du pays, Mugabe, qui a alors 78 ans, s?accroche, au péril de sa vie, au pouvoir et veut éliminer le leader de l?opposition, Morgan Tsvangirai. Marqué par l?échec du référendum sur la constitution de février 2000, il sort l?arme ultime pour sa dernière bataille : boucler sa révolution contre le colonialisme. Sa cible est identifiée : la minorité de propriétaires Blancs qui détient encore 70 % des meilleu-res terres du pays. Ceux-ci ne sont que 4 500 à se partager les champs fertiles, alors que des millions d?autres se partagent des bouts de terres arides ? un héritage direct de l?époque coloniale. Grâce à cet enjeu des terres, qui a rallumé la flamme des passions, il reconquiert sa popularité qui était en chute libre et détruit du coup l?opposition.
Dès lors, tous les excès sont permis. Robert Mugabe forme sa propre milice, utilise la torture et les menaces comme stratégie électorale, coupe les ponts avec la Grande-Bretagne et le Commonwealth et fait adopter des lois controversées pour bâillonner les médias et paralyser son rival.
En proie à un délire paranoïaque, Mugabe isole son pays et le mène tout droit au désastre, sous les yeux atterrés de ses voisins de la SADC, dont Maurice qui assiste, impuissante, au brutal sort réservé aux fermiers mauriciens, dépossédés du jour au lendemain de tous leurs biens.
Cela a été un choc pour beaucoup. Dans la mémoire collective des générations précédentes, Robert Mugabe n?a pas toujours été honni. C?est à l?époque le « camarade Bob », ce héros révolutionnaire célébré dans le monde libéral. C?est Mugabe qui a dirigé la guérilla contre le régime rhodésien de Ian Smith, dans les années 1970. C?est lui encore qui a remporté les premières élections libres et multiraciales, en mars 1980. Et Bob Marley en personne était venu lui chanter « Zimbabwe » pour célébrer l?indépendance et le « camarade Bob » ? C?était l?époque où les idéalistes revenaient en masse pour construire un nouveau pays, plein de promesses et de vibrations positives.
Contrairement à plusieurs leaders africains, Robert Mugabe est reconnu pour être un intellectuel, pas un militaire. Né en 1924 dans le village de Kutuma, il a reçu son éducation primaire dans une école locale dirigée par des jésuites québécois. Il a ensuite étudié à l?université de Fort Hare, en Afrique du Sud. Exclusivement réservée aux Noirs, l?université a formé une génération de leaders africains, dont Nelson Mandela et Oliver Tambo, élevés sous le racisme, mais entraînés à le surmonter. D?ailleurs au pouvoir, « Robert Mugabe et son parti, le Zanu-PF, ont fait du Zimbabwe un exemple pour nous », avait déclaré Nelson Mandela peu après sa libération. C?est dire l?estime dont il jouissait sur le plan régional et international.
Mais l?homme, avec l?âge, a changé. Pour le pire. Les éloges sont devenus des blâ-mes, des reproches. Desmond Tutu le considère aujourd?hui comme une « caricature de l?archétype du dictateur africain ». Il est aujourd?hui du mauvais côté de la révolution populaire.
Et à ce rôle, nous devons nous aussi, comme Desmond Tutu, lui demander d?arrêter. Le silence actuel de nos dirigeants, malgré l?appel de la société civile et de l?opposition, est difficilement compréhensible. Il est en déphasage avec leurs discours sur la SADC et la coopération régionale. Ce n?est certainement pas en fermant les yeux sur les atrocités zimbabwéennes qu?on émergera comme un pays phare de la région. Au contraire, on fera braquer sur nous des regards suspects : pourquoi donc Maurice ne condamne-t-elle pas la « démocratisation de l?économie » de Robert Mugabe ? Pourtant cette démocratisation déguisée, depuis trop longtemps, dérive dangereusement?
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